Pascal TREINSOUTROT

Université de Paris X-Nanterre
 

 

          ÉVOLUTION DES SUBSTANTIFS DÉVERBAUX

     (Communication présentée au IXe Colloque de Linguistique Hispanique,
          Lille, 16-18 mars 2000)







Introduction

     Le thème de notre exposé concerne l'évolution des substantifs déverbaux. Le Dictionnaire linguistique et des sciences du langage nous dit que l' "on appelle déverbaux les noms formés à partir de radicaux verbaux" (Baptiste, 1994). Si nous utilisons le terme d'évolution c'est qu'il faut les appréhender aussi bien à un moment donné, notamment afin d'observer des phénomènes de création lexicale concomitants, l'existence de doublets, voire d'oppositions, qu'à travers le temps car l'historique de leur création jusqu'à leur incorporation au lexique sont autant d'indicateurs qui peuvent nous permettre de saisir le caractère évolutif de la nature des substantifs déverbaux. En tant que mots dérivés, ils sont au cœur du processus de création lexicale.

     Le sujet nécessite une connaissance de la nature des déverbaux, de leur mode de création et de renouvellement. Il faut donc comprendre ce qui les engendre. Plus généralement, la réflexion menée sur la question se situe dans le cadre d'une étude systématique des différents suffixes formateurs de post-verbaux (que nous n'effectuerons pas ici mais que nous avons conduite et que nous utiliserons). Grâce à ce recensement, indispensable par ailleurs, nous remarquons les disparités quant à leur productivité respective. La prise en compte de ces disparités et leur analyse nous invite à nous interroger sur ce que cela implique en terme de "choix" entre un suffixe et un autre au niveau de la concurrence ou de la disparition de certains.

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     Par conséquent, toute étude sur les substantifs déverbaux ne peut pas se limiter à un constat, aussi exhaustif soit-il, de la suffixation et de ses règles. Elle se doit de considérer tout le processus d'idéogénèse qui marque la lexigénèse.

     Elle doit analyser et interpréter tout changement en révélant la part non négligeable de sémantisme, que serait susceptible de véhiculer intrinsèquement toute enveloppe morphologique, tout ceci abstraction faite, quasiment, du signifié. Nous pourrons, ainsi, parvenir à comprendre que toute modification peut, certes, être interprétée en premier lieu comme une erreur. Mais néanmoins, dans un deuxième temps, cette dernière peut être appréhendée aussi, du point de vue de la création, comme une dérivation inédite potentiellement lexicalisable. José Antonio Pascual, d'ailleurs, nous fait la remarque suivante : "lo que hoy se toma por un error, mañana podría estar bien integrado en la norma" (Pascual, 1996).

     Erreur enrichissante pour la langue et porteuse de sens dans la mesure où elle nous laisse envisager une sémantique du signifiant à même de signifier à son tour. Pour asseoir notre travail il faut donc réaliser ce cheminement de la forme vers le sens du signifiant que nous désignons par le terme "signifié prime" mais aussi ce qu'il produit, ce que Jacques Lacan dénomme "l'effet de signifié" (Borch-Jacobsen, 1995).

     En premier lieu, nous rappellerons brièvement quels sont les moyens d’obtenir à partir d'un verbe, un substantif en présentant les trois grandes catégories dérivatives de post-verbaux. Nous parlons de : la nominalisation déverbale, la dérivation régressive et la conversion.

     Nous illustrerons notre propos par quelques exemples choisis pour leur représentativité. Puis, sous le titre "évolution des substantifs déverbaux", nous aborderons la création et le renouvellement de ces substantifs en diachronie et en synchronie en nous appuyant sur l'étude des doublets. Tout ceci nous permettant de considérer les évolutions en cours tant sur le plan de la forme que du sens.

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     Enfin, nous terminerons ce tour d'horizon par une proposition de néologisme qui devra nous conduire à élargir notre réflexion au sens inhérent à la forme, ce que nous avons défini comme la sémantique du signifiant.
 

