Renaud CAZALBOU
Université de Toulouse-Le Mirail
SUR L'ÉTYMOLOGIE DU MOT BRUJA
:
INTERLUDE BOTANICO-PHONÉTIQUE
(Communication présentée
au IXe Colloque de Linguistique Hispanique,
Lille, 16-18
mars 2000)
La particularité espagnole
en matière de sorcellerie s'inscrit avant tout dans les vocables
: l'étymologie du mot bruja reste indécise. Des pistes
ont été lancées, en particulier par Julio Caro Baroja
qui cite le témoignage de Martín de Arles y Andosilla, auteur
du XVIe siècle et canonicus et archidiaconus vallis
de aybar in ecclesia Pamplonae Navarre. Son Tractatus de superstitionibus
constitue l'une des premières attestations latines du vocable broxa,
forme en o présente en aragonais et en catalan selon Corominas
dans l'article consacré à ce mot (Corominas-Pascual, 1980)
:
Et primo de falsa opinione credentium
illas maleficas (et) sortilegas mulierculas que ut plurimum vigent in regione
basconica ad septentrionalem partem montium pirineorum que vulgariter broxe
nuncupantur [?] posse transferi de loco in locum per reales mutationes
(Caro Baroja, 1972, p. 288) [1].
Cependant, la forme employée
par Martín de Arles n'est pas latine à proprement parler
mais la latinisation d'un mot vulgaire. Les auteurs de traités en
latin n'utilisent que les termes classiques de malefica ou striga
voire le bas latin masca. La datation approximative du terme espagnol
bruxa se situe autour de 1400, peut-être avant ; elle
est, en tous cas, antérieure en catalan et aragonais:
[2]
BRUJA
"hechicera", h. 1400 ; de un tipo *BRUXA
común a los tres romances hispánicos y con algunas variantes
en los dialectos de Gascuña y Languedoc. De origen desconocido,
seguramente prerromano.
Deriv. Brujo, 1495. Brujería,
1726. Embrujar, S. XVIII ;
embrujo (Corominas, 1967).
On peut, en outre, remonter à
un document de 1424 qui fait état de l'hommage rendu au bouc
de Biterna par des habitants du Val d'Aneu qui devenaient ainsi des
bruxes [2] :
Primerament stablim
e ordonam si daqui avant sera atrobat que hom o fembra de la dita valla
vaga ables bruxes de nit al boch de Biterna e aquel fara homenatge prenent
lo por senyor, renegant lo nom de Deu e no res menys que [t]omara o mattara
inffans petits, denit o dedia, e dara gati[r]uons o buxols, e axi mateyx
dara metzines, que tal hom o fembra qui semblants delictes cometra, perda
lo cors, sie executat en aquesta manera : [...]
(Saroïhandy, 1917, p. 33).
D'autres sources concordantes reconnaissent
la difficulté à établir l'étymologie de ce
vocable. Caro Baroja relève l'hypothèse de García de
Diego selon laquelle les formes bruxo et boruxo pourraient
venir d'une forme latine voluculum, dont on ne trouve pas trace dans
Gaffiot. On admet volontiers que ce n'est pas là un argument de grand
poids et que le Dictionnaire illustré Latin Français
est loin d'être exhaustif :
Esto puede conducir a pensar que "bruja"
acaso tenga origen en una palabra latina no conocida que sería *"volucula"
o con el significado de voladora; "volucra", y en plural "volucres" son formas
con que se designa a las sirenas y en general a todo ser que vuela. (Caro
Baroja, 1987, p. 63)
La solution pourrait être séduisante
si la forme volucra, dans le sens d'oiseau, était attestée.
