PRÉSENTATION D'UN MODÈLE EXPLICATIF
DE QUELQUES STRUCTURES EN SE
(Communication présentée au IXe
Colloque de Linguistique Hispanique,
Lille, 16-18 mars
2000.
Publiée sur papier dans Panorama de la linguistique hispanique
2000
[Actes du Colloque de Lille],
éd. Yves Macchi, Lille, Université de Lille 3, 2000,
pp. 151-160.)
Le point de départ de ce travail
est une étude morpho-syntaxique effectuée il y a quelques
années sur le pronom se, dans le cadre d'une "thèse
nouveau régime". Il me semble à présent que ma démarche,
dont le but était de revendiquer l'unicité du signifiant,
s'appuyait davantage sur les différents emplois de se, consciencieusement
répertoriés dans la première partie, que sur la structure
même des phrases incluant ce pronom.
Je tenterai aujourd'hui une nouvelle approche
du modèle de représentation proposé dans mes Recherches
sur le pronom SE (Sicot-Domínguez,
1994), une approche qui me semble susceptible de rendre compte de tous les
cas d'emploi, du moins en ce qui concerne les structures simples du type
SE + VERBE,
quel que soit le contenu sémantique de l'énoncé qui
les inclut.
Car il convient de rappeler que, pour la
description d'un seul et unique signe linguistique, se, la grammaire
a recours à différentes appellations ; il est tantôt
considéré comme un pronom réfléchi ou réciproque
(qui, dans les emplois dits "moyens", n'accomplirait en fait aucune fonction
syntaxique), tantôt comme une simple "particule", marque de voix passive
ou d'impersonnalité (Gili y Gaya, 1961, § 61).
[2]
On ne manque pas de signaler, par ailleurs,
l'existence d'un se "dativo oblicuo" (Bello, 1984, p. 271) ou "espurio"
(Fernández Soriano, p. 1993, 26), "variante contextuelle de
le/les" (Alarcos 1970, p. 148) devant un pronom en l-.
Cet emploi ne doit pas être exclu de l'analyse car, comme le signale
Jack Schmidely (1993), l'espagnol, à un moment donné de son
évolution, a actualisé certaines capacités référentielles
du pronom se, le rendant ainsi apte à remplacer l'ancien
ge (Sicot-Domínguez, 2000). Ce qui, dans la réalité
concrète et observable qu'est la langue espagnole en son état
actuel, nous met en présence d'une seule et unique forme linguistique,
le signe se, qui permet un grand nombre d'emplois, et cela depuis
plusieurs siècles (Menéndez Pidal, 1962).
Du point de vue de sa position dans le système,
le pronom se appartient, selon la description proposée par
Jean-Claude Chevalier (1982), dans son étude comparative des systèmes
pronominaux espagnol et français, à la série des pronoms
dits "existentiels" (Moignet, 1965), qui désignent les êtres
saisis dans un certain comportement en rapport avec le verbe, par opposition
aux pronoms "ontiques", qui appartiennent au plan nominal et désignent
les êtres en dehors de tout comportement.
On retrouve dans le système pronominal
du castillan deux sortes de pronoms existentiels : les existentiels
"purs", la série me, te, se, nos, os,
signifiant la personne ordinale et représentant le "cas objet" sans
discrimination, et les existentiels "de rappel mémoriel", les formes
lo/s, la/s, et le/s, qui représentent exclusivement
la personne troisième et sont prédéterminés
en langue, si l'on ne tient pas compte des phénomènes de leísmo,
laísmo et loísmo, pour accomplir les fonctions
spécifiques d'"Objet I" ou d'"Objet II".
