Justino GRACIA BARRÓN
GERLHIS (Université de Paris 3)

 

LE LE ANUMÉRIQUE
 

     (Communication présentée au IXe Colloque de Linguistique Hispanique,
          Lille, 16-18 mars 2000.
Publiée sur papier dans Panorama de la linguistique hispanique 2000
[Actes du Colloque de Lille],
éd. Yves Macchi, Lille, Université de Lille 3, 2000,
pp. 139-150.

     

    
     

    L'Internet est un formidable instrument, qui, d'un clic de souris, vous transporte dans le monde hispanique. J'avoue l'utiliser volontiers pour, un oeil sur l'actualité, l'autre sur la langue, me rendre sur les sites des journaux espagnols.

    C'est précisément sur le site d'ABC, journal réputé pour la qualité des plumes qui y collaborent, que j'ai trouvé, sous celle d'un philosophe, l'énoncé suivant : "Espero a ver qué ocurre, pero todavía más a ver" qué se le ocurre "a las personas o grupos que son representativos o tienen alguna responsabilidad en la vida colectiva" (exemple 7) où la forme pronominale le apparaît précédant son élément significateur, son antécédent dans la terminologie traditionnelle. Vous l'avez constaté : le y apparaît au singulier, alors que son terme-cible ou élément significateur ("las personas o grupos") est au pluriel. Nul n'est à l'abri d'un écart de langue. Sans doute. Mais c'est troublant. D'autant plus troublant que, quand l'auteur du propos n'est pas seulement philosophe, mais aussi Académicien "de la langue" (il s'agit ici de don Julián Marías), on peut difficilement parler de méconnaissance grammaticale.

[2]

    Et l'affaire ne s'arrête pas là : quelques mois plus tard, sur ce même site, c'était dans la bouche d'un autre Académicien, prix Nobel celui-là, que l'on mettait cet autre énoncé: "-Ya le puse punto a esas trescientas y pico páginas." (exemple 9). Qu'un Académicien de la RAE ne connaisse pas toutes les règles de la syntaxe espagnole, c'est déjà douteux... deux, c'est plus que suspect; j'en ai donc conclu que ces écarts devaient être motivés, que derrière ces emplois se dissimulait une véritable donnée linguistique. Aussi, ai-je décidé de m'intéresser à ce fonctionnement de la forme le, où, malgré l'absence affichée d'indice numéral, elle est employée pour renvoyer à un élément significateur pluriel, l'évoquer ou l'accompagner.

    Une fois le choix arrêté, il fallait se procurer un ensemble d'énoncés authentiques sur lesquels et à partir desquels réfléchir ; et là, l'Internet et le support papier ont été mis à contribution. Le résultat est l'exemplier qui figure en annexe [A]. Il comprend des énoncés issus de journaux argentins, colombiens, espagnols, péruviens et vénézuéliens et d'autres, tirés d'oeuvres de fiction cubaines, espagnoles, mexicaines et uruguayennes. Je l'ai complété avec un énoncé venant de la grammaire de Salvador Fernández Ramírez.

    Un premier constat s'impose : les énoncés avec le anumérique ne sont pas l'apanage d'un niveau de langue plus ou moins relâché ni d'un espace géographique plus ou moins restreint. Le contenu de notre exemplier vient corroborer ce commentaire de l'Esbozo selon lequel : "No es raro encontrar estas discordancias en periódicos y aun en escritores de ambos lados del Atlántico" [1(Esbozo, 1986, pp. 423-424) ; en revanche, il conteste de fait l'explication que, pour ce le anumérique, proposent aussi bien l'Académie de la langue [2que Francisco Marcos Marín (1978 : 274) [3] : tant pour les uns que pour l'autre, la cause profonde de cet emploi de le, de ce le que Marcos Marín appelle le le fósil, est une affaire de redondance et ne se produit que lorsque la forme pronominale précède dans le même énoncé son élément significateur, lorsqu'elle est cataphorique. Or, comme on peut le constater, les énoncés n° 1, 2, 3, 4, 5 et 6 présentent une discordance numérale entre le pronom et l'élément significateur sans qu'il y ait pour autant co-présence de ces deux éléments.

    Que l'on me comprenne bien, je ne dis pas que, dans l'apparition du le anumérique, le redoublement pronominal cataphorique n'y soit pour rien, je dis simplement que la véritable raison de ce phénomène, la raison linguistique, ne semble pas, à première vue, être celle-là.