I ? Nature des substantifs déverbaux

     Plusieurs types de dérivations peuvent être considérés lorsque l'on parle de substantifs déverbaux. Tout d’abord il y la nominalisation déverbale, c'est-à-dire la création d'un substantif à partir du radical d'un verbe qui conduit, le plus fréquemment, à une expansion phonologique comer / comida. La liste des suffixes est longue, nous signalerons simplement qu'ils sont parfois en concurrence, soit entre eux detención / detenimiento, soit avec d'autres sortes de dérivation arrobo / arrobamiento. Ils peuvent également se décliner entre formes ordinaires et savantes comme dans la série -do, -da, -ido, et -ato suffixe culto que nous trouvons dans alegar / alegato.

     Puis, vient ensuite la dérivation régressive qui correspond à un raccourcissement phonologique. A l'inverse de la nominalisation déverbale, qui produit un allongement phonologique, ce processus de dérivation présente une régression du nombre de phonèmes par rapport au verbe de départ.

     Les suffixes propres à la dérivation régressive sont -a, -o, -e et le suffixe zéro, comme dans disfrazar / disfraz. Considérés par certains comme une sous-classe à l'intérieur du groupe des suffixes formateurs de substantifs déverbaux, ils ont des caractéristiques bien spécifiques. Ce sont des suffixes atones et, ce qui est fondamental, ils s'ajoutent non pas à la voyelle thématique du verbe base mais au radical du verbe.

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     La troisième catégorie est la conversion. La conversion ou suffixation zéro est un des cas très particuliers de création de substantifs déverbaux étant donné qu'il ne procède à aucune suffixation. C'est au contraire l'ensemble de la lexie qui est conservé mais converti dans une autre catégorie grammaticale. En l'occurrence le passage de la catégorie verbale à la catégorie substantivale.

     Néanmoins, il est important de souligner que ce changement s'opère à partir d'un mode bien précis : le mode quasi nominal. Cette étape dans la chronogénèse de Gustave Guillaume semble, de toute évidence, très proche du domaine statique du substantif ainsi que nous le rappellent Bernard Darbord et Bernard Pottier "…le mode quasi nominal (soit le stade a-temporel du substantif à peine transgressé"(Darbord, Pottier, 1994).

     Insistons sur le fait que les formes du mode quasi nominal sont l'infinitif qui "exprime une perspective de non accompli (= incidence, dans la terminologie guillaumienne)", le Gérondif qui "conçoit le procès dans son accomplissement en toutes les étapes de celui-ci (= décadence imperfective)" et le participe passé qui "exprime corrélativement le terme du procès, l'accompli (= décadence perfective)" (Darbord, Pottier, 1994).

     Tout en prenant soin d'ajouter que :

...d'un point de vue morphologique, ces trois formes n'indiquent ni la personne grammaticale, ni le temps dans lequel se situe l'action (Benaben, 1992).
     Ces formes, par conséquent, peuvent être véritablement considérées "comme un seuil entre le plan du nom et le plan du verbe" (Benaben, 1992).

     Nous aborderons ici une catégorie de suffixes qui pose problème à l'heure d'établir une typologie qui nous permette de les reconnaître mais surtout de les différencier. Nous parlons des suffixes -do, -da et -ido, avec une mention à part pour -ato, la forme savante à cause de son faible rendement. D'aucuns tentent de faire apparaître une nuance entre des créations déverbales et des créations qui réutilisent la morphologie du participe passé en le "convertissant" en substantif.

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     Cette nuance, que nous évoquions plus haut, est une tentative, de la part de certains auteurs, de faire apparaître les différentes bases de dérivation à partir desquelles on obtient ces substantifs en -do. La tâche est malaisée. Le résultat n'est, pour l'instant, pas totalement satisfaisant puisqu'il laisse percer des contradictions entre les divers essais de théorisation.

     Par ailleurs, il révèle quelques présupposés qui restent à démontrer pour fonder une véritable réflexion théorique. Salvador Fernández Ramírez considère les substantifs en -ado comme procédant de participes passés. Ils sont pour lui des noms d'action, mais il ajoute que, dans certains cas, ils désignent aussi le résultat de l'action.