Du point de vue sémiologique, les
deux séries de pronoms existentiels, qui correspondent selon Gérard
Moignet (1981, p. 64) à "deux représentations possibles
de la personne" sur le plan verbal, se retrouvent dans deux sous-systèmes
analogiques que révèle l'analyse des signifiants à
partir de l'hypothèse du formant proposée par Maurice Molho
(1988). Dans sa structure formelle, le pronom se comporte deux éléments,
/s/ et /e/, qui peuvent être considérés comme des formants
dans la mesure où ils sont également constitutifs d'autres
morphèmes pronominaux. Ainsi le formant *e du signifiant de
se, qui se retrouve dans les pronoms existentiels "purs" représentants
de la personne simple, me et te, est indifférent au
genre, ce qui permet aux signifiants qu'il constitue de référer
à des êtres aussi bien masculins que féminins. C'est
également le cas des pronoms de "rappel mémoriel" le,
les. Par ailleurs, en l'absence d'un corrélat pluriel, le pronom
se ne connaît pas de restriction dans sa référence
numérique et peut signifier aussi la pluralité de rang troisième.
Les phonèmes consonantiques initiaux
de ces signifiants, les formants *m *t et *s, renvoient respectivement
au locuteur, à l'allocutaire et au délocuté, non seulement
dans le système des personnels purs, me, mí,
tú, ti, se, sí, mais aussi dans
celui des possessifs, pronoms et adjectifs, mi, mío,
tu, tuyo, su, suyo, etc.
[3]
Quant aux pronoms "de rappel mémoriel",
ils révèlent leur façon "autre" de signifier la personne
troisième par le formant *l, qui se manifeste par ailleurs
dans les signifiants des formes articulaires (Gracia Barrón, 1999),
et que Maurice Molho décrit comme le "formant de l'altérité".
La valeur fondamentale de se, déterminée
à partir de sa position dans la série morphématique
des pronoms représentant la personne ordinale, sera donc celle que
révèle la lecture de son signifiant. Le signe, se, image
renversée de son paronyme es, signifie purement et simplement
une existence, celle d'un être délocuté, engagé
dans un comportement en rapport avec l'opération verbale. Un être
dont l'identité singulière peut être laissée dans
l'indétermination la plus totale, et cela pour deux raisons :
d'une part, parce qu'il est dépourvu de fonction dans l'acte de langage
(ce n'est pas un être d'interlocution, comme celui auquel réfèrent
les pronoms me et te), d'autre part parce que cet être
n'est pas présent à l'esprit lorsque s'ouvre la phrase (ce n'est
pas un être dont la présence est "rappelée", comme celui
auquel réfère un pronom en -l).
On retiendra pour ce travail la structure
SE+VERBE,
sans aucun autre élément pronominal intercalé, en
essayant d'actualiser, par le moyen d'argumentations différentes
avec des énoncés autant que possible attestés, toutes
les capacités référentielles que permet, ou plutôt
que n'interdit pas le signifié de langue postulé pour le signe
se. Le point de départ sera la description proposée
par J. C. Chevalier (1978), qui distingue dans tout verbe trois éléments
essentiels : une représentation de l'opération
singulière signifiée par le verbe (O), un poste fonctionnel,
le poste de gène (y) réservé à
l'être producteur de l'opération et un deuxième poste
fonctionnel, le site (x), réservé à l'être
qui reçoit le résultat de l'opération. Les occupants
des postes offerts par la lexigénèse verbale se manifestent
éventuellement dans la morphogénèse phrastique lorsque,
passant de la langue au discours, le verbe se donne un support de prédication.
Dans les trois énoncés qui
seront analysés en premier lieu, la structure SE+VERBE est précédée
d'un syntagme nominal qui évoque l'un des êtres impliqués
dans l'opération verbale. Cet être, dont la représentation
personnelle se retrouve forcément dans l'apport de prédication
constitué par le verbe, est présent dans le message à
titre de thème, c'est-à-dire qu'il se définit
par antécédence comme l'être, ou plutôt comme
l'un des êtres "dont le verbe dit quelque chose" (Chevalier 1980).