Or, n'existe que volucra, ae qui est la pyrale, une "chenille
qui s'enveloppe dans les feuilles de la vigne" (Gaffiot, 1934). La tentation
serait grande de rapprocher ce mot des ravages dont sont accusées
les sorcières. Cependant, phonétiquement, une telle évolution
paraît difficile. En revanche, il existe bien un volucris, is,
nom féminin qui signifie "oiseau" ; la référence aux
sirènes n'apparaît que dans l'expression "Tyrrhenae volucres"
relevée chez Stace (Gaffiot, 1934). En outre, la citation d'Ovide
que Caro Baroja propose comme argument ne semble pas probante ; il s'appuie
en effet sur un exemple tiré des Fastes, "sunt avidae volucres".
Selon lui, "la descripción de la striga es clarísima".
Mais rien ne prouve que les personnages dont il est question ne sont pas
métaphoriquement qualifiés d'oiseaux ; le fait qu'il s'agisse
de sorcières ne veut pas dire que volucres ait signifié
sorcières.
[3]
En outre, la citation de don Julio
est totalement erronée : jamais García de Diego n'a postulé
une quelconque équivalence entre brujo et borujo
dont on ne voit d'ailleurs pas quel point commun pourrait les réunir:
"Es posible que todas estas formas [borujo, burujo, orujo] nazcan de voluculum
; en tal caso borujo sería el tipo normal, y orujo
habría nacido por su relación semántica con hollejo"
(García de Diego, 1923, p. 177). Mais ici il n'est point fait mention
de sorcière. La difficulté est aussi d'ordre sémantique,
car il est malaisé de saisir comment un mot qui a pour sens "enveloppe"
(voluculum) aurait pu en arriver à désigner un être
volant. Comme souvent, don Julio semble emporté par son enthousiasme
et son érudition. À moins que l'on ne pense que la diabolisation
des hérétiques ait eu un rôle dans cette erreur. Le
seul élément qui aurait pu relier les sorciers et un quelconque
voluculum est à chercher dans le Frioul avec des Benandanti
qui pratiquaient le combat extatique pour la protection des récoltes
et qui ont été identifiés avec des suppôts
de Satan ; or, pour être Benandante, il fallait être
né coiffé, c'est-à-dire enveloppé dans la poche
amniotique. Néanmoins, même si la solution ouvre de grandes
perspectives, elle ne peut être retenue puisque les Benandanti
apparaissent au XVIe siècle, donc après la formation
du mot bruja.
L'origine du vocable est donc à
rechercher, selon les indications de Corominas, dans la région
pyrénéenne, en langue d'Oc. En effet, le mot y est bien
connu sous les diverses formes: bruèis, bruèissa,
mais aussi breicha, broucha, brouches, ou en catalan
bruixe, bruixot... C'est aussi ce que sous-entendait M. de
Arles qui circonscrivait le phénomène des sorcières
aux régions du nord, "in regione basconica ad septentrionalem partem
montium pirineorum". Cependant, l'établissement parfois hasardeux
du texte cité par Caro Baroja fait apparaître une difficulté
liée à la conservation des abréviations médiévales,
ce qui gêne ponctuellement la compréhension. En effet, le
tour "que broxe nuncupantur" peut se rapporter à mulierculas,
constituant l'une des premières attestations du vocable latin ou
latinisé dans le cas d'une origine pré-romaine. Mais la phrase
comporte un autre nom féminin, plus proche, regione : broxa
désignerait donc un toponyme, d'autant que dans le texte établi
par Caro Baroja, on ne trouve pas nuncupantur mais nu@cupatur selon l'usage des manuscrits du Moyen
Âge. Or, nu@cupatur se lit
nuncupatur et non nuncupantur (graphie nu@cupa@tur) ; le sujet serait alors un féminin
singulier, soit regione. Mais il est impossible de bâtir une
argumentation sur l'éventualité d'une simple coquille. Corominas,
quant à lui, propose une autre piste, plus intéressante, à
partir du catalan :
vaig establir finalment l'etimologia:
en definitiva un *VROIK-SA, certament pre-romà, probablement cèltic
y relacionat amb el nom del "bruc" (aran. bròc ) en el qual el diftong,
estrany al llatí, fou adaptat vàriament, com U, com O i
com O (O*) (Corominas, 1990, art. du DECat, II, 289-295).
