Note de Pierre Martin sur le texte ici proposé :
Je reproduis à la suite L'Olimpe de J. Grévin (1560) et, au début du Second de l'Olimpe(1561), la courte section des sonnets.
Ce texte est le support d'une évaluation des étudiants dans le cadre d'un séminaire de Master 1 de la Faculté des Lettres et Langues de l'Université de Poitiers, je le mets à leur disposition sur ce site afin de leur éviter d'avoir à télécharger le document en mode image depuis le site Gallica (BnF)
La présente saisie a fait l'objet d'une seule vérification, et par moi-même : je ne peux pas en garantir l'exactitude
Je n'ai pas numéroté les pièces dépourvues de numéro : on pourra les désigner par leur incipit (jusqu'à la césure) en les identifiant par leur genre et en précisant la page de l'original ; dans tous les cas on précisera d'abord par I ou par II si la pièce appartient à L'Olimpe ou au Second de l'Olimpe. Exemple : « Non que je prise » (I sonnet, p. 43).
L'OLIMPE
DE JAQUES GREVIN
De Cler-mont en Beauvaisis.
ENSEMBLE
LES AUTRES EUVRES
Poëtiques dudict Auteur,
A
GERARD LESCUYER PRO-
Thenotaire de Boulin.
[marque d'imprimeur]
A PARIS,
De l'Imprimerie de Robert Estienne.
M.D.L.X.
AVEC PRIVILEGE.
[A.i. v°]
Il est permis à Robert Estienne marchant libraire & imprimeur demourant à Paris, d'imprimer & mettre en vente ce present livre intitulé L'Olimpe de Jaques Grévin de Cler-mont en Beauvaisis, Ensemble, Les autres œuvres poëtiques dudict Auteur. Et ce jusques au temps & terme de trois ans prochainement venants finis & accomplis. Avec defenses à tous autres de n'en imprimer ne faire imprimer sur ladicte copie, ne debiter autres que ceux par ledict Estienne imprimez : sur peine de confiscation desdicts livres, & d'amende arbitraire. Faict le vingtcinquieme Novembre, M.D.LIX.
Signé Bertrand.
Faultes survenues en l'impression.
Pag.15 Attachez l'un à l'autre. lisez, L'un à l'autre attachez
48 Zephires lisez, Zephirs
65 Nous feront lisez, Nous fera
91 Gelodacrie lisez, Gelodacrye
163 Mon ame lisez, O mon ame
187 La memoire lisez, De la memoire
207 Du berger lisez, D'un berger
A.ij.
EPISTRE
A GERARD L'ESCUYER
Prothenotaire de Boulin.
MOnseigneur, il me semble que la docte dispute de Strabo contre Eratosthene est suffisante pour respondre à ceux qui maintiennent la Poësie estre seulement inventee pour soulager l'esprit lassé de plus graves estudes : non pour d'icelle tirer quelque bon enseignement utile pour l'instruction de la republique. Laquelle opinion est si bien non seulement par luy, mais par la verité mesme rejettee, que celuy qui la voudroit remettre sus, seroit à bon droict au nombre de ces escervelez qu'Aristote dit avoir besoing d'un esprit plus arresté, ou dignes de punition exemplaire. Ainsi suyvant les auteurs plus recommandez de l'antiquité, nous estimerons la Poësie estre quelque
[A.ij. v°]
gentille invention donnee aux hommes par le moyen des Muses, pour leur communiquer l'honneste civilité, & les destourneer d'une infinité de desordonnees affections : ou avec Strabo estre l'ancienne & naturelle Philosophie, laquelle nous monstre le sentier de la felicité, & donne franche liberté à la raison que Platon dit estre quelque-fois asservie & cruellement tyrannisee de nos propres passions : sur laquelle aussi (comme dit Aristote) est appuyé l'entier Estre des vertus, tellement que sans sa faveur, l'homme de bien ne peult estre constant & asseuré en ses entreprises. Et pourtant non sans occasion Plutarque Cheronien veult qu'en toute republique bien instruicte les livres des Poëtes ne soyent moins prisez que les sainctes loix de Solon, Lycurge, ou autre lesgislateur. c'est pourquoy Ennius les appelle saincts &
A.iij.
inviolables, envoyez des dieux comme souverain bien & entretenement de toutes republiques, sans lequel on ne peult parvenir à aucun degré de perfection. Car s'il est vray, comme certes il est, que par le conseil des anciens, la chose la plus requise & favorable pour bien fonder & instituer une perdurable republique, est d'avoir un curieux soing de l'education & nourriture de la jeunesse : il me semble que les Lacedemoniens (que Platon propose comme exemple à tous les Grecs en la cognoissance de la Philosophie) n'eussent jamais permis que leur jeunesse en icelle soigneusement nourrie, eust chanté pres les autels des dieux immortels, les proüesses & les vertus des braves & vaillans capitaines qui avoyent espandu leur sang pour la garde de leur pays : s'ils n'eussent eu ferme opinion que la Poësie estoit (com-
[A.iij.v°]
me dit Plutarque) l'origine & le commencement de toutes sciences & disciplines, & le seur & vray moyen pour animer les hommes à suyvre la vertu. Car comme disoit Sophocle :
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Et pour monstrer que les Poëtes empruntent tousjours quelque divinité des dieux, & qu'ils participent de quelque voisinage à la bonté des astres, j'allegueray ce qu'a chanté l'un d'entr'eux :
Est deus in nobis, sunt & commerciæ cœli,
Sedibus Aethereis spiritus ille venit.