1. Cuando la abuela se convenció de que quedaban muy pocas cosas intactas entre los escombros, miró a la nieta con una lástima sincera. (García Márquez, 1986, p. 95)[4]2. La abuela se sintió sola en un mundo de desastre. (García Márquez, p. 96)
3. El tiempo se siente menos si nos estamos quietos. (Cortázar, 1972, p. 163)
Il convient de se demander d'abord quel
est le poste fonctionnel, celui de gène ou de site,
occupé par chacun des êtres présents au support de
prédication. Dans les deux premiers exemples, la abuela,
sujet syntaxique des verbes CONVENCER
et SENTIR semble évoquer l'être
qui met en marche l'opération signifiée par chacun de ces verbes:
(e=y). Pour ce qui est du pronom se, sa référence
à la personne délocutée, identique à celle représentée
par la abuela, donnerait à penser qu'il est le représentant
de l'être qui reçoit le résultat de cette opération:
(e=x). Puisque le contexte permet de déduire l'identité
référentielle entre e/y et e/x,
on peut déclarer qu'il s'agit de deux énoncés "moyens"
ou d'un énoncé "moyen", dans le cas de l'exemple 2, et
d'un énoncé "réfléchi" dans l'exemple 1,
si l'on considère que la abuela se convenció a sí
misma, ce qui ne semble pas scandaleux. Une représentation commune
pour ces deux argumentations pourrait être celle de la figure 2 :
[5]
La même structure syntaxique argumentée
dans l'exemple 3 produit, en revanche, un effet de sens différent.
Bien que el tiempo constitue le thème présent au support
de prédication du verbe SENTIR,
et bien qu'il soit le sujet syntaxique de ce même verbe, on a du
mal à concevoir l'être auquel réfère el tiempo
comme étant à l'origine de l'opération SENTIR. La différence des sens tient,
bien entendu, au pouvoir génique de l'être d'expérience
évoqué par le syntagme nominal. La présence du pronom
se permet de prédiquer sur un être sémantiquement incapable
d'évoquer l'être gène, alors qu'il peut, en revanche,
accomplir le rôle d'être site dans la morphogénèse
phrastique. Dans ce support, je n'arrive à reconnaître qu'un
être capable d'assumer le rôle de site, je n'arrive guère
à identifier que l'être site, alors que l'être
gène reste totalement indéterminé, ce qui autorise
l'interprétation selon laquelle "la idea de acción se desvanece,
y queda solamente la idea de pasión o de modificación recibida".
(Bello, 1984, p. 238)
Cette diversité de sens se manifeste
aussi lorsque le syntagme nominal en position de thème réfère
à un être pluriel :
4. No nos molestaba el papelito de Ariel, desde un tren andando las cosas se ven como se ven. (Cortázar, p. 188)[6]5. Los sapos no se comen ; pero yo me los he comido también, aunque no se coman, y saben igual que las ranas. (Rulfo, 1987, p. 70)
6. Las autoridades civiles -el señor alcalde y el señor juez- se representan con la espada o el cuchillo de la justicia. (Cela, 1970, p. 292)
[7]
Dans cet exemple, cependant, rien ne permet
d'affirmer, hors contexte, que l'élément thématisé,
las autoridades civiles, déclare l'identité singulière
de e/y, alors que, quelle que soit l'interprétation
que l'on puisse faire de l'énoncé, le syntagme en question
évoque incontestablement l'être site, "le représenté",
référentiellement identique ou référentiellement
distinct de l'être gène, "le représentateur".
Quel est donc le rôle du pronom se
dans ce type de structures ? Bien que sa présence dans un énoncé
n'interdise pas l'existence de l'identité référentielle
entre e/y et e/x, (la abuela se convenció...),
il ne se charge pas pour autant de la signifier (las cosas se ven como
se ven). Dans les énoncés analysés jusqu'ici, le
signe se apparaît lorsque la prédication se fait sur
un être dont l'identité singulière est déclarée
avant toute chose. En l'absence de marque prépositionnelle, cet être
accomplit le rôle de sujet syntaxique, ce qui ne l'oblige pas à
occuper, dans la morphogénèse phrastique, le poste de gène.
