Renaud  CAZALBOU

Université de Toulouse-Le Mirail

 
 

    SUR L'ÉTYMOLOGIE DU MOT BRUJA :
INTERLUDE BOTANICO-PHONÉTIQUE
 

     (Communication présentée au IXe Colloque de Linguistique Hispanique,
          Lille, 16-18 mars 2000)







     La particularité espagnole en matière de sorcellerie s'inscrit avant tout dans les vocables : l'étymologie du mot bruja reste indécise. Des pistes ont été lancées, en particulier par Julio Caro Baroja qui cite le témoignage de Martín de Arles y Andosilla, auteur du XVIe siècle et canonicus et archidiaconus vallis de aybar in ecclesia Pamplonae Navarre. Son Tractatus de superstitionibus constitue l'une des premières attestations latines du vocable broxa, forme en o présente en aragonais et en catalan selon Corominas dans l'article consacré à ce mot (Corominas-Pascual, 1980) :
Et primo de falsa opinione credentium illas maleficas (et) sortilegas mulierculas que ut plurimum vigent in regione basconica ad septentrionalem partem montium pirineorum que vulgariter broxe nuncupantur [?] posse transferi de loco in locum per reales mutationes (Caro Baroja, 1972, p. 288) [1].
 
 Cependant, la forme employée par Martín de Arles n'est pas latine à proprement parler mais la latinisation d'un mot vulgaire. Les auteurs de traités en latin n'utilisent que les termes classiques de malefica ou striga voire le bas latin masca. La datation approximative du terme espagnol bruxa se situe autour de 1400, peut-être avant ; elle est, en tous cas, antérieure en catalan et aragonais:
 
[2]
BRUJA "hechicera", h. 1400 ; de un tipo *BRUXA común a los tres romances hispánicos y con algunas variantes en los dialectos de Gascuña y Languedoc. De origen desconocido, seguramente prerromano.
Deriv. Brujo, 1495. Brujería, 1726. Embrujar, S. XVIII ; embrujo (Corominas, 1967).
    On peut, en outre, remonter à un document de 1424 qui fait état de l'hommage rendu au bouc de Biterna par des habitants du Val d'Aneu qui devenaient ainsi des bruxes [2] :
Primerament stablim e ordonam si daqui avant sera atrobat que hom o fembra de la dita valla vaga ables bruxes de nit al boch de Biterna e aquel fara homenatge prenent lo por senyor, renegant lo nom de Deu e no res menys que [t]omara o mattara inffans petits, denit o dedia, e dara gati[r]uons o buxols, e axi mateyx dara metzines, que tal hom o fembra qui semblants delictes cometra, perda lo cors, sie executat en aquesta manera : [...] (Saroïhandy, 1917, p. 33).
    D'autres sources concordantes reconnaissent la difficulté à établir l'étymologie de ce vocable. Caro Baroja relève l'hypothèse de García de Diego selon laquelle les formes bruxo et boruxo pourraient venir d'une forme latine voluculum, dont on ne trouve pas trace dans Gaffiot. On admet volontiers que ce n'est pas là un argument de grand poids et que le Dictionnaire illustré Latin Français est loin d'être exhaustif :
Esto puede conducir a pensar que "bruja" acaso tenga origen en una palabra latina no conocida que sería *"volucula" o con el significado de voladora; "volucra", y en plural "volucres" son formas con que se designa a las sirenas y en general a todo ser que vuela. (Caro Baroja, 1987, p. 63)
    La solution pourrait être séduisante si la forme volucra, dans le sens d'oiseau, était attestée. Or, n'existe que volucra, ae qui est la pyrale, une "chenille qui s'enveloppe dans les feuilles de la vigne" (Gaffiot, 1934). La tentation serait grande de rapprocher ce mot des ravages dont sont accusées les sorcières. Cependant, phonétiquement, une telle évolution paraît difficile. En revanche, il existe bien un volucris, is, nom féminin qui signifie "oiseau" ; la référence aux sirènes n'apparaît que dans l'expression "Tyrrhenae volucres" relevée chez Stace (Gaffiot, 1934). En outre, la citation d'Ovide que Caro Baroja propose comme argument ne semble pas probante ; il s'appuie en effet sur un exemple tiré des Fastes, "sunt avidae volucres". Selon lui, "la descripción de la striga es clarísima". Mais rien ne prouve que les personnages dont il est question ne sont pas métaphoriquement qualifiés d'oiseaux ; le fait qu'il s'agisse de sorcières ne veut pas dire que volucres ait signifié sorcières.
 