Et suyvant encor' ce propos, Platon ne dit-il pas en son quatrieme des Loix que toutes choses contenues dans l'univers sont regies & gouvernees, ou par les dieux, ou par fortune, ou par art ? Or que la Poësie n'ha aucune affinité avec fortune ou art, les raisons en sont subti-
A.iiij.
lement par luy deduictes : ce qui seroit trop long & ennuyeux à raconter particulierement. Dont il conclud par necessité que la Poësie prend sa seule source des dieux immortels & de leur inspiration, laquelle il appelle divine fureur : c'est à dire un ravissement de l'ame eslevee de ces lieux terrestres, pour participer à la divinité. laquelle fureur selon le subject qu'elle traicte est doublement divisee. Dans le dialogue de la Beauté, la fureur poëtique est la troisieme espece de ceste fureur divine, dans le dialogue d'Io elle est la premiere : là ou en peu de parolles il nous enseigne que la Poësie est un ravissement de l'ame despetree des humaines affections par les Muses, c'est à dire (suyvant Ficin) par les ames qui gouvernent les neuf Spheres, jusques à la celeste residence des dieux : là ou inspiree contemple les choses desquelles
[A.iiij. v°]
ils veulent donner cognoissance aux hommes. De là vient qu'aucuns inesperément ont esté faicts Poëtes, comme Hesiode & Ticine Calcidien, qui composa l'hymne d'Apollon. les autres escrivent si proprement & elegamment de tous arts, que lon diroit qu'ils en ont de tous une parfaicte cognoissance, comme Strabo dit d'Homere. Et si plus diligemment nous considerons l'affinité, que Platon dit avoir la Poësie avec l'amour & la beauté, il ne se fault esmerveiller si aucuns de nostre temps ayans rencontré une rare beauté, se resouvenants de la divine, ont esté espris de telle fureur amoureuse, que leur Poësie fait dresser les yeux aux plus doctes. Ainsi suyvant ceste doctrine je n'estimeray avec Platon homme estre suffisant, s'il n'est inspiré & appelé de la faveur des cieux. Lon nous reprochera le bannissement
[A.v.]
de la republique de Platon, auquel me semble satisfaire l'autorité de Plutarque, disant que si les Poëtes ont meslé en leurs poëmes quelque indiscrete lasciveté, ce à esté pour deterrer les lecteurs, & leur donner crainte que leurs noms ne soyent comme de ceux cy eternisé en mauvaise partie par quelque Poëte.
Il reste à monstrer combien la Poësie doit estre recommandee par son antiquité. En quoy si nous approuvons Josephe en ses antiquitez, nous la pourrons attribuer à Moyse, qui composa ce beau cantique, ayant passé la mer rouge, & fut environ trente ans devant Orphee. Long temps apres luy, David estant delivré de l'oppression de ses ennemis, composa, comme tesmoigne Josephe, ses hymnes, qui fut l'an de la creation du monde 2916, & 141 devant le pere de toute philosophie Homere & Hesio-
[A.v. v°]
de. A laquelle histoire si prenez quelque plaisir, vous pourrez avoir recours à S. Hierome au prologue de la chronique d'Eusebe : pareillement à Gerard de Ferrare au second dialogue de l'histoire des Poëtes. Les anciens Romains l'ayant rejettee quelque temps, se resentants encore de leur premier fondateur, & plus curieux de perpetuer leur memoire par victorieuses armes, que par un louable & laborieux estude de philosophie : avoyent conceu si mauvaise opinion de ce don celeste, qu'ils estimoyent (comme recite A. Gelle) celuy qui le traicteroit, servile & indigne de manier les armes. Laquelle opinion estoit si bien enracinee en leur esprit, qu'elle n'en peut estre effacee jusques en l'an 517 de la Ville, l'an quatrieme de la 134 Olympiade, apres Homere 1572 : lors que Live Andronique (comme dit Ciceron & Quintilian) pu-
[A.vi.]
blia la premiere Comedie : de laquelle apres qu'ils eurent gousté, la Poësie fut si diligemment cultivee, que leurs Poëtes ne cedent sinon en l'antiquité à lexcellence des Grecs. Que si d'avanture j'ay deduict plus affectionnément que ne devoy l'antiquité & excellence de la Poësie, ce n'a esté que pour fermer la bouche à un tas de gens peu exercitez en l'estude de la philosophie, qui n'ayans plus honneste moyen d'employer leur temps, passent leurs jours ocieux à mesdire de ce que du tout ils ignorent : & aussi pour destourner aucuns qui inconsiderément n'estans favorisez de la cognoissance des bonnes lettres, à leur grand deshonneur, veulent par force s'insinuer en la grace des Muses, les prenans à contre-poil. Non que par cela je vueille dire ce mien petit labeur estre favorisé de tant de graces : mais bien suyvant l'inclina-
[A.vi. v°]
tion de laquelle nature ma doüé.