La présence du pronom se, est l'indice que l'être dont
l'identité est déclarée par le syntagme "sujet" occupe
le poste de site. Si cet être est référentiellement
identique à celui qui occupe le poste de gène (la
abuela se convenció / Juan se fue), le caractère
"passif" de l'énoncé se trouve en quelque sorte "masqué",
puisqu'il est possible d'identifier celui qui, dans le monde de l'expérience,
accomplit le rôle "d'agent". C'est le cas des énoncés
produisant un sens réfléchi, réciproque ou moyen. En
revanche, lorsque l'être présent au support ne peut pas être
assimilé à un "agent", soit parce qu'il n'a pas le pouvoir
de mettre en marche l'opération singulière exprimée par
le verbe, (las cosas se ven), soit parce que, au moment de l'interprétation
de l'énoncé il est impossible de lui attribuer ce rôle
(los sapos no se comen, pero yo me los he comido), le sens passif
de l'énoncé ne présente aucun doute.
Ce qui semble par ailleurs remarquable dans
ces structures c'est l'impossibilité d'évoquer l'être
gène lorsqu'il est référentiellement distinct
de e/x, à moins d'ajouter un "complément d'agent",
procédé accepté par la norme, mais rarement employé :
7. Este peso se ha de ver por cualquier ojo que me mire [...]. (Rulfo, 1987, p. 39)
Le mécanisme est le même
lorsque l'identité singulière de e/x n'est pas
déclarée par un syntagme nominal dans l'antécédence
du verbe. La prédication se fait alors sur un support dans lequel
le locuteur choisit de ne déclarer que l'identité formelle
d'un e/x, se réservant le soin d'en déclarer
l'identité sémantique lorsqu'il aura prédiqué
sur lui. Une fois livré ce complément d'information, on se
trouve en présence d'énoncés dont les effets de sens
sont exactement pareils à ceux dans lesquels l'identité sémantique
de l'être au support est livrée en premier lieu : on retrouve
les effets de sens réfléchi, moyen et passif.
8. ¿ Te acuerdas del colegio ? ¿ Te acuerdas de cuando se suicidó mi hermana ? (Bryce Echenique, 1988, p. 132)
9. Yo por esos días andaba en Tuzcacuexco. Hasta vi cuando se derrumbaban las casas como si estuvieran hechas de melcocha [...]. (Rulfo, p. 151)[9]10. [Tu casa] ha de ser más importante que la casa presidencial porque en ella se discutirán los asuntos del gobierno y se arreglará el destino de la nación. (García Márquez, p. 157)
11. Esta mañana no se oyó hablar de otra cosa.( García Márquez, p. 21)[10]12. Después de tantas horas de caminar sin encontrar ni una sombra de árbol, ni una semilla de árbol, ni una raíz de nada, se oye el ladrar de los perros. (Rulfo, p. 9)
13. Se oye que ladran los perros y se siente en el aire el olor de humo y se saborea ese olor de la gente, como si fuera una esperanza. (Rulfo, p. 9)
14. Por eso había llevado vino y whisky. Porque allí se consumía hasch, pero no se bebía. (Bryce Echenique, p. 159)
15. Nosotros no hemos dicho nada contra el Centro. Todo es contra el Llano... No se puede contra lo que no se puede. Eso es lo que hemos dicho. (Rulfo, p. 13)
CHEVALIER, Jean-Claude, "Du pronom personnel en espagnol et en français", TRALILI, XX, 1, Strasbourg, 1982, pp. 293 - 323.
DELPORT, Marie-France, Deux verbes espagnols : HABER et TENER. Étude lexico-syntaxique. Perspective historique et comparative, Thèse de doctorat d’État (inédite), Université de Paris IV, 1998.
FERNÁNDEZ SORIANO, Olga (éd.), Los pronombres átonos, Madrid, Santillana, 1993 (Taurus Universitaria. Gramática del español.)
GILI Y GAYA, Samuel,