[3]
 
    En outre, la citation de don Julio est totalement erronée : jamais García de Diego n'a postulé une quelconque équivalence entre brujo et borujo dont on ne voit d'ailleurs pas quel point commun pourrait les réunir: "Es posible que todas estas formas [borujo, burujo, orujo] nazcan de voluculum ; en tal caso borujo sería el tipo normal, y orujo habría nacido por su relación semántica con hollejo" (García de Diego, 1923, p. 177). Mais ici il n'est point fait mention de sorcière. La difficulté est aussi d'ordre sémantique, car il est malaisé de saisir comment un mot qui a pour sens "enveloppe" (voluculum) aurait pu en arriver à désigner un être volant. Comme souvent, don Julio semble emporté par son enthousiasme et son érudition. À moins que l'on ne pense que la diabolisation des hérétiques ait eu un rôle dans cette erreur. Le seul élément qui aurait pu relier les sorciers et un quelconque voluculum est à chercher dans le Frioul avec des Benandanti qui pratiquaient le combat extatique pour la protection des récoltes et qui ont été identifiés avec des suppôts de Satan ; or, pour être Benandante, il fallait être né coiffé, c'est-à-dire enveloppé dans la poche amniotique. Néanmoins, même si la solution ouvre de grandes perspectives, elle ne peut être retenue puisque les Benandanti apparaissent au XVIe siècle, donc après la formation du mot bruja.
    L'origine du vocable est donc à rechercher, selon les indications de Corominas, dans la région pyrénéenne, en langue d'Oc. En effet, le mot y est bien connu sous les diverses formes: bruèis, bruèissa, mais aussi breicha, broucha, brouches, ou en catalan bruixe, bruixot... C'est aussi ce que sous-entendait M. de Arles qui circonscrivait le phénomène des sorcières aux régions du nord, "in regione basconica ad septentrionalem partem montium pirineorum". Cependant, l'établissement parfois hasardeux du texte cité par Caro Baroja fait apparaître une difficulté liée à la conservation des abréviations médiévales, ce qui gêne ponctuellement la compréhension. En effet, le tour "que broxe nuncupantur" peut se rapporter à mulierculas, constituant l'une des premières attestations du vocable latin ou latinisé dans le cas d'une origine pré-romaine. Mais la phrase comporte un autre nom féminin, plus proche, regione : broxa désignerait donc un toponyme, d'autant que dans le texte établi par Caro Baroja, on ne trouve pas nuncupantur mais  nu@cupatur selon l'usage des manuscrits du Moyen Âge. Or,  nu@cupatur se lit nuncupatur  et non nuncupantur (graphie nu@cupa@tur) ; le sujet serait alors un féminin singulier, soit regione. Mais il est impossible de bâtir une argumentation sur l'éventualité d'une simple coquille. Corominas, quant à lui, propose une autre piste, plus intéressante, à partir du catalan :
vaig establir finalment l'etimologia: en definitiva un *VROIK-SA, certament pre-romà, probablement cèltic y relacionat amb el nom del "bruc" (aran. bròc ) en el qual el diftong, estrany al llatí, fou adaptat vàriament, com U, com O i com O (O*) (Corominas, 1990, art. du DECat, II, 289-295).
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    L'affirmation est catégorique, le texte auquel il est fait référence beaucoup moins, et cette racine *VROIK-SA n'est, comme il le dit, qu'un postulat :
[...] ès possible que el nom de la bruixa en sigui un derivat cèltic *VROIK-SA amb el sentit de "la que va per las brugueras amb el diable" o "dona pagana enemiga dels cristians" (compareu l'al. heide "pagà", "lande" i "bruc") (Corominas, 1981).
    Or, *VROIK-SA n'a aucune filiation. En outre, l'interprétation donnée par Corominas pose, dès le départ, la constitution du motif folklorique du sabbat dans la lande, ce qui va à l'encontre de ce que l'on sait sur l'image de la sorcière (et dont les textes théologiques se font l'écho) : elle était, à l'origine, neutre voire bienfaisante. Dans les premiers procès en sorcellerie, à la suite du Canon episcopi, les accusées disaient partir avec Dame Abonde, la Fortune ou la Bensozia ariégeoise, toutes divinités bénéfiques. D'ailleurs magie et rites secrets se pratiquaient dans les Pyrénées à des dates très reculées, comme en témoigne la tenue d'un Concile diocésain sur le thème de la Bensozia, avatar méridional de la Diane du Canon episcopi, en 1280 dans le Couserans. Le folklore celtique paraît être la preuve d'une relation plus complexe entre plante et sorcière : en anglais, outre sorcerer et sorceress, existent les termes beaucoup plus fréquents de wizard et witch  issus d'un ancien thème indo-européen weid qui "indique la vision (servant à la connaissance)" (Grandsaignes d'Hauterive, 1994).
En langue galloise, le Sorcier, comme le Magicien, se dit gwyddon, provenant du même thème indo-européen, avec ceci de particulier que, dans toutes les langues celtiques, les mots qui signifient "science" ont la même origine que ceux qui signifient "bois" ou "arbre". [...] Et l'on peut se souvenir que les druides celtes, dont les sanctuaires non bâtis étaient des clairières au milieu des forêts, portent un nom qui signifie "les très savants", ou "les très voyants", ce qui revient d'ailleurs strictement au même (Markale, 1992, p. 24).
    La théorie d'une racine celtique de bruxa se précise par recoupement. Le druide, ancêtre à la fois du prêtre, du médecin et du sorcier des démonologues, tire son savoir de la nature, qu'il connaît en général par initiation. Mais allons plus loin : en allemand, la sorcière se dit Hexe. "Or, le terme hexe semble sémantiquement très proche de heide, qui signifie "lande couverte de bruyères" (heath en anglais), et qui, par suite d'un glissement de sens, signifie également "païen", autrement dit "pré-chrétien"" (Markale, 1992, pp. 24-25) [3].
 