Ainsi, Monsieur, ayant consommé une partie de mes estudes en icelle partie de la Philosophie, je n'ay pensé mon labeur estre vain, si sous vostre tutelle & bonne faveur je mets en lumiere ce mien petit ouvrage. Vous suppliant que par la mesme vertu qu'un chascun recognoist en vous, le revanchiez contre quelques renfrongnez ennemis, ausquels il ne pourroit du tout plaire : & lesquels plongez dedans l'Antre Platonicien, ne suyvent que les ombres contredisantes à la verité, & taschent de jour en jour à empescher le louable dessain de mes estudes : lesquelles seront, comme j'espere, doresnavant en choses plus serieuses, & dont je pourray (pourveu que la fortune seconde le vouloir) faire plus ample preuve, encores que mes ennemis s'efforcent de m'en retirer. Quant est de moy, je
[A.vij.]
ne vous puis asseurer que de mon labeur, que je vous presente d'aussi bonne & entiere affection, que je supply humblement, Monseigneur, vostre humanité & bonne grace m'estre tousjours favorable.
SONET SUR L'OLIMPE DE JAQ.
GREVIN, PAR PIERRE DE
RONSARD VANDOMOIS.
A Phebus, mon Grévin, tu es du tout semblable
De face & de cheveux, & d'art & de sçavoir,
A tous deux dans le cueur Amour a faict avoir
Pour une belle Dame une playe incurable.
Ny herbe ny onguent ne t'est point secourable,
Car rien ne peult forcer de Venus le pouvoir :
Seulement tu peux bien par les vers recevoir
A ta fievre amoureuse un confort profitable.
En chantant, mon Grévin, on charme le souci,
Le Cyclope Aethnéan se guarissoit ainsi,
Sonnant de son flageol sa belle Galatee :
La peine descouverte allege nostre cueur,
Ainsi moindre devient la plaisante langueur,
Qui vient de trop aimer, quand elle est bien chantée.
[A.vij. v°]
JOACH. DU BELLAY ANGEVIN.
Comme celuy qui a de la Course poudreuse,
Ou de la Luyte huylee, ou du Disque eslancé,
Ou du Ceste plombé de cuir entrelacé
Rapporté mainte palme en sa jeunesse heureuse :
Regarde, en regrettant sa force vigoureuse,
Les jeunes s'exercer, & ja vieil & cassé,
Par un doux souvenir qu'il ha du temps passé,
Resveille dans son cueur sa vertu genereuse :
Ainsi voyant (Grévin) prochain de ma vieillesse,
Au pied de ton Olimpe exercer ta jeunesse,
Je souspire le temps que d'un pareil esmoy
Je chantoy mon Olive, & resens en mon ame
Je ne sçay quelle ardeur de ma premiere flâme
Qui me fait souhaiter d'estre tel comme toy.
Pendant, mon cher Grévin, que la crespe jeunesse
Grave dedans ton cueur cest amoureux dessain,
Pendant que les Amours couvent dedans ton sein,
Non les soucis mordans de la courbe vieillesse :
Chante le chaste honneur de ta belle Maistresse,
Son front, ses yeux, sa bouche, & sa grace, & sa main :
Car ton feu lent ou mort, tu le voudras en vain
R'allumer en tes vers de si gentille addresse.
Trace donc le sentier, pour ravir sur le mont
D'Olympe, le loyer d'un brave & vaillant front,
Ne permettant sur toy desrober quelque gloire :
Car s'il y reste encor' du sang audacieux
De ces outrecuidez pour escheler les cieux,
Amour est trop puissant pour te donner victoire.
R. BELLEAU.
[A.viij.]
Tu sçais si bien chanter, tu sçais si bien escrire
Les belles passions & le gentil erreur,
Qui t'ont pour trop aimer emprisonné le cueur,
Que je suis envieux du feu de ton martire.
Quand je voy ces beaux vers, estonné je desire
De me voir malheureux en un si doux malheur,
Et ne scay qui des trois a receu plus grand heur,
Ou toy, ou ton Olimpe, ou ta gaillarde lyre.
Toy, d'avoir rencontré un si divin object,
Et elle un bon sonneur, ta lyre un beau subject,
Toy, ta Dame, ta lyre, une Muse excellente :
Mais je suis esbay veu les perfections,
Et les divins accords de vos intentions,
Qu'Olimpe ne guerist le mal qui te tormente.
DE TALON.
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[A.viij. v°]
VŒU.
Si quelque-fois la faveur d'Apollon,
Et les beautez qu'Amour me feit eslire,
M'ont incité à chanter & descrire
Le doux erreur dont je vous fay le don,
Dame de Cypre, & toy ô Cupidon :
Prenez les pleurs de mon plaisant martire,
Prenez vainqueurs ce qui vous doit suffire
Pour le Trophee & l'honneur d'un Brandon.
Faites aussi qu'heureusement ce livre,
Le nom d'Olimpe, & le mien puissent vivre,
Malgré l'effort de l'Envie & du Temps :
Ainsi tousjours puisse tu, Cyprienne,
Sans craindre plus la Tresse Lemnienne,
Avecque Mars charmer l'ennuy des ans.
JAQ. GREVIN.
[p.1]
L'OLIMPE DE JA-
QUES GREVIN
De Cler-mont.
Sonets.
Je ne raconte icy les victoires poudreuses
Que les Grecs ont acquis sur le bord estranger,
Je ne descris icy d'un poeme mensonger
De Francion banni les batailles douteuses.
Je ne veux pas chanter les conquestes heureuses
De nos vaillants ayeux, & moins veux-je charger
Le dos à la Memoire, & mon Luth eschanger
A l'airain entonneur des guerres furieuses.