[3]

    Quoi qu'il en soit, et puisque nous avons un corpus, autant l'analyser. Un premier regard sur l'ensemble de nos énoncés permettra de faire un double constat : ni l'élément significateur ni le support verbal ne semblent avoir d'influence sur le dysfonctionnement numéral. En effet, dans cette trentaine d'énoncés on retrouve des éléments significateurs de deux sortes, animés et inanimés :

- animés : jugadores, muchachos, ministros, interlocutores, personas, gringos, Roibal y Pizarro, dirigentes, libreros ;
soit 23 sur 30.
- non-animés : monedas, páginas, clases, ríos, escopetas,ambiciones et riesgos ;
soit 7 sur 30.
    Sans prétendre faire à proprement parler de la statistique, on voit bien la prédominance de l'élément personnel ; elle s'explique par ce que l'on savait déjà : le complément "bénéficiaire" ou "destinataire" est un complément essentiellement voué à la personne.

    Quant à l'affirmation de Brenda Laca (1999 : 910) d'après laquelle "las variedades en las que se constata la tendencia a suprimir la oposición de número en el clítico dativo en los casos de reduplicación [..] parecen exigir de forma categórica un clítico singular cuando el dativo reduplicado es un plural no introducido por determinante" (exemple : "le ocurren esos accidentes hasta a personas precavidas"), quant à cette affirmation donc, j'avoue n'être en mesure ni de la confirmer ni de l'infirmer, puisque je n'ai trouvé aucune occurrence avec élément significateur sans article [4] .

     En ce qui concerne le support verbal des différents énoncés, l'analyse, ici non plus, ne permet pas de dégager un trait, quel qu'il soit, qui serait favorable à l'apparition du le anumérique. On le retrouve avec des verbes d'état ("le parece absurdo a muchos", exemple 25) et avec des verbes d'action, et ces verbes d'action présentent des constructions diverses : certains ont le site explicité, en construction transitive : "advertirle algo a los jugadores", "pedirle disculpas a los muchachos", "enviarle datos a los ministros" (exemples 1, 2 et 3)...; d'autres apparaissent avec le site non-explicité, en construction intransitive : "el paisaje le entró por los ojos a ambos interlocutores" (exemple 4), "las cosas que le gustaban a los gringos del pueblo" (exemple 8), "los patos le tiran a las escopetas" (exemple 14), "escaparle a los riesgos" (exemple 20) et "simpatizarle a los amigos" (exemple 23). Nous rencontrons aussi bien des verbes à la voix obverse, selon la terminologie de J.C. Chevalier,  qu'à la voix "pronominale" (exemples 7, 15 et 30).

[4]

    Pour ce qui est de la sémantèse de ces support verbaux, il est pratiquement impossible de faire émerger un trait commun pour des verbes aussi différents qu' advertir, asignar, entrar, enviar, gustar, meter, ocurrir, pedir, poner, tirar, etc. La sagesse voudrait plutôt que l'on se rende à l'évidence et qu'on accepte que, pas plus du point de vue sémantique que du point de vue fonctionnel, le support verbal n'influe sur l'apparition du le anumérique, si ce n'est -mais cela relève de la "vérité d'évidence"- dans la possibilité que chacun de ces verbes a d'argumenter un complément bénéficiaire.

    Nous voici donc revenus au point de départ : il n'y aurait que la syntaxe pour avoir une influence sur l'apparition du le sans nombre, puisque, nous l'avons vu tout à l'heure, les trois quarts de nos énoncés apparaissent en structure dite redondante avec le cataphorique. Cela nous invite à procéder à une analyse de la donnée syntaxique du le anumérique. Commençons par les énoncés où le apparaît seul (exemples 1 à 6).