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Un testimoni clàssic d'aquest vessant tripartit en el si d'una mateixa paraula, ens el donen les llengües germàniques : al. heide ha estat alhora "pagà", "lande" i "bruc", l'angl. heath "bruc" i "bruguera" ("terrenys incultes i deshabitats" al costat de heathen "pagà" i heather "erica, bruc" (al. heide-kraut) (Corominas, 1981).
    Il convient en outre de signaler que le mot latin paganus offre un calque de ce parallélisme puisque le vocable est, à l'origine, un adjectif qui désigne ce qui appartient à la campagne, au village, puis, parce que le christianisme s'est heurté aux résistances du monde rural, il en vient à signifier "païen". Il semble donc pertinent d'aller maintenant dans les Pyrénées à la recherche du chaînon manquant. En effet, l'argumentation de Corominas, bien que logique, ne laisse pas d'être décevante car elle oblige à postuler une forme que rien ne vient justifier. Pourtant, il est probable que ces bruyères aient quelque chose à voir avec les sorcières.
Pendant les années sombres du XVe siècle, les magiciennes Diane et Hérodiade ont cédé la place aux sorcières, que le peuple appelle poussouères, c'est-à-dire empoisonneuses, ou brouches du nom du fragon, le bruxum latin, leur plante préférée, dans laquelle elles se roulaient au moment de leur initiation (Duhourcau, 1978, p. 132).
    Le nom occitan puis espagnol de la sorcière viendrait donc d'une plante, le petit houx ou fragon, ce qui ramène à une hypothèse proche de celle tirée du texte de M. de Arles, celle d'un vocable qui ne désignerait pas la personne mais un lieu. Or, on peut penser que le nom du houx ait pu servir à déclarer l'endroit où pousse cette plante. D'autant que l'évolution du mot bruyère en français propose un schéma exactement inverse, ce qui prouve la possibilité de ce type de transfert sémantique. Le Dictionnaire historique de la langue française Robert, à l'article BRUYÈRE donne pour origine un *brucaria dérivé d'un latin médiéval brucus trouvé au Xe siècle dans une glose, lequel viendrait d'un bruco gaulois d'un étymon celtique *VROIKOS qui, s'il n'est pas attesté, a du moins été reconstitué d'après l'ancien irlandais froech, le cymrique grug, le cornique grig et le breton brug. Le commentaire du Robert est à cet égard très éclairant : "Le mot a désigné proprement le terrain où poussent des plantes à petites fleurs rouge violacé. Le sens, toujours vivant, a été supplanté dans l'usage courant par son extension métonymique comme nom de la plante (1180), par un développement comparable à celui de fougères." Or, dans la toponymie occitane, il existe bien une racine gauloise *BRUCO qui signifie "bruyère".
 