Mais bien je veux monstrer comme trop courageux
Je me suis hazardé sur le siege des dieux,
M'opposant à l'effort d'une beauté trop fiere.
Je veux monstrer aussi que pensant assaillir,
J'ay senty peu à peu mes forces defaillir,
Voulant forcer le camp d'une douce Guerriere.
p.2
A toy divin troupeau, qui sur le double front
De Parnasse & de Pimple, eternise la gloire
De ceux qui sainctement aux pieds de la Memoire
Appendent la douceur de leur style fecond :
Je viens pour t'adorer au vallon de ce mont,
Je viens, chaste troupeau, te demander à boire,
Affin qu'heureusement je chante la victoire
De celle devant qui ma plus grand' force fond.
Car las ! à tout le moins par ceste plainte vaine
Sanglotant mon amour j'adouciray ma peine,
Comme celuy qui a plus long temps resisté.
Et ceux qui apres nous liront ce mien martire,
Ainsi comme estonnez, à droict me pourront dire
Heureux d'estre vaincu d'une divinité.
RONSARD, ne t'esbays si je feis amasser
Une guerriere troupe encontre ma Maistresse,
Encor' que ce ne fust espoir de grand' richesse
Qui me feit si subit mon repos offenser.
Encor' que ce ne fust envie de chasser
Dehors de mes confins une douce princesse :
Encor' que ce ne fust qu'ell' m'usast de rudesse
Qui me feit un tel camp soudainement dresser.
Ce fut tant seulement une divine grace,
Une beauté divine, une divine face,
Une perfection & divine douceur.
Ne t'esbays aussi si j'ay receu vengeance
Ainsi qu'il appartient de mon outrecuidance :
« Qui est celuy qui peult estre des dieux vainqueur ?
p.3
Je suis pris, DU BELLAY, l'Archerot me maistrise,
Et plus je suis son serf, plus il est irrité :
Il a desja ravi toute ma liberté,
Plus je me rens à luy, plus mon mal il attize.
D'autant que je suis sien, d'autant son entreprise
Redouble doublement contre ma fermeté,
Tant que mon sang, ma voix, & mon cueur surmonté,
En triomphe luy sert d'une despoüille prise.
Mais un poinct me conforte & allege mon cueur,
C'est qu'il n'a peu jamais estre de moy vainqueur,
Qu'il n'aist premier trouvé une ruse nouvelle :
Car d'autant que j'estoy fascheux à l'aborder,
D'autant il a choisi, pour mieux me commander,
La saincte chasteté d'une Dame rebelle.
PONS, je me sens heureux d'estre serf d'une Dame,
Qui ores qu'elle passe une autre en cruauté,
Elle la passe aussi en parfaicte beauté,
Qui fait qu'incessamment ma playe se r'entame.
Le commun est bruslé d'une commune flâme,
Mais d'un cruel flambeau j'ay le cueur tourmanté :
Car de Madame, helas ! la rare chasteté
Ne s'arreste à mon cueur, mais fait brusler mon ame.
Le feu ne se consomme, & le divin subject,
Ayant ainsi trouvé un immortel object,
Fera comme eternel ma flâme estre eternelle.
Que m'aviendra-il donc par ce mal attizé,
Sinon que plus-en-plus ainsi martirisé,
Je meure incessamment pour l'amour de la Belle ?
p.4
J'ay souhaité souvent mourir cinquante fois,
Depuis que les beaux yeux de ma Douce-cruelle
Eurent brandi sur moy leur divine estincelle,
Et que fus asservi sous le joug de ses loix.
Ores j'ay souhaité estre eschangé en voix,
Ores estre à jamais une source eternelle,
Tesmoignant la beauté d'une Dame rebelle
A la terre & à l'eau, aux roches & aux bois.
Mais le cruel Destin veult qu'icy je raconte,
Mourant incessamment, l'Amour qui me surmonte,
Sans estre delivré de ce mal qui me point.
Je fay tout ce qu'il veult, je l'escri, je le chante,
Je m'addresse vers luy, ma fermeté s'augmente,
Et toutesfois, FARDEAU, mon faix n'allege point.
Passant & rapassant devant l'huis de M'amie
Je trouve un escadron de jeunes amoureaux,
Qui avecque carquois remplis de trets nouveaux
Ne me font qu'espier pour arracher ma vie.
Et alors qu'asseuré j'ay la meilleure envie
D'endurer vaillamment les plus cruels assaux,
C'est alors que j'augmente au double mes travaux,
Voyant devant mes yeux une Douce-ennemie.
Ces guerriers sont campez, les uns dedans son sein,
Les uns dans un bouquet, qu'elle tient en sa main,
Les autres sur le val de ses deux mamelletes.
Mais helas ! les plus fiers & les plus furieux
Sont tous en embuscade al'entour de ses yeux,
Ainsi que sur le thim un grand essin d'avettes.
p.5
Plus je suis tourmenté, plus je me sens heureux,
Plus je suis assailli, & plus je me renforce,
Plus j'ay de poursuyvans, plus s'augmente ma force,
Plus je suis au combat, plus je suis courageux.
Et plus je suis vaincu, plus suis-je audacieux,
Un coup d'estoc receu ne me sert que d'amorce,
Et pour un coup de lance, une cheute, une estorce,
Un coup de coutelas, je n'en suis que de mieux.