     Dans un premier temps, il écarte de son analyse les formations effectuées à partir de la deuxième ou troisième conjugaisons, ainsi que le cas particulier du suffixe "acoustique" -ido, qui s'associe aux trois groupes verbaux sans distinction.

     Mervyn F. Lang place sous la forme paradigmatique de -ado l'ensemble de ces substantifs. Cependant, il met l'accent sur une caractérisation sémantique déjà utilisée par Fernández Ramírez, c'est-à-dire sa fréquente utilisation dans le registre technique ou semi-technique.

     Sans nul doute possible, le regroupement sous un des suffixes de l'ensemble du paradigme ou, comme le fait Salvador Fernández Ramírez, le traitement spécifique pour chacune des variantes, révèle la difficulté d'établir une norme qui puisse nous permettre d'appréhender la diversité des bases de dérivation.

     Dans cette ébauche de typologie, Salvador Fernández Ramíirez sépare les substantifs en -ido, c'est à dire ceux qui proviennent de participes passés de verbes en -er et en -ir, des substantifs en -ido, dérivés de verbes en -ar, -er et -ir.

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     En consultant ce que nous dit Jesús Pena sur la question, nous mesurons combien ce point réclame toute notre attention afin de comprendre les nuances entre les deux valeurs propres à chaque base de dérivation. Le substantif verbal a comme valeur fondamentale, selon lui, le sens abstrait de procès. Le substantif procédant d’un participe passé, quant à lui, saisit le résultat de cette action.

     Cette analyse est intéressante à plus d'un titre, mais elle a surtout le mérite de nous rappeler l'origine verbale de ces substantifs en soulignant la prégnance de la notion de procès. Ainsi, nous percevons encore la trace d'un déroulement jusqu'à son terme dans le sémantisme de ces substantifs. Pour ce qui est de -ido, Jesús Pena émet l'hypothèse, largement partagée, d'une suffixation en -ido qui se serait identifiée à un champ sémantique et qui, par conséquent, serait utilisée pour l'ensemble des verbes appartenant à ce champ. On peut y voir l'influence analogique de RUGITU > ruido.

     En considérant ces critères de différenciation, on réalise l'importance du sémantisme. Les valeurs imperfectives et perfectives, procès non accompli ou accompli, font parties du sémème du substantif.

     Le suffixe -do met à jour une richesse de sens qui contribue à nourrir notre réflexion sur la liaison signifiant/signifié. Ces sèmes verbaux qui perdurent dans le substantif, modifient l'aspect statique de ce dernier en imprégnant sa forme.

     Nous compléterons donc notre étude par le participe passé qui est une des formes verbales converties sans suffixation aucune et qui se situe à la fin du procès comme résultat de l’action :

…avec le participe passé l'événement est entièrement achevé, accompli. Il ne comporte aucune part d'accomplissement. Aucune perspective, aucun devenir ne s'offrent à l'action (Benaben, 1992).


     Qu'il soit le terme du procès le place dans une position voisine de celle du substantif, qui en principe est statique : "C'est la forme (le participe passé) la moins verbale du mode quasi nominal" (Benaben, 1992).

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     Il établit un parallèle entre deux formes de ce mode en ajoutant un élément important, la notion de déverbalisation qui conceptualise cette perte de dynamisme verbal qui correspond à cette valeur résultative et à cet état qui caractérisent le participe passé :

Avec l'infinitif, on est sur le seuil du verbe, avec le participe passé, on en sort. On parle alors de "déverbalisation". Le procès n'est plus qu'un souvenir, il ne subsiste plus qu'à l'état de trace (Benaben, 1992).
     C'est véritablement cette action absentée qui rend le participe passé si proche du substantif. Gustave Guillaume va jusqu'à l'appeler la forme "morte" du verbe .

     Néanmoins, il reste à séparer les déverbaux procédant du participe passé de ceux issus d’une dérivation suffixale à partie du radical du verbe. Pour cela, nous nous reportons à nouveau au procès et à l'image temporelle qui y est véhiculée. Un substantif qui indiquerait "l'action de" doit être considéré comme un substantif dérivé du verbe ; un substantif qui aurait pour sens "résultat de l'action de" sera considéré comme un substantif procédant de la transcatégorisation de la forme du participe passé.