[4]
L'affirmation est catégorique,
le texte auquel il est fait référence beaucoup moins, et
cette racine *VROIK-SA n'est, comme
il le dit, qu'un postulat :
[...] ès possible que el nom
de la bruixa en sigui un derivat cèltic *VROIK-SA
amb el sentit de "la que va per las brugueras amb el diable" o "dona pagana
enemiga dels cristians" (compareu l'al. heide "pagà", "lande" i
"bruc") (Corominas, 1981).
Or, *VROIK-SA
n'a aucune filiation. En outre, l'interprétation donnée par
Corominas pose, dès le départ, la constitution du motif folklorique
du sabbat dans la lande, ce qui va à l'encontre de ce que l'on
sait sur l'image de la sorcière (et dont les textes théologiques
se font l'écho) : elle était, à l'origine, neutre
voire bienfaisante. Dans les premiers procès en sorcellerie, à
la suite du Canon episcopi, les accusées disaient partir avec
Dame Abonde, la Fortune ou la Bensozia ariégeoise, toutes divinités
bénéfiques. D'ailleurs magie et rites secrets se pratiquaient
dans les Pyrénées à des dates très reculées,
comme en témoigne la tenue d'un Concile diocésain sur le
thème de la Bensozia, avatar méridional de la Diane du Canon
episcopi, en 1280 dans le Couserans. Le folklore celtique paraît
être la preuve d'une relation plus complexe entre plante et sorcière
: en anglais, outre sorcerer et sorceress, existent les termes
beaucoup plus fréquents de wizard et witch issus
d'un ancien thème indo-européen weid qui "indique
la vision (servant à la connaissance)" (Grandsaignes d'Hauterive,
1994).
En langue galloise, le Sorcier, comme
le Magicien, se dit gwyddon, provenant du même thème
indo-européen, avec ceci de particulier que, dans toutes les langues
celtiques, les mots qui signifient "science" ont la même origine que
ceux qui signifient "bois" ou "arbre". [...] Et l'on peut se souvenir que
les druides celtes, dont les sanctuaires non bâtis étaient
des clairières au milieu des forêts, portent un nom qui signifie
"les très savants", ou "les très voyants", ce qui revient
d'ailleurs strictement au même (Markale, 1992, p. 24).
La théorie d'une racine celtique
de bruxa se précise par recoupement. Le druide, ancêtre
à la fois du prêtre, du médecin et du sorcier des démonologues,
tire son savoir de la nature, qu'il connaît en général
par initiation. Mais allons plus loin : en allemand, la sorcière
se dit Hexe. "Or, le terme hexe semble sémantiquement
très proche de heide, qui signifie "lande couverte de bruyères"
(heath en anglais), et qui, par suite d'un glissement de sens, signifie
également "païen", autrement dit "pré-chrétien""
(Markale, 1992, pp. 24-25) [3].
[5]
Un testimoni clàssic
d'aquest vessant tripartit en el si d'una mateixa paraula, ens el donen
les llengües germàniques : al. heide ha estat alhora
"pagà", "lande" i "bruc", l'angl. heath "bruc" i "bruguera"
("terrenys incultes i deshabitats" al costat de heathen "pagà"
i heather "erica, bruc" (al. heide-kraut) (Corominas, 1981).
Il convient en outre de signaler
que le mot latin paganus offre un calque de ce parallélisme
puisque le vocable est, à l'origine, un adjectif qui désigne
ce qui appartient à la campagne, au village, puis, parce que le
christianisme s'est heurté aux résistances du monde rural,
il en vient à signifier "païen". Il semble donc pertinent d'aller
maintenant dans les Pyrénées à la recherche du chaînon
manquant. En effet, l'argumentation de Corominas, bien que logique, ne laisse
pas d'être décevante car elle oblige à postuler une
forme que rien ne vient justifier. Pourtant, il est probable que ces bruyères
aient quelque chose à voir avec les sorcières.