Car le seul souvenir de celle que j'honore
Me guarit de ce mal, & d'un plus grand encore,
Et fusse-je au danger de la mort encourir.
Mais si je suis attainct d'une seule estincelle,
Qui sorte des beaux yeux, ou d'un ris de la Belle,
Alors perdant le cueur, je suis prest de mourir.
OLIMPE, c'est pour vous que ce dueil je souspire,
C'est pour vous, mon Olimpe, & vostre cruauté
Est cause que je suis sans repos tourmanté,
C'est seulement par vous que la mort je desire.
Seule vous me causez ce douloureux martire,
Vostre divine grace & parfaicte beauté
Seule me desroba ma douce liberté,
Et si seule elle fait que mon tourment empire.
Seule vous me pouvez donner allegement,
Mettant fin aux souspirs & à ce dur tourment,
Rendre ma liberté & me donner la vie.
Mon Olimpe, venez, venez me secourir,
Ou faites tout aumoins que je puisse mourir
Aux pieds de la beauté qui m'a l'ame ravie.
p.6
D'Olimpe vient ma Muse, Olimpe est le seul mont
Ou j'appris à toucher les cordes de la lyre,
Et ou j'ay commancé d'essayer à bien dire :
C'est mon seul Helicon, Parnasse à double front.
C'est delà dont j'ay pris tout le style fecond,
Dont ores je me plains du but auquel j'aspire,
Qui petit à petit fait que mon mal empire,
Comme au ray du soleil la neige qui se fond.
Si je chante un Amour, un Dieu, une Deesse,
Ou bien la cruauté d'une Dame maistresse,
La douceur de son ris, la rigueur de ses yeux :
Possible qu'en apres ma peine miserable
Sera à nos nepveux à jamais admirable,
Comme ayant entrepris sur le siege des dieux.
CHANSON I.
Depuis le jour que je vous vei,
Maistresse, vostre grand' beauté
Contraignit mon cueur asservi
Au joug de vostre cruauté :
Si bien qu'un autre amour vainqueur
N'a faict playe dedans mon cueur.
Vous eustes sur moy tel pouvoir,
Que me plaisant en mon malheur,
Autre amour ne peut decevoir
La fermeté de mon ardeur :
Et voyla pourquoy maintenant
Je me plais en ce doux tourmant.
p.7
Je senty mon affection
Deslors se voüer pour servir
A la seule perfection
Qui eut pouvoir de la ravir,
Quand j'apperceu ce divin feu
Qui ja s'allumoit peu à peu.
Et n'ayant encor' esprouvé
Le travail qui nous vient d'aimer,
En la parfin je ne trouvé
Dont je peusse l'amour blasmer,
Sinon qu'il est trop coustumier
De mal traicter son prisonnier.
Or si vostre cueur endurci
A tousjours me livrer tourmant,
Ne veult souffrir estre addouci
Par le travail de vostre amant,
Je le diray plus rigoureux
Que cil qui me fait amoureux.
Mais si de vous j'ay ce bon-heur
De me recevoir à merci,
Et qu'en la parfin vostre cueur
Prenne de ma peine souci :
Alors je chanteray tousjours
Vostre grand' douceur en amours.
p.8
Je diray vostre honnesteté,
Encor' que m'eussiez faict mourir
A l'object de vostre beauté,
Or' m'estre venu secourir :
Et que tout le passé tourment
N'estoit qu'un doux affollement.
Et que mon seul perseverer
Peut vostre grace meriter,
Et qu'un amant pour esperer
Seulement, ne peult inciter
Sa dame à luy faire un bon tour,
S'il n'est constant en son amour.
Sus donc, ma Mignarde, aimez moy
Pour le loyer de tous mes maux,
Prenant l'hommage de ma foy
Mettez fin à tant de travaux :
Mignarde, mon espoir dernier
Est d'estre vostre prisonnier.
[p.9]
Le ris de ma Maistresse est un Printemps de roses,
De boutons, & d'œillets, & sa chaste beauté
Represente à mes yeux la chaleur d'un Esté,
Alors que sur les champs sont les grappes descloses.
Elle tiendroit en soy toutes douceurs encloses,
Si un Automne, helas ! qui est sa chasteté,
Et un Yver fascheux, qui est sa cruauté,
Ne faisoyent dans mon cueur mille metamorphoses.
Car ce cruel Amour ores pour se vanger,
En un rocher muet fait mon cueur eschanger,
Seulement au refus d'une subtile œillade :
Ores fait résonner la langueur de mes sons,
Me faisant entonner mil & mille chansons,
Si je suis tant heureux qu'Olimpe me regarde.
BELLEAU, je n'estoy pas un Heros outrageux,
Un Hercul' tu-geant, dont la longue memoire
A jusqu'icy porté & la force & la gloire,
Ainsi qu'il appartient à la race des dieux.
Si fu-je jusque là fol & avantureux,
Que mon trop vain espoir m'avoit ja faict accroire
Que je pouvoy d'Olimpe acquerir la victoire,
L'esbranlant comme feit cest Hercul' furieux.
Mais, helas ! je voy bien qu'en vain j'y mets ma force,
Veu que de jour en jour sa rigueur se renforce,
Sa grace, son maintien, sa chaste cruauté.
Voyla comment, Belleau, voulant trop entreprendre,
Ainsi que les Geans je me suis laissé prendre,
Et voulant assaillir, ores je suis domté.
p.10
Que ne suis-je mué en quelque claire estoille,
A jamais attaché contre l'arche des dieux ?