     Nous sommes en présence de deux types de substantivation. La première, nous l'avons déjà abordée, consiste en un processus de dérivation à partir du radical du verbe en y incluant la voyelle thématique grâce à une suffixation. La deuxième, celle qui nous occupe dans ce cas précis, est le fruit de la conversion d’une forme verbale en substantif de langue. La terminaison -do n'étant ici pas un suffixe de dérivation mais un flexif verbal, c'est la désinence du participe passé. C'est une distinction que Jesús Pena fait en désignant ces deux sortes de déverbaux, par les termes "substantifs verbaux" et "substantifs participiaux".

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II ? Évolution des substantifs déverbaux

     Dans l'emploi qui est fait des substantifs déverbaux d'un même paradigme, c'est-à-dire au sens où nous l’entendons, de provenance d’un même verbe base, très souvent ceux-ci sont perçus comme des paires, voire des trios synonymiques qui "disent" la même chose. La forme ressentie, de par le radical verbal, comme identique semble conditionner une équivalence de ces signes entre eux.

     Si nous reprenons ici la terminologie de José Antonio Pascual "los dobletes de lujo", c'est pour, notamment, désigner ces substantifs déverbaux qui sont ressentis comme faisant double emploi car apparemment, à l'usage, ils dénotent le même choix. C'est précisément à l'usage, que des traits sémantiques spécifiques apparaissent et nous font remettre en question cette interprétation de "doublets de luxe", comportant une valeur péjorative d'inutile, de "ne dit et n'apporte rien d’autre que le signe initial".

     Dans le paradigme dérivé à partir de tostar et que nous réutilisons ici, il est intéressant de souligner que l'acception "acción y efecto de tostar" est commune aux trois substantifs déverbaux tostado, tostadura et tueste. Il y a eu pour le moins deux renouvellements par la création de tostadura et tueste. Le signifiant tostado, comme l'indique sa morphologie de participe passé transcatégorisé, peut, à la fois, être utilisé comme participe passé, comme adjectif et comme substantif. Il désigne l'action et l'effet de tostar sous la forme masculine tostado et l'objet sous la forme féminine tostada, on remarque que cette pluralité d'emploi et de sens, a dû entraîner le besoin de requalifier, par un terme nouveau, le signifié "acción y efecto de tostar". Si l'on tient compte du nombre d'entrées pour le signifiant tostado et pour son féminin tostada, il est supérieur à celui de tostadura qui n'en possède qu'une, ainsi que tueste.

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     Il faut signaler également, aussi bien dans le Diccionario manual de la Real Academia que dans le María Moliner, que pour l'acception "acción y efecto de tostar" de tostado, nous trouvons uniquement le terme tostadura. Pour tostadura dans le D.M.R.A.E. nous avons tostadura : "acción y efecto de tostar" (Real Academia Española, 1989) sans mention aucune de tostado alors que le María Moliner le cite préalablement entre guillemets avant de reprendre la définition (Moliner, 1990). Pour tueste le D.M.R.A.E. donne laconiquement tostadura et le Maria Moliner reprend tostadura avant "acción y efecto de tostar". Le María Moliner établit une véritable généalogie entre tostado, tostadura et tueste mais, force est de constater que la forme tostado ne possède plus dans ces deux dictionnaires la définition de "acción y efecto de tostar", devant ainsi se contenter d'un renvoi à un autre terme qui incarne mieux ce signifié. C'est un peu comme si nous assistions, dans ses renouvellements par tostadura et tueste, à une dépossession de ce signifié pour le signifiant tostado.

     Tostado, tostadura et tueste disent tous les trois cette action et cet effet mais déjà la simple présence de ces deux derniers substantifs déverbaux nous amène à penser qu’un changement s'est produit et qu'il peut éventuellement aller jusqu'au moment où tostado ne sera plus employé dans ce sens, cédant cet usage au profit de ses concurrents.