    Tout d'abord un aveu : relativement aux énoncés avec le cataphorique en situation dite redondante, ceux-ci sont très instables. Je m'explique : sur les six énoncés, trois ont été recueillis via Internet, donc sans possibilité de vérification ultérieure ; sur les trois autres, j'ai eu accès à différentes sources pour deux d'entre eux : l'énoncé de Benedetti (n° 2) et celui de la Pardo Bazán (n° 4). Pour le premier, Alianza Editorial dans les éditions de 1998 et 1999 propose le, en revanche Seix Barral, dans l'édition de Cuentos completos de 1998 écrit les ; quant au second, aussi bien Alianza Editorial que Federico Carlos Sainz de Robles dans Obras completas chez Aguilar écrivent le, alors que Marina Mayoral et Nelly Clemessy, chez Castalia et Espasa-Calpe respectivement, se prononcent pour les. J'aurais pu certes m'adresser directement à Benedetti pour tenter d'avoir le fin mot du petit mot de cette histoire, mais outre que rien ne dit qu'il aurait pu me donner une réponse, j'aurais eu du mal à user du même procédé avec la Pardo Bazán. Et puis, il me semble que, pour nous, qui ne faisons pas ici une analyse de style, mais de la linguistique de système, le fait que le le en question soit de Benedetti ou d'un intermédiaire, somme toute, est secondaire : de toutes façons, il y a eu quelqu'un pour trouver ces énoncés recevables et pour en assumer la publication. Alors, pourquoi en avoir souligné l'instabilité, si c'était pour dire qu'elle n'était pas importante? Eh bien, parce qu'elle me paraît avoir un côté linguistique : cette précarité du signifiant est linguistique en ce sens que, à un moment ou à un autre, quelqu'un a considéré que ces le n'avaient pas leur place là, que, même s'ils étaient systémiquement possibles, dans cet ordre syntaxique, ils n'étaient pas les bienvenus. Et il les a donc remplacés. C'est une instabilité dont nous devrons tenir compte à l'heure de la glose. Mais auparavant, il nous faudra doter d'un représenté la forme le, un représenté conçu à partir de toutes ses capacités référentielles.

[5]

    Grosso modo, je dirais que cette forme, le, est un socle-relais discursif, une sorte de "boîte de dérivation" ou de "bretelle de délestage" permettant au flux du sens de l'énoncé de circuler et de s'écouler dans une certaine direction.

    Ce socle-relais est constitué de deux éléments, deux pôles, le premier, pré-posé, le second, post-posé. Le suppose, dans son antériorité notionnelle, l'existence d'un verbe, d'un verbe-moteur d'énoncé, d'un verbe qui fait phrase -en d'autres termes, dire le suffit à postuler qu'avant lui il y a un noyau verbal d'énoncé ; dans sa postériorité notionnelle, le emporte l'existence d'une notion prédicative d'incidence interne destinée à recevoir le sens actualisé de cet énoncé : c'est l'être bénéficiaire ou destinataire.

    Ces deux éléments, ces deux pôles notionnels, n'ont pas le même statut et ne revêtent pas la même importance : le premier est indispensable, s'il n'y a pas de noyau verbal, il n'y a pas le ; le second peut rester au stade d'implication non résolue. C'est ce qui arrive dans les énoncés du type: "¡ y dale !" , "¡ métele !", "¡ Córrele !  ¿qué le vamos a hacer ?",... où le sens de l'expression est versé vers un élément contextuel qui restera au stade indéterminé. Tout cela est représenté sous forme schématique dans la figure n° 1. 

Figure 1  
 
[6]
 

    Nous pouvons maintenant revenir sur les exemples 1 à 6 pour essayer de comprendre comment se fait le passage entre le complément bénéficiaire impliqué par la forme le et son terme-cible pluriel.

    Soit l'énoncé n° 3 : "Los ministros ya vienen recopilando los datos que le envían las secretarías y pueden anticipar que la situación es de un desorden generalizado". Les différents éléments de cet énoncé accèdent au discours les uns après les autres comme autant de filtres sémantiques ou fonctionnels qui limitent la référentialité de l'élément qui va suivre et parfois modifient celle de l'élément qui les précède (c'est le cas de "recopilando", qui fait de "venir" ce qu'il est convenu d'appeler un "semi-auxiliaire") ; lorsque arrive enfin le groupe phonétique "le envían", l'interlocuteur apprend à la fois la sémantèse du procès verbal et le fait que ce procès verbal est argumenté avec un complément "destinataire" ou "bénéficiaire" ; il se demande alors qui peut bien être le récepteur de ces envois et s'aperçoit que, dans le contexte, il n'y a qu'un élément possible, les ministres. Or, vous l'avez constaté comme lui, l'indice du complément bénéficiaire n'avait pas la marque du pluriel. Alors, il va procéder à une sorte d'anacoluthe sémantique et, pour mettre en accord la sémantèse de l'élément significateur et les indices fonctionnels fournis par la forme pronominale, il glosera l'énoncé comme ceci : les ministres sont déjà en train de collecter les données que les secrétariats envoient à chacun d'entre eux. Tant que le terme-cible sera en antécédence de la forme pronominale, que ce soit dans le même énoncé ou dans un énoncé antérieur, ou alors en subséquence mais, en ce cas, dans un énoncé postérieur, à chaque fois, l'allocutaire procédera de la même façon, puisque c'est à partir de la forme pronominale et des indices formels qu'elle fournit -pluriel versus non-pluriel- qu'il parviendra à reconstruire l'identité de l'être bénéficiaire.