Que ne suis-je Persee, ou bien Chartier des cieux,
Une Urse, un signe blanc, une flâme nouvelle ?
Je pourrois aiseement joyr de ma Cruelle,
Sans mortel avoir peur du foudre de ses yeux,
Sans me passionner de son ris gratieux,
Sans craindre le refus d'une bouche rebelle.
Je pourrois plus qu'heureux prendre le doux plaisir
De contempler son sein, & sa bouche à loisir,
Voire bien reposer sur ses boules jumelles.
Hé ! BAIF, qui pourroit, qui pourroit m'engarder
De (comme demi-dieu) hardi me hasarder,
Veu que chez mon Olimpe est le lict des estoilles ?
Je veux suyvant les pas du grand Enfant d'Alcmene,
Race de Jupiter, que l'Amour soit vainqueur
A l'appetit des yeux qui mont ravi le cueur,
Me faisant redouter une Dame inhumaine.
Je veux à tout jamais m'esjoüir en ma peine,
Je me veux estimer heureux en mon malheur,
Franc & libre d'esprit, or' que soy' serviteur,
Immortel comme un dieu en ceste vie humaine.
Mais si je suis ainsi passionné tousjours
De ma Douce-guerriere, attendant le secours
En vain de la beauté de celle qui ne m'aime,
Tout ainsi comme Hercule apres plusieurs efforts
Se brusla dessus Oethe : ainsi mon pauvre corps
Au pieds de sa beauté servira de victime.
p.11
Seulement le pourtraict de celle que j'admire,
Et qui fait que je suis en mon malheur heureux,
Est du premier assault de moy victorieux,
Si bien qu'en toutes parts mon pauvre cueur empire.
Las ! je me doubte bien que le mal sera pire
Alors que je verray les diamants de ses yeux,
Que je puis comparer aux deux flambeaux des cieux,
Et non pas à Cypris : car je crains trop son ire.
Il y a bien un poinct qui me peult soulager
De ce Trompeur guerrier, voire en la fin vanger,
C'est si je puis gaigner que ma bouche la baise.
Mais lors il faudroit bien que ce fust à loisir,
Sans empescher, bon dieu ! de mes yeux le desir :
Autrement envieux ils auroyent entr' eux noise.
Mon cueur impatient du grand bien de ma bouche
Et plaisir doucereux qu'ell' reçoit vous baisant,
Me laisse incessamment comme estant desplaisant
Qu'elle seule sans luy vostre grand' beauté touche.
Et si avez beau faire, or' que soyez farouche,
Si est-ce que de vous il sera joüissant,
Et plus opiniastre à jamais me laissant
Il s'en ira choisir vostre sein pour sa couche.
Mais il fauldroit, helas ! pour accomplir mon heur,
Contenter amplement & ma bouche & mon cueur,
Mon amour & mes yeux, mes desirs & ma vie.
Ne fuyez plus, OLIMPE, & plus je ne seray
Sans mon cueur, mais plustost vanter je me pourray
Qu'avecque tous les dieux n'eschangeroy ma vie.
p.12
Ce Dieu Idalien, ce dangereux Archer,
Ce petit Dieu bandé, Roy de grand seigneurie,
Au premier descocher d'une telle furie
Si dru me poursuyvit, qu'en fin me feit broncher.
Encores pour cela ne me voulut lascher,
Ains *meutrier, affamé, envieux de ma vie,
Qui estoit desja tout' à luy presque ravie,
N'estant assez content de ses trets descocher :
Pour achever mon Tout peu mieux à son plaisir,
Soudain se transformant, vint la langue choisir
D'olimpe, ainsi qu'il est subtil en entreprise.
Car elle desirant au partir me baiser,
Dedans mon pauvre cueur, sans de rien m'adviser,
S'escoula finement, ou mon brasier attise.
Mon OLIMPE au secours, aidez moy ma Maistresse,
Venez devant qu'il ait plus long temps attisé,
Je l'ay long temps prié, & par mes vers prisé,
Nonobstant je ne voy que ce Guerrier me laisse.
Il a saccagé tout, & son feu ne prent cesse,
Et croy qu'il a desja mon esprit advisé,
Ce qui fait que je crain qu'il ne soit desguisé
En foudre & en tonnerre, en flamme vengeresse.
Que dis-je ? ou suis-je ? helas ! possible quelque chose
En vostre bouche, Olimpe, espiant se repose,
Et veult encor aider à mettre hors mon ame.
Venez, venez plustost donner contentement
Par un plus doucereux & long accollement,
Cela peult, ma Mignarde, appaiser ma grand' flâme.
p.13
L'Amour nous point, nous brusle, & nous bande les yeux,
De son dart, de son feu, & d'une folle attente :
Le dart entre dedans, le feu tousjours augmente,
Et le bandeau s'estraint sans espoir d'avoir mieux.
En vain nous implorons le secours de ces dieux,
En vain nous esperons avoir l'ame contante,
En pensant addoucir le mal qui nous tourmante
Par retirer, estaindre, & regarder les cieux.
Car nous avons, BELLEAU, tousjours nouvelle amorce,
Qui d'autant s'esvertue & augmente sa force,
Que nous pensons fuir & eviter les coups.