Pendant les années sombres
du XVe siècle, les magiciennes Diane et Hérodiade
ont cédé la place aux sorcières, que le peuple appelle
poussouères, c'est-à-dire empoisonneuses, ou
brouches du nom du fragon, le bruxum latin, leur plante préférée,
dans laquelle elles se roulaient au moment de leur initiation (Duhourcau,
1978, p. 132).
Le nom occitan puis espagnol de la
sorcière viendrait donc d'une plante, le petit houx ou fragon,
ce qui ramène à une hypothèse proche de celle tirée
du texte de M. de Arles, celle d'un vocable qui ne désignerait
pas la personne mais un lieu. Or, on peut penser que le nom du houx ait
pu servir à déclarer l'endroit où pousse cette plante.
D'autant que l'évolution du mot bruyère en français
propose un schéma exactement inverse, ce qui prouve la possibilité
de ce type de transfert sémantique. Le Dictionnaire historique
de la langue française Robert, à l'article BRUYÈRE donne pour origine un *brucaria
dérivé d'un latin médiéval brucus
trouvé au Xe siècle dans une glose, lequel viendrait
d'un bruco gaulois d'un étymon celtique *VROIKOS
qui, s'il n'est pas attesté, a du moins été
reconstitué d'après l'ancien irlandais froech, le
cymrique grug, le cornique grig et le breton brug.
Le commentaire du Robert est à cet égard très éclairant
: "Le mot a désigné proprement le terrain où poussent
des plantes à petites fleurs rouge violacé. Le sens, toujours
vivant, a été supplanté dans l'usage courant par son
extension métonymique comme nom de la plante (1180), par un développement
comparable à celui de fougères." Or, dans la toponymie occitane,
il existe bien une racine gauloise *BRUCO
qui signifie "bruyère".
[6]
Ce mot est représenté
par BRUCH L. et. Gar. Son dérivé
bruc-ia, d'époque latine a donné BROUSSE Av. (brossa 1341), P. de D.,
Tarn, LABROUSSE Cant., ROUSSES-ET-VILLARET Aude (Bruciæ
934) (Nouvel, s. d., p. 59).
Qu'il existe une forme bruch
prouve qu'en phonétique occitane, le passage d'une occlusive [k]
à une palatale [s] est tout à fait possible ; la sorcière
viendrait donc d'un mot d'origine celtique signifiant bruyère ;
la piste du toponyme semble se confirmer, d'autant que le mot occitan bruc,
"bruyère", désigne l'erica vulgaria, l'erica arborea
et l'erica scoparia dont, comme son nom l'indique, on fait des balais,
l'attribut des sorcières. L'argument est peut-être faible
mais le faisceau de concordances est troublant. En outre, dans ce réseau
de signes ambivalents, le balai, qui, dans le pays de Foix et dans l'Ariège
en général, était fait de brugas, brougas
ou brougues, sert aussi à se préserver des sorcières
: "Les sorcières peuvent pénétrer dans une pièce
en passant par le trou de la serrure ou aller faire du mal au bétail
en se transformant en poule noire dans l'étable. Pour empêcher
une femme soupçonnée de pénétrer dans sa maison,
Catherine Vigneau place un balai à l'envers devant sa porte." (Vézian,
1988, p. 92). Cette croyance relevée dans l'entre-deux guerres
est la preuve de la persistance de motifs très anciens puisqu'on
y trouve encore la trace du Canon episcopi avec la référence
aux transformations en animaux et à la capacité des sorcières
à entrer même dans les lieux clos. On peut se demander si
ne se trouve pas là le fondement du motif folklorique de la sorcière
sur son balai. Ne serait-ce pas le souvenir de cette étymologie
qui a fait associer, par métonymie, la femme des bruyères
à l'instrument ménager ? Tout porte à le croire et
Corominas d'ailleurs ne s'en prive pas [4].