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Ce mot est représenté par BRUCH L. et. Gar. Son dérivé bruc-ia, d'époque latine a donné BROUSSE Av. (brossa 1341), P. de D., Tarn, LABROUSSE Cant., ROUSSES-ET-VILLARET Aude (Bruciæ 934) (Nouvel, s. d., p. 59).
    Qu'il existe une forme bruch prouve qu'en phonétique occitane, le passage d'une occlusive [k] à une palatale [s] est tout à fait possible ; la sorcière viendrait donc d'un mot d'origine celtique signifiant bruyère ; la piste du toponyme semble se confirmer, d'autant que le mot occitan bruc, "bruyère", désigne l'erica vulgaria, l'erica arborea et l'erica scoparia dont, comme son nom l'indique, on fait des balais, l'attribut des sorcières. L'argument est peut-être faible mais le faisceau de concordances est troublant. En outre, dans ce réseau de signes ambivalents, le balai, qui, dans le pays de Foix et dans l'Ariège en général, était fait de brugas, brougas ou brougues, sert aussi à se préserver des sorcières : "Les sorcières peuvent pénétrer dans une pièce en passant par le trou de la serrure ou aller faire du mal au bétail en se transformant en poule noire dans l'étable. Pour empêcher une femme soupçonnée de pénétrer dans sa maison, Catherine Vigneau place un balai à l'envers devant sa porte." (Vézian, 1988, p. 92). Cette croyance relevée dans l'entre-deux guerres est la preuve de la persistance de motifs très anciens puisqu'on y trouve encore la trace du Canon episcopi avec la référence aux transformations en animaux et à la capacité des sorcières à entrer même dans les lieux clos. On peut se demander si ne se trouve pas là le fondement du motif folklorique de la sorcière sur son balai. Ne serait-ce pas le souvenir de cette étymologie qui a fait associer, par métonymie, la femme des bruyères à l'instrument ménager ? Tout porte à le croire et Corominas d'ailleurs ne s'en prive pas [4].
 Cependant, nous n'avons toujours pas trouvé le bruxum, le fragon, que B. Duhourcau dit être à l'origine du nom de la breicha. Or, le fragon, s'il ne se trouve pas sous la forme donnée par l'auteur est tout à fait connu sous la forme brusc en français et en espagnol et ce, depuis fort longtemps :
BRUSCO. Por otro nombre ius barba. Antonio Nebrija buelve ruscus, y dize ser mata conocida, del rusco llamado en griego : myrsinh agria (Covarrubias, s. v. BRUSCO, 1984).
    En outre, *brucaria ou *brucum ou encore *brucos, selon les auteurs, aurait aussi donné les dérivés brousse attesté par la toponymie (voir supra) et brosse :
 
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Le gaulois *BRUCOS, d'où est venu *BRUCARIA, qui a donné bruyère, s'est confondu avec le latin ruscus, "houx", pour aboutir à *bruscus dans le parler des Gallo-Romains.
Un terrain hérissé de bruscus était appelé *bruscia. C'est de *bruscia que vient le mot brosse, qui a d'abord signifié "buisson" ou "terrain buissonneux", avant de désigner l'instrument de nettoyage hérissé de poils ou tiges végétales plus ou moins piquants.
Dans les régions méridionales, *bruscia était devenu brousse (Garrus, 1988).
    La forme brousse attestée dans la toponymie avec le même sens que bruch viendrait donc, elle aussi, de *BRUCOS ou *BRUCUM, comme lieu planté de bruyères ou de houx, en un mot une petite végétation touffue, des taillis, mais aussi une sorte de lande broussailleuse. D'aucuns voient dans *bruscia un dérivé de bruscum , le "nœud de l'érable" (Picoche, 1994 ; Greimas, 1979). La difficulté là est d'ordre phonétique, car on a du mal à voir d'où peut venir le [i] dans un neutre pluriel qui, régulièrement, donne brusca. En revanche, la confusion de ruscus et de brucos, qui appartiennent à un même type de végétation, plante ou arbuste (et dont les baies rouges peuvent être confondues avec les "petites fleurs rouge violacé" de la bruyère), permet de retrouver le petit houx des sorcières pyrénéennes. Il est d'ailleurs établi que le fragon appartient depuis longtemps à la pharmacopée et a des qualités magiques pour combattre les sorcières. En Ariège, on place du houx sur le joug des boeufs pour les protéger des maléfices (Vézian, 1988, p. 93).
    La relation entre le fragon et la magie est donc un fait inscrit dans la culture pyrénéenne en particulier en Ariège où des rituels hétérodoxes ancestraux ont survécu. Pourtant, l'absence d'attestations de bruxum, pour séduisante et crédible que soit l'étymologie proposée par Duhourcau, interdit, jusqu'à présent, de la considérer comme totalement valable. La confusion entre brucum et ruscus a le mérite d'être attestée de façon indirecte par les mots brusc, brusco, brusque ainsi qu'il sera vu plus bas. L'hypothèse est retenue par Ernout et Meillet (1959) : "il semble qu'il y ait eu confusion de bruscum (brustum), ruscus (rustum) et peut-être aussi de *brucus, mot gaulois auquel remonte le type fr. bruyère".
    Le bruxum dont parlait B. Duhourcau pourrait donc bien être un bruscus ou bruscum  qui aurait subi une interversion de [sk] à [ks]. La forme bruscum, si elle n'est pas latine, est cependant peu douteuse comme en témoigne l'espagnol brusco, "brusc, fragon épineux", doublet de rusco. Mais ce n'est pas la seule trace puisque le français connaît le brusc, autre nom du fragon, la plante des sorcières occitanes qui a la même étymologie que l'adjectif brusque :
 