Nous avons pour nous poindre une fleche nouvelle,
Et pour nous consumer tousjours quelque estincelle :
« Bref, nous trainons tousjours un lien apres nous.
Ne trouveray-je point un remede à ma playe ?
N'auray-je point repos ? languiray-je tousjours ?
Fault-il qu'opiniastre à jamais en amours
En mon propre malheur l'inconstance j'essaye ?
L'inconstance d'un Dieu qui se paist de mon foye
Deschiré à morceaux ainsi que de vautours,
Qui béans affamez ont cherché plusieurs jours,
Sans avoir rencontré une nouvelle proye.
RONSARD, c'estoit assez de lire ta langueur,
Pour cognoistre combien est grande la rigueur
De ce cruel Amour, sans vouloir l'entreprendre.
C'estoit assez, Ronsard, si trop audacieux
Je n'eusse contemné la puissance des dieux,
Quand me pensant moquer je me suis laissé prendre.
p.14
CHANSON II.
Donnez secours à mon mal qui empire,
Ou bien tranchez le reste de mes jours :
Car le celer qui mon ame martire
Ne sçauroit plus cacher telles amours :
Bref, je ne puis n'estaindre ne celer
Le feu ardant qu'un chacun voit brusler.
Hastez vous tost, car c'est faict de ma vie,
Prenez pitié de vostre serviteur,
Amour le veult, Amour vous y convie,
Ce doux Amour se glisse en vostre cueur :
Et m'a promis qu'oravant rigoureux
Ne sera plus à moy pauvre amoureux.
Vous riant donc du grand mal que j'endure,
Encor prenez plaisir en mon tourment ?
Vous voulez donc que ce que plus m'asseure
Soit par la mort avoir contentement ?
Hé ! n'endurez que vostre amant parfaict
Soit en aimant piteusement deffaict :
Mais d'un doux œil & bouche moins severe
Accordez moy ce bien tant pretendu :
Car autrement la mort non si amere
Que le refus me trebuche estendu :
Puis on dira que vostre grand' rigueur
Aura causé double mort à mon cueur.
p.15
D'ESPINAY, si l'Amour m'estoit tant favorable,
Que du mesme brandon, dont il me feit aimer
Les yeux de ma Cruelle, il voulsist allumer
Un aussi chault brasier au cueur impitoyable
De celle, qui me fait, ainsi qu'un miserable,
D'avantage la mort que la vie estimer :
Lors elle cognoistroit de combien m'est amer,
Et facheux à porter ce tourment perdurable.
Et si du mesme tret, dont il frapa son cueur,
Il me venoit toucher, augmentant ma rigueur,
Comme de jour en jour il fait de ceste Fiere :
Elle sçauroit bien mieux que ce n'est pas en vain
Que je quiers importun sa favorable main,
Et que je fay tousjours une instante priere.
Le Dieu fut trop cruel, lequel premierement
Nous separa d'ensemble, alors que la nature
Engendra les humains d'une forte ceincture
L'un à l'autre attachez le plus estroictement.
Voire il fut trop cruel, il le fut voirement :
Car si de l'advenir il eust eu quelque cure,
Des l'heure prevoyant le tourment que j'endure,
Il nous eut delaissez conjoincts ensemblement.
Il nous eut delaissez, plustost que voir ma peine
Ne pouvoir addoucir une Dame inhumaine,
Qui de son pauvre amant ne veult avoir pitié.
Je faux, ce n'est pas luy qui cause ma destresse,
C'est vous tant seulement, c'est vous fiere Maistresse,
Qui ne voulez vous joindre avec vostre moitié.
p.16
GR. Dites moy, ma COURONNE, & bien que dois-je faire ?
J'ay beau chanter Olimpe, ell' ne veult m'escouter :
Venez, conseillez moy, me dois-je desister,
Ou bien mettray-je peine à tousjours luy complaire ?
Je croy qu'il vault bien mieux doresnavant m'en taire,
La laissant pour jamais, & l'Amour despiter,
Et contre son effort vaillamment resister,
Puisqu'en mon entreprise il m'est ainsi contraire.
COUR. Comment cela, mon DUC, estes vous inconstant ?
Est-ce la fermeté dont vous vous vantez tant ?
Voulez vous contre un dieu esprouver vostre force ?
GR. Helas ! je recognoy mon infame penser,
Et si je sens au cueur mon martire advancer,
Servant à mon brasier d'une nouvelle amorce.
Depuis que l'Archerot m'eut un coup apperceu
M'espoinçonnant au vif, ce Traistre impitoyable
Me pourchassa si bien, qu'en ma playe incurable
D'aucun allegement secours avoir n'ay sceu.
Je fu de son venin si doucement deceu,
Que mesprisant du tout une main favorable,
Je n'ay peu recouvrer remede secourable,
Ayant dedans le cueur le coup du tret receu.
Si bien que tout le feu qui le commun enflâme,
N'est qu'un morne glaçon, au regard de ma flâme,
Qui poursuit & consume & martire mes jours.
Encore le Destin m'a faict tellement naistre,
Qu'a jamais de mon cueur Amour sera le maistre,
Et moy le vray sonneur des doux-aigres amours.
p.17
Mon RONSARD, tu m'as dict qu'en voyant ta Maistresse
Tu sentois peu à peu addoucir ta chaleur,
Ainsi comme un nocher au danger du malheur
Quand il peult voir de loing le port de son addresse.