Cependant, nous n'avons toujours
pas trouvé le bruxum, le fragon, que B. Duhourcau dit être
à l'origine du nom de la breicha. Or, le fragon, s'il ne
se trouve pas sous la forme donnée par l'auteur est tout à
fait connu sous la forme brusc en français et en espagnol
et ce, depuis fort longtemps :
BRUSCO.
Por otro nombre ius barba. Antonio Nebrija buelve ruscus, y dize
ser mata conocida, del rusco llamado en griego : myrsinh agria (Covarrubias,
s. v. BRUSCO, 1984).
En outre, *brucaria ou *brucum
ou encore *brucos, selon les auteurs, aurait aussi donné les
dérivés brousse attesté par la toponymie (voir
supra) et brosse :
[7]
Le gaulois *BRUCOS,
d'où est venu *BRUCARIA, qui
a donné bruyère, s'est confondu avec le latin
ruscus, "houx", pour aboutir à *bruscus dans le
parler des Gallo-Romains.
Un terrain hérissé de
bruscus était appelé *bruscia. C'est de *bruscia
que vient le mot brosse, qui a d'abord signifié "buisson" ou
"terrain buissonneux", avant de désigner l'instrument de nettoyage
hérissé de poils ou tiges végétales plus ou moins
piquants.
Dans les régions méridionales,
*bruscia était devenu brousse (Garrus, 1988).
La forme brousse attestée
dans la toponymie avec le même sens que bruch viendrait donc,
elle aussi, de *BRUCOS ou *BRUCUM, comme lieu planté de bruyères
ou de houx, en un mot une petite végétation touffue, des
taillis, mais aussi une sorte de lande broussailleuse. D'aucuns voient dans
*bruscia un dérivé de bruscum , le "nœud de
l'érable" (Picoche, 1994 ; Greimas, 1979). La difficulté là
est d'ordre phonétique, car on a du mal à voir d'où peut
venir le [i] dans un neutre pluriel qui, régulièrement, donne
brusca. En revanche, la confusion de ruscus et de brucos,
qui appartiennent à un même type de végétation,
plante ou arbuste (et dont les baies rouges peuvent être confondues
avec les "petites fleurs rouge violacé" de la bruyère), permet
de retrouver le petit houx des sorcières pyrénéennes.
Il est d'ailleurs établi que le fragon appartient depuis longtemps
à la pharmacopée et a des qualités magiques pour combattre
les sorcières. En Ariège, on place du houx sur le joug des boeufs
pour les protéger des maléfices (Vézian, 1988, p. 93).
La relation entre le fragon et la
magie est donc un fait inscrit dans la culture pyrénéenne
en particulier en Ariège où des rituels hétérodoxes
ancestraux ont survécu. Pourtant, l'absence d'attestations de bruxum,
pour séduisante et crédible que soit l'étymologie
proposée par Duhourcau, interdit, jusqu'à présent,
de la considérer comme totalement valable. La confusion entre brucum
et ruscus a le mérite d'être attestée de façon
indirecte par les mots brusc, brusco, brusque ainsi
qu'il sera vu plus bas. L'hypothèse est retenue par Ernout et Meillet
(1959) : "il semble qu'il y ait eu confusion de bruscum (brustum),
ruscus (rustum) et peut-être aussi de *brucus,
mot gaulois auquel remonte le type fr. bruyère".
Le bruxum dont parlait B.
Duhourcau pourrait donc bien être un bruscus ou bruscum
qui aurait subi une interversion de [sk] à [ks]. La forme bruscum,
si elle n'est pas latine, est cependant peu douteuse comme en témoigne
l'espagnol brusco, "brusc, fragon épineux", doublet de
rusco. Mais ce n'est pas la seule trace puisque le français
connaît le brusc, autre nom du fragon, la plante des sorcières
occitanes qui a la même étymologie que l'adjectif brusque
:
[8]
BRUSQUE :
1373. Emprunté à l'italien brusco, substantif désignant
une plante épineuse, le fragon, adjectivé au sens de rude,
non poli, âpre à propos du vin (1340) et au figuré (1300-1325).