     C'est à peu près la même chose pour l'énoncé n° 5 : "distingue ya las monedas corrientes de las falsas sin meterle el diente", à ceci près qu'ici le choc est moins rude, puisque l'on aurait de la peine à envisager l'exécutant mordant toutes les pièces de monnaie d'un coup.

    Somme toute, d'une façon ou d'une autre, on aboutit à une pluralité, analytique dans un cas, synthétique dans l'autre. Avouons néanmoins que le procédé, même applicable, n'est pas des plus économiques ; l'on comprend dès lors qu'à un moment ou à un autre, un transcripteur quelconque, le prenant pour un lapsus calami, rétablisse le -s, indice de pluriel, sur la forme pronominale.

[7]

    Voilà pour les six premiers énoncés, venons-en maintenant aux énoncés à redoublement "pronom + élément significateur", de loin les plus nombreux et les plus stables.

    Vous vous en souvenez sans doute, la tradition grammaticale parlait ici de forme pronominale redondante, et justifiait par cette redondance inutile la discordance numérale entre le pronom et son élément significateur. C'est un raisonnement qui, dans la logique même de cette grammaire traditionnelle,  ne va pas de soi puisque, si la fonction première du pronom est -c'est du moins ce que laisse entendre la tradition- celle de remplacer le nom, on comprend mal comment le peut ici remplacer un nom et en même temps l'accompagner ; en outre, si ce n'était qu'une affaire de pure redondance, donc de synonymie, l'un des deux éléments aurait eu tendance à disparaître -principe d'économie oblige. Or, la combinatoire discordante "pronom + élément significateur" est un phénomène qui, au lieu de régresser, progresse. C'est donc que ces deux éléments n'ont pas à être analysés en termes de radotage superflu, mais de complémentarité nécessaire.

    Vue sous cet angle, l'affaire se présente alors sous un jour tout autre : car, si le clitique pronominal apparaît dans ces énoncés, c'est peut-être parce que, en tant que filtre fonctionnel, le peut nous indiquer que le poste verbal de l'être bénéficiaire y a été saturé. Et si c'est le qui est employé et non pas les, c'est certainement parce que, linguistiquement, on veut y donner la priorité à l'élément présupposé (la relation fonctionnelle au verbe) sur l'élément impliqué (le terme-cible ou élément significateur). La figure n° 2 a l'ambition d'appliquer cette distribution des rôles à l'énoncé  n° 14 : "Los patos le tiran a las escopetas".
 
 Figure 2
    

[8]

    Tout d'abord, y est convoqué ce que J. C. Chevalier appelle l'être-gène, ici "los patos", élément qui prend place dans l'antériorité discursive et notionnelle du procès verbal ; arrive ensuite le groupe phonétique "le tiran", qui porte des informations sur le noyau verbal et ses accidents -identité sémantique, personne, nombre et temps- et nous informe aussi de l'existence d'un être destinataire ou bénéficiaire ; vient enfin le syntagme prépositionné "a las escopetas" qui, de par la présence de la préposition, se place d'emblée dans l'espace des compléments.

    Au résultat, nous nous retrouvons face à un double indice : d'un côté, la forme pronominale le, qui nous indique que, dans l'après verbal, un être récepteur existe, de l'autre, le syntagme nominal précédé de la préposition a, qui nous dit, comme l'a montré María Jiménez  (1998) [5], que ce qui suit a est l'assigné d'une relation d'incidence en attente de désigné. La réduplication "le + élément significateur précédé de a" fonctionne donc comme un mode d'emploi, comme une ornière formelle, destinée à orienter notre lecture de l'énoncé.