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BRUSQUE : 1373. Emprunté à l'italien brusco, substantif désignant une plante épineuse, le fragon, adjectivé au sens de rude, non poli, âpre à propos du vin (1340) et au figuré (1300-1325). Ce mot est probablement issu, tout comme l'ancien provençal "brusc" (bruyère -XIIe siècle-) du bas latin bruscus "fragon épineux" attesté dans les textes médiévaux (IXe). Croisement entre brucus et ruscus. (Godefroy, s. v. BRUSQUE, 1902.)
    Le croisement entre les deux vocables est donc attesté en français, espagnol, bas latin et italien. Ajoutons l'occitan brusc qui désigne l'erica scoparia. Il faut toutefois reconnaître que le problème reste entier : si une forme de type *[brusk] est désormais indiscutable et si des éléments divers donnent à penser que c'est là l'origine de la sorcière espagnole, il n'en demeure pas moins que phonétiquement le passage de [sk] à [s*] (broxa) est impossible en castillan (le groupe [sk] donne l'affriquée alvéolaire /ts/), ce qui avait contraint Corominas à postuler la forme *Vroiksa ([ks] > [s] ). Mais, à ce stade de l'analyse, il convient de rendre un hommage à Cervantes qui, en l'occurrence, avait senti toute la richesse sémantique du terme bruja :
[…] pues Cervantes nos atestigua que las brujas creían convertirse en gallos, lechuzas o cuervos, y quería partir de bruza, "cepillo" por la cabeza hirsuta de dicha ave, pero este vocablo es término de civilización de introducción muy tardía en castellano y desconocido en las hablas pirenaicas. (Corominas-Pascual, 1980).
    Sans doute l'instrument est-il inconnu mais cela ne saurait invalider l'hypothèse cervantine car, ainsi qu'on a pu le voir, nous sommes là face à un étymon qui a donné une descendance multiforme. En effet, il n'y a, semble-t-il, rien de commun entre les brosse, brousse, brusque. Et pourtant, l'origine est identique. Il serait aussi profitable de se pencher sur l'adjectif latin broccus "saillant, pointu" qui donne les dérivés français broche, brocard... Pour ces mots, le point commun est toujours l'idée de piquant. Or, c'est bien là une caractéristique du fragon souvent qualifié d'épineux. Mais laissons cela pour l'heure et, afin de ne point nous égarer dans les broussailles, revenons aux sorcières pyrénéennes.
 