Ce mot est probablement issu, tout comme l'ancien provençal "brusc"
(bruyère -XIIe siècle-) du bas latin bruscus
"fragon épineux" attesté dans les textes médiévaux
(IXe). Croisement entre brucus et ruscus. (Godefroy,
s. v. BRUSQUE, 1902.)
Le croisement entre les deux vocables
est donc attesté en français, espagnol, bas latin et italien.
Ajoutons l'occitan brusc qui désigne l'erica scoparia.
Il faut toutefois reconnaître que le problème reste entier
: si une forme de type *[brusk] est désormais indiscutable et si des
éléments divers donnent à penser que c'est là
l'origine de la sorcière espagnole, il n'en demeure pas moins que
phonétiquement le passage de [sk] à [s*] (broxa) est impossible en castillan (le
groupe [sk] donne l'affriquée alvéolaire /ts/), ce qui avait
contraint Corominas à postuler la forme *Vroiksa ([ks] >
[s] ). Mais, à ce stade de l'analyse, il convient de rendre un hommage
à Cervantes qui, en l'occurrence, avait senti toute la richesse sémantique
du terme bruja :
[…] pues Cervantes nos atestigua que
las brujas creían convertirse en gallos, lechuzas o cuervos, y quería
partir de bruza, "cepillo" por la cabeza hirsuta de dicha ave, pero
este vocablo es término de civilización de introducción
muy tardía en castellano y desconocido en las hablas pirenaicas. (Corominas-Pascual,
1980).
Sans doute l'instrument est-il inconnu
mais cela ne saurait invalider l'hypothèse cervantine car, ainsi
qu'on a pu le voir, nous sommes là face à un étymon
qui a donné une descendance multiforme. En effet, il n'y a, semble-t-il,
rien de commun entre les brosse, brousse, brusque.
Et pourtant, l'origine est identique. Il serait aussi profitable de se pencher
sur l'adjectif latin broccus "saillant, pointu" qui donne les dérivés
français broche, brocard... Pour ces mots, le point
commun est toujours l'idée de piquant. Or, c'est bien là
une caractéristique du fragon souvent qualifié d'épineux.
Mais laissons cela pour l'heure et, afin de ne point nous égarer
dans les broussailles, revenons aux sorcières pyrénéennes.
[9]
Le cheminement mené jusqu'à
présent montre que, conformément aux déclarations de
Martín de Arles, il ne s'agit pas d'un mot castillan mais bel et
bien d'un mot né au nord, dans les Pyrénées. Les mécanismes
d'évolution propres au castillan ne sont donc pas à prendre
en compte. Selon les règles phonétiques de l'occitan, "S
précédant une consonne tend en général à
prendre un son légèrement palatal" (Alibert, 1997, p. 17).
La palatalisation du groupe [sk] est donc chose possible en occitan. Ailleurs
aussi puisque même en langue d'oïl, à partir du même
étymon on trouve "Braiche : jachère, terre en friche ; broussis,
broussich, brousseich : brousailles ; brouchie : partie touffue d'un bois"
(Godefroy, 1902). En deçà des Pyrénées, donc,
la palatalisation ne présente aucune difficulté majeure et
les formes occitanes peuvent provenir d'un étymon bruscum.
Au-delà des Pyrénées,
le passage d'un groupe [sk] à une fricative palatale sourde est
tout aussi aisé : si l'on excepte le castillan, ce groupe consonantique
évolue toujours de la même façon, à savoir en
fricative palatale sourde précisément :
Aunque cada región tenía
sus particularidades distintivas, todas, a excepción de Castilla,
coincidían en una serie de rasgos que prolongaba la fundamental unidad
lingüística peninsular, tal como existía antes de la
invasión musulmana. [...]