    Cette co-présence de le et de son terme-cible dans le même énoncé sera exploitée de façon différente selon les occurrences :

Tantôt, elle sera utilisée pour combler une carence sémantique, afin de pouvoir installer au poste de l'être récepteur une notion qui, en principe, n'avait pas le contenu idoine pour tenir ce rôle. Il me semble que c'est le cas de l'énoncé n° 13 ("No creo que estos dos le pidan nada a aquellos dos [ríos]") et du n° 14 ("los patos le tiran a las escopetas") ; "pedir a los ríos" et "tirar a las escopetas" seraient deux combinatoires sémantiquement peu orthodoxes, peu orthonymiques.
Tantôt, on s'en servira pour adjoindre un complément bénéficiaire à des sémantèses verbales qui semblent le rejeter, ou du moins, ne pas le porter. C'est le cas du verbe escapar de l'énoncé n° 20 ("¿ Vos me querrías si supieras que le escapo a los riesgos ?"), et du verbe simpatizar de l'énoncé n° 23 ("ese tipo es una serpiente, no creo que le simpatice ni a sus amigos").
Tantôt enfin, et c'est même le cas le plus fréquent, on voudra au moyen de ce redoublement donner d'avance un complément d'information fonctionnelle. Complément qui viendra compenser le surplus d'ambiguïté lié à l'élargissement d'emploi de la préposition a devant certains êtres
-sites, majoritairement  devant ceux qui reprennent des êtres animés, comme par hasard, ceux qui occupent aussi majoritairement le poste de l'être bénéficiaire. C'est le cas dans l'énoncé suivant : "Este niño le tira a sus padres" où c'est la présence de le qui nous permet de comprendre non pas qu'il les jette, mais qu'ils éprouvent une grande faiblesse pour lui, qu'il leur ressemble, ou encore, comble de cruauté filiale, qu'il tire sur eux.
[9]

    Mais quelle que soit la stratégie discursive qu'ils servent et par delà ces considérations, ces tours nous fournissent un enseignement proprement linguistique : la forme le n'interdit pas que l'on fasse référence à travers elle à des notions résolues au pluriel.  Et s'il en est ainsi, c'est sans doute que l'inclusion de la catégorie grammaticale du nombre se réalise dans le couple le / les de façon à permettre cette particularité. En effet, dans ce binôme, le ne porte aucun indice, ni de nombre ni de genre ; le en fait, n'est singulier que parce que les est pluriel, mais cette forme, le, en elle-même et par elle-même, est au deçà du nombre. Aussi, lorsqu'on voudra éluder la question du nombre de l'élément significateur, soit parce qu'on aura l'intention de laisser le terme-cible dans l'implicite (comme dans les expressions ¡dale!, ¡córrele!, ¡ándele! comme diraient les Mexicains, etc.) soit encore parce qu'on aura eu le dessein de favoriser la relation au verbe sans pour autant anéantir le lien à l'être bénéficiaire, c'est la forme le que l'on convoquera. Tout simplement, parce que le, somme toute, est indifférent au nombre de son élément significateur.

    D'aucuns pourraient trouver la chose scandaleuse. Et pourtant, elle n'a même pas l'attrait de l'originalité :  dans le même ensemble des formes monosyllabiques en l-, il est un autre couple qui fonctionne vis-à-vis du genre à peu près de la même façon que le binôme le / les par rapport au nombre: c'est le couple el / la. El assume le genre masculin sans pour autant le porter, car, ainsi que l'affirmait Maurice Molho (1995 : 340-345) [6] :

Esta forma (...) no lleva ninguna marca de género o número : término no marcado de la doble oposición en que se inserta (masculino / no-masculino, singular / plural), se concibe en español como el significante relativamente al cual se definen por diferenciación positiva, es decir, marcada, los demás casos del paradigma. En otros términos, el dice el masculino / singular no por ninguna marca específica, sino por no llevar marca alguna ...
    De là que l'on fasse appel à el dès qu'il faut présenter une notion non-marquée par le genre : un infinitif ("el dormir, el rascar, todo es empezar"), un énoncé ("el que la arboleda no tenga nombre es lo que me empuja a hablar de ella", disait Octavio Paz) ou encore lorsqu'une contrainte phonétique nous pousse à ne pas tenir compte du genre féminin d'un mot commençant par un a tonique ("el alma", "el hacha").

[10]

    Si le cas de el ne pose pas problème à la communauté linguistique, celui de le ne devrait pas lui en poser davantage car, tout compte fait, le n'est que le reflet inversé de el, aussi bien du point de vue du signifiant (voyelle / consonne ~ consonne / voyelle) que du point de vue du signifié ('notion d'incidence interne' placée dans l'espace du nom ~ 'notion d'incidence interne', placée dans l'espace du verbe).