     Car cette concurrence, qui de prime abord, induit le sentiment de "doublets de luxe", tend à laisser transparaître, par les nouveaux faisceaux de sèmes qui se dégagent de la combinaison d'un lexème et d'un morphème suffixal, peu à peu, des possibilités d'emploi et de sens jusqu'alors inexploitées et non exprimées par le substantif déverbal antérieur. Il y a spécification du champ sémantique.

     Si nous étudions également les relations entre tostado et tostada il serait bon de préciser qu'ils portent respectivement la morphologie du masculin et du féminin. Le genre marqué aurait-il une valeur sémantique autre qui puisse établir une distinction, un mouvement de différenciation (Darbord, Pottier, 1994) ?

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     Il faut tenir compte du fait qu'à maintes reprises le féminin crée cette production de sens par un "effet d'emphase" (Darbord, Pottier, 1994) dans lequel nous pouvons déceler une implication sur le plan sémantique étant donné que cette spécification se réalise face à un morphème masculin considéré comme "genre non marqué" auquel on a recours pour signifier toute neutralisation (Darbord, Pottier, 1994).

     Il n'est pas négligeable de voir, même si l'ensemble du processus ne nous est pas clairement compréhensible, combien la simple présence d'un morphème grammatical de genre, place le substantif déverbal dans une perspective dynamique.

     Le participe passé tostado, devenu substantif de langue, peut lui aussi avoir tendance à recouvrir un champ sémantique spécifique. En particulier, cette acception adjectivale de "couleur ocre" est à même d'évoluer vers une des définitions du substantif déverbal.

     Cette hypothèse nous semble recevable dans la mesure où elle se vérifie pour d'autres substantifs déverbaux. Nous nous référons à nevado qui, de l'emploi en tant qu'adjectif déverbal, est passé au statut de substantif déverbal. Répertorié dans un premier temps comme américanisme, nous l'avons rencontré cependant dans la presse espagnole :

Encuentran muerto al montanero espanol desaparecido en un nevado de Perú (Información, 12.08.97).
     Nous ne sommes pas loin de croire que, sous peu, l'usage de ce participe passé converti en substantif de langue sera utilisé en castillan. Il n'est encore utilisé dans la presse espagnole, que contextualisé dans un article concernant le continent latino-américain, mais il n'est pas accompagné de guillemets le désignant comme lexie étrangère non incluse dans le vocabulaire espagnol.

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III - Les néologismes

     Nous réutilisons la terminologie de Louis Guilbert pour désigner les possibilités de créations lexicales, c'est-à-dire "entrée lexicale attestée, possible mais non attestée et impossible" (Guilbert, 1975). Pour ce qui est des substantifs déverbaux nous prendrons l'exemple du terme: clonación. Nous l'avons rencontré pour la première fois dans un article du quotidien alicantin Información (1997). Clonación n'apparaît ni dans le María Moliner ni dans le Diccionario manual de la Real Academia Española. Son existence n'est pour l'instant révélée que dans l'usage qu'en font, d'une part, les usagers de la langue et, d'autre part, les médias (presse, télévision, radio…).

     L'officialisation donnée par la presse, nous en facilite l'emploi mais nous sommes en droit de nous interroger sur le suffixe utilisé pour dériver le néologisme clonar. D'autres possibilités s'offraient telles que le suffixe -je qui a comme qualité, entre autres, de participer à la formation de substantifs déverbaux à caractère technique ou semi-technique à partir de verbe de la première conjugaison. C'est d'ailleurs le suffixe -age qui a été choisi en français pour donner clonage. Nous pouvons imaginer que si nous avons envisagé cette option en étant conscients que des effets de sens se dégageraient d'une suffixation différente, nous sommes amenés à considérer que ce vocable a pu être utilisé et existe déjà, en Amérique espagnole. Il est peut-être en usage dans un milieu scientifique avec une distinction possible entre la valeur plus abstraite de clonación et celle plus technique que pourrait exprimer clonaje en faisant apparaître l'aspect manipulation, le concret de l'opération.