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    Le cheminement mené jusqu'à présent montre que, conformément aux déclarations de Martín de Arles, il ne s'agit pas d'un mot castillan mais bel et bien d'un mot né au nord, dans les Pyrénées. Les mécanismes d'évolution propres au castillan ne sont donc pas à prendre en compte. Selon les règles phonétiques de l'occitan, "S précédant une consonne tend en général à prendre un son légèrement palatal" (Alibert, 1997, p. 17). La palatalisation du groupe [sk] est donc chose possible en occitan. Ailleurs aussi puisque même en langue d'oïl, à partir du même étymon on trouve "Braiche : jachère, terre en friche ; broussis, broussich, brousseich : brousailles ; brouchie : partie touffue d'un bois" (Godefroy, 1902). En deçà des Pyrénées, donc, la palatalisation ne présente aucune difficulté majeure et les formes occitanes peuvent provenir d'un étymon bruscum.
    Au-delà des Pyrénées, le passage d'un groupe [sk] à une fricative palatale sourde est tout aussi aisé : si l'on excepte le castillan, ce groupe consonantique évolue toujours de la même façon, à savoir en fricative palatale sourde précisément :
Aunque cada región tenía sus particularidades distintivas, todas, a excepción de Castilla, coincidían en una serie de rasgos que prolongaba la fundamental unidad lingüística peninsular, tal como existía antes de la invasión musulmana. [...] Y los grupos /sc/, /st + yod/ se resolvían en /s/: crescit, fasce, pisce, asciata, fascia, ustiu (por ostium) >moz. crese, fasa; gall. port. creixe, feixe, peixe, faixa ; leon. feixe / fexe, exata en documentos de hacia 1050, topónimo Uxo en Asturias ; arag. crexe, axada > ajada, faxa > faja ; cat. creix, feix, peix, aixada, faixa. (Lapesa, 1997, pp. 177-178.)
    Les convergences des motifs folkloriques montrent que, du côté espagnol, la figure de la sorcière est fort ancienne en Aragon, vieille terre celtibère, ce qui ne saurait aller à l'encontre de la citation de M. de Arles puisque Navarre et Aragon sont des provinces frontalières. On ajoutera que selon Corominas lui-même, le mot apparaît avant le XVe siècle en catalan et aragonais. Or, dans cette langue, "Frente al castellano, donde -SC-, -SCY- dan ç y luego z ; el aragonés tiene x, que se ha conservado como s o que se ha convertido en j. Los textos antiguos abundan en este proceso: pex, conoxer, naximiento, paxer, paximiento, mereximiento, naxer (siglo XV), fenexen (1380)" (Alvar, 1953, pp. 193-194). L'évolution vers la palatale est donc on ne peut plus probable ; ce qui tendrait à prouver qu'il n'est pas nécessaire de postuler une forme *VROIKSA mais que la confusion entre les deux plantes, la bruyère d'une part et le fragon d'autre part, est amplement suffisante pour découvrir d'où vient la sorcière espagnole : de la lande ; d'ailleurs ne mène-t-elle pas son sabbat dans un lieu nommé Aquellarre qui signifie aux dires de Pierre de Lancre, inquisiteur du pays de Labourd, lane de bouc, c'est-à-dire lande du bouc ?
 
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    Au terme de ce trajet pyrénéen, rendons hommage à Carlo Ginzburg qui, le premier, avait vu dans Le sabbat des sorcières (1992), les correspondances linguistiques qui fondent la trilogie "crapaud, champignon, sorcière". À celle-ci, il convient d'ajouter celle, typiquement ibérique de "bruyère, balai, sorcière". Or, en mettant au jour un étymon celtique pour le mot bruja, on a pu rendre compte de son attribut familier : le balai. Elle le porte comme réminiscence de son origine, sans doute druidique. Pourquoi, alors, les sorcières d'origine asiatique comme la baba-yaga russe ont-elles un balai qui semble les relier à ce substrat celtique ? C. Ginzburg a levé une partie du voile : le motif de la sorcière trouverait son origine dans un fond ouralo-sibérien, bien loin des Pyrénées. Et la sorcière de France ? Elle a oublié ses racines celtes qui pourtant affleurent par bribes lorsqu'elle rencontre un diable de couleur verte appelé Saute-buissons.
 
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NOTES

[1] La version citée par Caro Baroja date de 1510. [Retour]

[2] "[...] une bête que les ordonnances d'Aran de 1424 désignent nommément en condamnant 'tout homme ou femme qui ira la nuit vers le bouc de Biterna auquel il rendrait hommage, le prenant pour son maître et reniant Dieu'" (Duhourcau, 1978, p. 133). [Retour]

[3] On remarquera le parallélisme en anglais et en allemand : angl. heathen : païen, barbare ; all. heide : lande, païen. [Retour]

[4] "I si la bruixa 'vola' o balla d'una escombra, és com a simból de la bruguera que freqüenta, perquè la granera o escombra rústica és de bruc" (Corominas, 1981). [Retour]
 
 

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