    J'en ai presque fini, mais avant de clore cette intervention, j'aimerais ajouter encore un mot : je sais que la combinatoire "le singulier / terme-cible pluriel" n'est pas le seul dysfonctionnement numéral que l'on retrouve avec les formes pronominales de l'être bénéficiaire ; les peut aussi apparaître, parfois, avec un élément significateur singulier, comme dans l'énoncé suivant: "A mi entender, la Conferencia Episcopal ha cumplido adecuadamente su deber, para que los ciudadanos que quieran escucharles, convenientemente formada su conciencia, puedan ejercer libremente el derecho de voto" (exemple 31). Il me semble néanmoins que ce type de mésentente, certes permise par la langue, relève de l'accord ad sensum et doit faire l'objet d'une réflexion spécifique.
 

oo

 

NOTES

[1] Comisión de Gramática de la Real Academia Española, Esbozo de una nueva gramática de la lengua española, Madrid, Espasa-Calpe, 1986, § 3.10.5. d. [Retour]

 
 
[2] Voici quelle est l'explication qu'en propose la RAE : "Por analogía se ha propagado el empleo redundante de le, les a construcciones en que la claridad del sentido no los [sic] necesita : Les parecía mal a los padres el casamiento de la muchacha ; Escribo para avisarles a los amigos que no me esperen. Se trata de un complemento, generalmente incoloro, que anuncia vagamente otro complemento más preciso. Este carácter incoloro del pronombre inacentuado llega a veces hasta la incorrección de usarlo en singular con un complemento plural : No le tenía miedo a las balas ; Nunca le agrada a los gobernantes la disconformidad de los gobernados." Esbozo. Ibid. C'est nous qui soulignons. [Retour]
 
[11]
 
 
[3] "Usos en los textos : la lengua actual", in Estudios sobre el pronombre, Madrid, Gredos, 1978. [Retour]
 
 
[4] Brenda LACA, "Presencia y ausencia de determinante", in Ignacio BOSQUE y Violeta DEMONTE, Gramática descriptiva de la lengua española 1, Sintaxis básica de las clases de palabras, Madrid, Espasa-Calpe, 1999. L'auteur elle-même signale l'extrême rareté de ce type d'énoncés. [Retour]
 
 
[5] Pour une analyse approfondie du signifié de langue de la préposition a en espagnol, se référer au travail de María JIMENEZ, La préposition "a" en espagnol contemporain : recherche d'un représenté possible,  Lille : Presses Universitaires du Septentrion, 1999. [Retour]
 
 
[6] "Lectura de un significante : esp. EL ", in Homenaje a Félix Monge. Estudios de lingüística hispánica, ed. por Á. López García, Ma. A. Martín Zorraquino y E. Ridruejo Alonso, Madrid, Gredos, 1995, pp. 340-345. [Retour]
 
 
ooo

 


 
 

ÉNONCÉS RECUEILLIS ET UTILISÉS POUR CETTE COMMUNICATION

[Retour]


1. [Los jugadores del Dínamo de Kiev de 1942.] En plena ocupación alemana, ellos cometieron la locura de derrotar a una selección de Hitler en el estadio local. Le habían advertido:
    Si ganan mueren.
Entraron resignados a perder, temblando de miedo y de hambre, pero no pudieron aguantarse las ganas de ser dignos. Los once fueron fusilados con las camisetas puestas, en lo alto de un barranco, cuando terminó el partido.

Eduardo GALEANO (Uruguay), in El lenguaje del deporte, à travers El país digital, 8 janvier 2000.
[12]

2. [Los muchachos.] Todavía los policías le pidieron disculpas (algunos eran tíos o padrinos de los "revoltosos"), agregando a nivel de susurro, entre crítico y temeroso, que eran "cosas de Oliva".