     Ainsi, il apparaît que, bien que non attestée par le dictionnaire, la forme clonación est couramment employée par les médias ; néanmoins, cette possibilité non attestée se double d’une autre forme possible, non attestée non plus telle que *clonaje qui, nous insistons sur ce point, a peut-être force d'usage ailleurs si ce n'est pas encore force de loi, comme le souligne José Antonio Pascual :

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¿Qué seguridad tenemos de que lo que hemos tomado como una preferencia individual no sea general en otro país ? (Pascual, 1996.)
     C'est le cas pour le terme entretención d'origine sud-américaine qui concurrence le substantif déverbal castillan entretenimiento. A partir du même verbe base, deux types de suffixation ont été possibles et l'on peut admettre que le paradigme soit complété en utilisant la forme convertie du participe passé en substantif de langue pour créer un néologisme sémantique car entretenido comme substantif déverbal est attesté mais accompagné de la note "en desuso".

     Déjà la frontière qui sépare les substantifs déverbaux nouveaux attestés de ceux qui sont possibles mais non attestés, semble bien diffuse. Elle s'estompe d'autant plus que ce doute fondamental que José Antonio Pascual a énoncé, sous la forme d'une question, nous étreint. Dans l'esprit de l'usager de la langue et, bien entendu, dans le nôtre, les dérivations à partir de entretener peuvent légitimement correspondre à des nuances qui se font jour mais qui sont interprétées, au mieux, comme des néologismes inventifs voire cocasses, au pire, comme des erreurs. La réserve néologistique que suppose les possibles suffixations et le nombre important et diversifié des usagers de l'espagnol font que l'erreur sera ou est déjà officialisée par l'intégration de son emploi par un groupe suffisamment important pour être représentatif.

     Nous parlions de nevado et de son éventuelle utilisation dans le lexique castillan. Entre l'attesté et le possible non attesté et même l'impossible, tout n'est qu'une question de point de vue. Le contact grandissant entre les hispanophones tend à promouvoir l'essor des néologismes qui sont parfois néologismes pour certains et formes attestées pour d'autres.

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     Pour le paradigme en éventail créé à partir de entretener, si nous lui appliquons cette hypothèse de travail, il est possible d'envisager le recours à la transcatégorisation des deux autres formes verbales du mode quasi-nominal que sont l'infinitif et le gérondif à l'instar du participe passé qui, bien que tombé en désuétude, a été utilisé. Le fait qu'elles ne soient pas encore attestées par le dictionnaire, et nous ne pouvons pas dire par l'usage, ne prouve nullement qu'elles n'existent pas ou n'existeront pas si elles répondent un jour, quelque part, et c'est peut-être le cas, à une nécessité d'expression. Comme l'illustre cet exemple que nous fournit José Antonio Pascual à propos du mot jueza dans une entrevue par un journaliste réalisée auprès du secrétaire de la Real Academia Española :

 La admisión de palabras hay que hacerla de acuerdo con el genio del idioma (…) juez no puede ser jueza, porque vale para el masculino y el femenino. Viene del latín judex y no existe judexa, por lo que no me vaya a inventar la palabra jueza". Ciertamente los académicos no pueden inventarse jueza, precisamente porque ya está inventada y aparece de cuerpo presente en la última edición de su diccionario (…). Debería reconfortarnos comprobar que los propios miembros de la Real Academia Española no mantienen una relación dramática con el diccionario ni cierran filas para defender su contenido ni lo consideran inmutable. (Pascual, 1996.)


     Si entretener et entreteniendo peuvent être réalisés sans enfreindre les règles morphologiques, ils doivent surtout répondre à un impératif de communication et d'expression palliant un "vide sémantique" que entretenido, entretenimiento et entretención ne peuvent combler et exprimer. Sinon, ces néologismes ont peu de chance de voir le jour, si ce n'est sur le plan de l'exploitation de la virtualité d'un paradigme afin de jouer avec le lexique et de créer des "curiosités du langage" (Pascual, 1996).

     En guise de conclusion, nous évoquerons notre hypothèse de l'existence d'un sens propre à la forme. Pourquoi parler d'une sémantique du signifiant ? C’est parce que nous pensons que le signifiant, loin d'être seulement une simple enveloppe qui habille le signifié, a tout comme lui la possibilité de détenir une substance.