Y los grupos /sc/, /st + yod/ se resolvían en /s/: crescit, fasce,
pisce, asciata, fascia, ustiu (por ostium) >moz. crese, fasa; gall. port.
creixe, feixe, peixe, faixa ; leon. feixe / fexe, exata en documentos de hacia
1050, topónimo Uxo en Asturias ; arag. crexe, axada > ajada, faxa
> faja ; cat. creix, feix, peix, aixada, faixa. (Lapesa, 1997, pp. 177-178.)
Les convergences des motifs folkloriques
montrent que, du côté espagnol, la figure de la sorcière
est fort ancienne en Aragon, vieille terre celtibère, ce qui ne
saurait aller à l'encontre de la citation de M. de Arles puisque
Navarre et Aragon sont des provinces frontalières. On ajoutera que
selon Corominas lui-même, le mot apparaît avant le XVe
siècle en catalan et aragonais. Or, dans cette langue, "Frente al
castellano, donde -SC-,
-SCY-
dan ç y luego z ; el aragonés tiene x,
que se ha conservado como s o que se ha convertido en j.
Los textos antiguos abundan en este proceso: pex, conoxer,
naximiento, paxer, paximiento, mereximiento,
naxer (siglo XV), fenexen (1380)" (Alvar, 1953, pp. 193-194).
L'évolution vers la palatale est donc on ne peut plus probable ;
ce qui tendrait à prouver qu'il n'est pas nécessaire de postuler
une forme *VROIKSA mais que la confusion
entre les deux plantes, la bruyère d'une part et le fragon d'autre
part, est amplement suffisante pour découvrir d'où vient la
sorcière espagnole : de la lande ; d'ailleurs ne mène-t-elle
pas son sabbat dans un lieu nommé Aquellarre qui signifie aux dires
de Pierre de Lancre, inquisiteur du pays de Labourd, lane de bouc,
c'est-à-dire lande du bouc ?
[10]
Au terme de ce trajet pyrénéen,
rendons hommage à Carlo Ginzburg qui, le premier, avait vu dans
Le sabbat des sorcières (1992), les correspondances linguistiques
qui fondent la trilogie "crapaud, champignon, sorcière". À
celle-ci, il convient d'ajouter celle, typiquement ibérique de "bruyère,
balai, sorcière". Or, en mettant au jour un étymon celtique
pour le mot bruja, on a pu rendre compte de son attribut familier
: le balai. Elle le porte comme réminiscence de son origine, sans
doute druidique. Pourquoi, alors, les sorcières d'origine asiatique
comme la baba-yaga russe ont-elles un balai qui semble les relier
à ce substrat celtique ? C. Ginzburg a levé une partie du
voile : le motif de la sorcière trouverait son origine dans un fond
ouralo-sibérien, bien loin des Pyrénées. Et la sorcière
de France ? Elle a oublié ses racines celtes qui pourtant affleurent
par bribes lorsqu'elle rencontre un diable de couleur verte appelé
Saute-buissons.
oo
[11]
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PICOCHE, Jacqueline, 1994. Dictionnaire étymologique
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VÉZIAN, Joseph, 1988. Carnets ariégeois
réunis et présentés par O. de Marliave, Toulouse, Annales
Pyrénéennes.
ooo
[12]
NOTES
[1] La version citée par Caro Baroja date
de 1510. [Retour]
[2] "[...]
une bête que les ordonnances d'Aran de 1424 désignent nommément
en condamnant 'tout homme ou femme qui ira la nuit vers le bouc de Biterna
auquel il rendrait hommage, le prenant pour son maître et reniant
Dieu'" (Duhourcau, 1978, p. 133). [Retour]
[3] On remarquera le parallélisme en anglais
et en allemand : angl. heathen : païen, barbare ; all. heide
: lande, païen. [Retour]
[4] "I si la bruixa 'vola' o balla d'una escombra,
és com a simból de la bruguera que freqüenta, perquè
la granera o escombra rústica és de bruc" (Corominas, 1981).
[Retour]
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Mep 8.10.2003 Rene.Pellen
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