Mario BENEDETTI "Los astros y vos", in Cuentos, Madrid, Alianza Editorial, 1998, p. 196 ; idem édition de 1999 : p. 199 ; en revanche, les in Obras completas,  Buenos Aires, Seix-Barral, 1994  p. 276.
3. [Los ministros.] Los ministros ya vienen recopilando los datos que le envían las secretarías y pueden anticipar que la situación es de un desorden generalizado.
José NATANSON y Fernando CIBEIRA, "Una herencia más pesada que lo previsto", in Página/12, 6 janvier 2000.
4. [Ambos interlocutores] ...ambos interlocutores miraron fijamente, distraídos y ensimismados, el paisaje que se alcanzaba desde la ancha y honda ventana fronteriza. Al pronto no lo vieron : pero después su aspecto sombrío le fue entrando mal de su grado por los ojos hasta el alma.
Emilia PARDO BAZAN, Los pazos de Ulloa, Éd. de Federico Carlos Sainz de Robles chez Aguilar (Madrid 1973 :  Obras completas, volume I, p. 243;) même lecture chez Alianza Editorial (Madrid, 1983, p. 193). En revanche, Nelly Clémessy (Madrid, Espasa-Calpe, 1987  p. 310) lit "el ancha ventana" et "le fue entrando". Marina Mayoral enfin, dans son édition chez Castalia, lit "la ancha y honda ventana" mais garde "les fue entrando" (Madrid, Castalia, 1986, p. 318).
5. [Monedas.] Distingue ya las monedas corrientes de las falsas sin meterle el diente.
P. ÁLVAREZ, Nasa, 77, cité par S. Fernández Ramírez, Gramática española 3.2. "El pronombre", Madrid, Arco Libros, 1987, p. 51.
6. ¿ Están  nuestra juventud y niñez preparadas para el mundo que le toca vivir ?
José Antonio GALAVÍS L., "Sexualidad y Sida" in El Universal digital, Caracas, 8 février 2000.
[13]

7. Siempre asisto con interés a esa vuelta a la vida "normal" y trato de adivinar la forma que va a adquirir. Espero a ver qué ocurre, pero todavía más a ver "qué se le ocurre" a las personas o grupos que son representativos o tienen alguna responsabilidad en la vida colectiva.

Julián MARÍAS, de la Real Academia,  "Cuestión de imaginación", in ABC digital, 2 septembre 1999.
8. Compró aquí algunos libros, novelas underground de los sesenta que tengo en la parte de atrás, las cosas que le gustaban a los gringos del pueblo.
Paco Ignacio TAIBO II, La vida misma, Editorial Txalaparta s. l., 1995, p. 110.
9. Tras "Madera de boj", ¿ qué va a tallar en su taller literario ?
    Ya le puse punto a esas trescientas y pico páginas.
Antonio ASTORGA, "Entrevista a Camilo José CELA", in ABC digital, 2 janvier 2000.
10. Los existencialistas nos jodieron un poco la vida : le pusieron sudor a las manos, nos dieron náusea, y nada, como códigos para mirar.
Juan CRUZ, "A la vida", in El país digital,  6 janvier 2000.
11. En una entrevista radial, María Julia Alsogaray había señalado el 27 de diciembre pasado que esos ingresos "extra" provenían de "una ley secreta" que le había asignado ese privilegio a todos los ministros y secretarios de Estado.
Julio NUDLER, "Un sueldo sin recursos naturales", in Página/12, 6 janvier 2000.
12. Lo malo es que aun cuando se esfuerza en ponerle cuidado a las clases, parte de la maquinaria de su mente, de suyo dispersa, se niega a cooperar por ignotos motivos, y ¿ cómo escapar ?
Estebán MARTÍNEZ SIFUENTES, "Hasta mañana, madre", in La familia bien, gracias, México,  Fondo Editorial Tierra Adentro,  1992, p. 13.
[14]

13. Dicen que en Mesopotamia empezó la civilización, ¿ no ? Estaba igual entre dos ríos, el Tigris y el Eufrates. No creo que estos dos le pidan nada a aquellos dos [ríos]. Y de tierra a tierra, ésta es como la mejor del mundo.

Héctor AGUILAR CAMÍN, Morir en el golfo, México, Cal y Arena, 1990, p. 83.
14. Lo que no le habrá contado su abuela es la historia de los atlantes de esta zona -dijo Pizarro-.
    Eso no
-dijo Anabela-.
    Es como la de los patos que le tiran a las escopetas
-siguió intencionadamente Pizarro-.
Héctor AGUILAR CAMÍN, Morir en el golfo, México, Cal y Arena, 1990, p. 101.
15. Ellos me dijeron lo de Ro y lo de Arturo Echegueren, que trató de defenderlo. ¿ Recuerdas a Echegueren ? Se le había volteado a Roibal y a Pizarro, ya era nuestro.
Héctor AGUILAR CAMÍN, Morir en el golfo, México, Cal y Arena, 1990, p. 140.
16. Tengo que mejorar mi relación con los petroleros. Voy a hacerle una larga entrevista a sus dirigentes.
Héctor AGUILAR CAMÍN, Morir en el golfo, México, Cal y Arena, 1990, p. 221.
17. ...y por eso mismo, porque nadie sospecharía de una persona así, el momento en que ella sacara una pistola de la cartera y le espetara a los libreros : "¡ El Decamerón o la vida !" sería formidable.
Jesús DIAZ, Las palabras perdidas, Barcelona, Anagrama, 1996, p. 14.
18. No quería herir al flaco diciéndole que aquel relato de un realismo a ras de tierra no le hacía el más mínimo honor a sus ambiciones.
Jesús DIAZ, Las palabras perdidas, Barcelona, Anagrama, 1996, p. 42.
[15]