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     Nous réutilisons ici la notion de Gestalt créée par Von Ehremfels et qui dit deux choses "une forme et un tout ayant une forme" (Kohler, 1930). À partir de cette notion que nous appliquons au domaine de la linguistique et pour ce qui nous occupe, aux substantifs déverbaux, nous essayons de faire apparaître ce "tout ayant une forme", ce sens inhérent à la forme qui constituerait le moyen de compléter le schéma saussurien du signe par la subdivision ou l'extension du signifiant en "forme du signifiant" et "substance du signifiant" (Pottier, 1981).

     La matérialité du signifiant apparaît comme indispensable et la caducité dans laquelle sombrent d'autres signifiants nous laisse entendre l'importance significative (au sens de relatif au signifié) que revêt la forme :

À l’origine du terme nouveau se trouve une motivation de manque qui réside dans la non conformité des termes existants dans le lexique avec le contenu à exprimer (Guilbert, 1975).
     Cette non conformité met en exergue l'inadéquation profonde que sous-tend la caducité d'une forme entre le signifié et le signifiant si celui-ci ne l'incarne plus conformément à ce que celui-là signifie. La forme qui, longtemps, a été décriée comme simple réceptacle d'un sens, est appelée à être reconsidérée sous l'angle de la "double implication" qui relie signifiant et signifié.

     De cette relation ressort le caractère indissociable du signifiant et du signifié qu'il signifie au point que, loin de servir un sens, il en est la représentation inédite et incomparable.

     Le signifiant véhiculerait un sens propre, la substance du signifiant. Dans les cas de "doublets de luxe", les suffixations successives à partir d'un même verbe base, sont autant d'indicateurs que dans cette réélaboration du signifiant se trouve autre chose qu'un simple toilettage morphologique :

Le signifiant ne signifie pas à l'aide de ses apparences un signifié superficiel et totalitaire. Le signifiant n'est pas une enveloppe extérieure qui hésiterait entre le carreau et le chiffon. Il est constitué d'éléments en "harmonie imitative" avec les unités fondamentales de la signification (Toussaint, 1983).
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     Le signifiant pris en "harmonie imitative", sans tomber dans la condamnation ou l'excès simpliste de l'onomatopée, nous fait réfléchir sur cette forme qui, au même titre que le sens qu'elle "sert", nous "parle", nous "dit" quelque chose. L'enveloppe fait sens et véhicule un signifié prime qui nous interpelle au moment de nous exprimer. En cela, nous décelons dans les signifiants auxquels nous recourons un sémantisme de la forme.

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Bibliographie

BAPTISTE, Jean, DUBOIS, Jean, GIACOMO, Malhée, MARCELLESI, Christiane, MEVEL, Jean-Pierre, Dictionnaire linguistique et des sciences du langage, Larousse,1994.
BÉNABEN, Michel, Manuel de linguistique espagnole, Paris, Ophrys, 1993.
BORCH-JACOBSEN, Mikkel, Lacan le maître absolu, Paris, Champs Flammarion, 1995.
DARBORD, Bernard, POTTIER, Bernard, La Langue espagnole, Paris, Nathan, 1994.
FERNÁNDEZ RAMÍREZ, Salvador, La Derivación nominal (ordenado, anotado y dispuesto para la imprenta por Ignacio Bosque), Madrid,1986. (Anejo XL del Boletín de la Real Academia Española.)
GUILBERT, Louis, La Créativité lexicale, Paris, Larousse, 1975.
KOHLER, Wolfgang, Psychologie de la forme, Paris, Gallimard,1972.
LANG, Mervyn F., Formación de palabras en español, Madrid, Cátedra, 1994.
PASCUAL, José Antonio, El Placer y el riesgo de elegir, Salamanca, Universidad de Salamanca, 1996.
PENA, Jesús, La Derivación en español : verbos derivados y sustantivos verbales, Santiago de Compostela, 1980. (Anexos de Verba.)
POTTIER, Bernard, Linguistique générale. Théorie et description, Paris, Klincksieck, 1974.
TOUSSAINT, Maurice, Contre l’arbritaire du signe, Paris, Didier, 1983.
 


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