19. Eso no le quita méritos a los muchachos : esta vez al menos sabían que no podían fracasar. El triunfo fue de Maradona, talento y ganas, y de Mac Allister, furia y pudor.

Osvaldo SORIANO, "¡ Diego, que Dios te lo pague !", in Página/12, 18 novembre 1993.
20.  ¿ Vos me querrías si supieras que le escapo a los riesgos, que me acobardo y flaqueo ?
Mario BENEDETTI, "Gracias, vientre leal", in Cuentos, Madrid, Alianza Editorial,  1998, p. 219.


21. En realidad para el placé había varios candidatos, yo entre ellos. Lo que pasaba era que Mariana le decía a todos que, antes de esa caída, sólo había habido "un hombre en su vida".

Mario BENEDETTI, "Déjanos caer", in Cuentos, Madrid, Alianza Editorial,  1998, p. 111.
22.  Obviamente -dijo el forense, que originalmente había sido veterinario en el ejército bajo las órdenes de Francisco Coss y que ahí le había tomado gusto a los cadáveres.
Paco IGNACIO, TAIBO II, Sombra de la sombra, Navarra, Editorial Txalaparta, 1998, p. 88.
23. Uf, pésimo enemigo te buscaste, ese tipo es una serpiente, no creo que le simpatice ni a sus amigos. ¿ Lo conoces personalmente ?
Paco IGNACIO, TAIBO II, Sombra de la sombra, Navarra, Editorial Txalaparta, 1998, p. 170.
24. La famiempresa, que le da trabajo a cinco personas, dejó de vender cada día cerca de 300 mil pesos, que es la mitad de lo que ellos pueden sacar al mercado diariamente.
Glemis MOGOLLÓN V. , "Famiempresa, casi en crisis" in El tiempo (digital), Bogotá, 23 janvier 2000.
[16]

25. El experimento de un día sin carro particular le parece absurdo a muchos, pero no a los expertos.

"Sobreviviré sin mi carro" in El tiempo (digital), Bogotá, 23 janvier 2000.
26. Es un cuadro complejo cuyo origen estuvo en quitarle a las municipalidades el papel de organizar el crecimiento de la ciudad.
Patricia CAYCHO CUBA et Carina VÁZQUEZ PRADO, "Ni casas Ni cosas" in Caretas, Lima, 3 février 2000.
27. Como no tenemos garantías de que las elecciones van a ser absolutamente "transparentes" -palabra que le encanta a las mayorías- no queda sino confiar en la madurez del pueblo peruano.
Blanca VARELA, réponse à l'enquête "Alternativa o reelección" in Caretas, Lima, 3 février 2000.
28. Hecho que demuestra escaso control emocional para la confrontación política ecuánime y ponderada como es la que se le tiene que exigir a los hombres que manejan el poder en Venezuela.
William E. IZARRA, "Boca de cloaca" in El Universal digital, Caracas, 8 février 2000.
29. ...en formato de cónclave, el cual le concierne, sin que se les pregunte, a los restantes seis mil millones de terrícolas que habitan este planeta, valle de lágrimas para muchos.
Ignacio AVALOS GUTIÉRREZ, "Bolcheviques en Davos" in El Universal digital, Caracas, 8 février 2000.
30. La leyenda cuenta que la imagen de la virgen se le apareció a tres pescadores cubanos flotando en alta mar.
Guillermo CABRERA INFANTE, "El niño prodigio", in El país digital, 22 février 2000.
[17]

31. A mi entender, la Conferencia Episcopal ha cumplido adecuadamente su deber, para que los ciudadanos que quieran escucharles, convenientemente formada su conciencia, puedan ejercer libremente el derecho de voto.

R. TERMES, "De elecciones y obispos", in El país digital, mercredi 8 mars 2000.
[Retour]

oooo

 
Retour à la page d'accueil



 
 

Mep 10.10.2003 Rene.Pellen
Copyright © 2003