Tu me disois aussi que quand ell' te caresse,
Tu sens encore plus appaiser la rigueur
De ce follastre Amour, qui tourmante ton cueur,
Et qui plus que jamais te detient en rudesse.
Mais c'est bien au rebours, malheureux que je suis,
Or' que je voye Olimpe, estranger je ne puis
Ce miserable soing, ce meurtrier de ma joye.
Que me rest'ra-il donc, sinon qu'incessamment
Je demeure vivant en immortel tourment,
Attendu qu'un remede est venin à ma playe ?
Hé, MAIGNAN, qu'à bon droit Empedocle disoit
Que des corps separez l'une & l'autre partie,
Par un plaisant combat desirant estre unie,
Au cueur des animaux les flammes attisoit.
A tort & sans raison ce beau Dict desplaisoit
A nostre Galien, car je sens une envie,
Qui me fait desirer la moitié de ma vie
Comme si ce doux feu encor' me maistrisoit.
Et si je croy, Maignan, que mon amour extreme
Vient pour autant qu'elle ha le parfaict de moymesme,
Ou mon corps imparfaict recherche une moitié :
Des deux premierement un beau Tout devoit naistre,
Mais ce que le malheur pour lors ne permit d'estre,
Ores je le poursuy par nouvelle amitié.
p.18
BRECHE, le seul plaisir du Vallon Clermontois
Qui d'un cours perennel t'escoules par la plaine,
Et passes pres du lieu ou la nature humaine,
Te feit à ma naissance ouir ma foible voix.
TERAIN, l'autre plaisir de nos Princes & Rois,
Si vous voulez sçavoir quell' peult estre ma peine,
Quand vous vous trouverez avec Oyse & la Seine,
Las ! de vostre Grévin devisez quelquefois.
La Seine vous dira qu'une Dame trop fiere
Fait sortir de mes yeux une claire riviere,
Pour trop obstinément mon amour desdaigner :
Et que si sa rigueur plus longuement me dure,
Que mon corps se fondant par le mal qu'il endure,
En bref temps s'en ira vostre onde accompaigner.
Je n'ay plus que le cueur qui tremblote & souspire
Si je voy quelquefois les deux Astres jumeaux,
Les deux Astres, la cause & l'object de mes maux,
Les cordes, le fredon de ma jazarde lyre.
Tout me laisse au besoing alors qu'il fault bien dire,
Ma langue se deseiche, & comme les ruisseaux,
Qui roulent murmurans leur bégueantes eaux,
Ell' ne peult prononcer, & ne fait que redire.
Et aors tout honteux je despite l'Amour,
Je despite ses trets, je despite le jour,
Qui premier me donna d'Olimpe cognoissance.
Tant plus je le despite, & plus je sens ce Dieu
Attizer en mon cueur la force de mon feu,
Et tant plus mon amour prend en soy d'accroissance.
p.19
Distillant ces souspirs du profond de mon ame
Je fu fasché d'aimer, quand l'Amour endurci,
Ce faux Amour trompeur, sur le soir obscurci
Print un corps tout semblable à celuy de Madame.
Et comme ayant pitié du mal qui me renflamme
AURAT, il feit semblant de me prendre à merci :
Et or' me caressant d'un souzris addouci,
Or' plorant se disoit espris de mesme flamme.
Puis jecta ses deux bras sur mon col estendus,
Et senty peu à peu mes espris esperdus,
Mais au fort de mon aise il aceroit ses fleches :
Car ralumant mon feu par ce traistre moyen,
Le souzris & les bras d'un arc & d'un lien,
Les larmes luy servoyent de trets & de flameches.
PONS, ce n'est point assez pour guarir ma blessure,
Non, ce n'est point assez de dire que l'Amour
Pour ma grand' fermeté me doit faire un bon tour,
Cela ne peult moindrir la douleur que j'endure.
Je cognoy trop Amour, je cognoy sa nature,
Il se change à tous coups, il est cens fois le jour
Muable & inconstant, & volette alentour
Et jamais il ne donne une joye qui dure.
Tant plus je vay avant, & tant plus ma douleur
En cent replis courbez s'enracine en mon cueur,
J'ay tousjours à mon mal une cause ennemie.
Et or' que je merite avoir faveur de luy,
Si est ce qu'a jamais durera mon ennuy :
« Car l'Amour n'aime point soulas de maladie.
p.20
Tout aumoins DENISOT, puis qu'avoir ne puis mieux,
Donne m'en le pourtraict, pour par ceste peincture
Allenter quelque-fois la peine que j'endure,
Et du semblable object en repaistre mes yeux.
Or me soit maintenant l'Archerot rigoureux,
Je puis malgré ses trets en ceste pourtraiture
Contempler aiseement la divine figure
De celle dont je suis constamment amoureux.
Qu'as-tu faict, Denisot, en voyant ceste image,
Je sens de plus en plus allumer mon courage,
Et attiser le feu en mon cueur tourmanté.
Presque autant que ma Fiere elle m'est inhumaine,
Quand voyant seulement une peincture vaine,
Plus Amour me contraint en voir la verité.
CHANSON III.
Comme l'eau qui tousjours degoute
Dessus un marbre goute à goute
Souvent le perce jusqu'au fond,
Non que ce soit ou la premiere,
Ou la trentieme, ou la derniere,
Mais toutes ensemble le font.
Ainsi mes pleurs & ma priere
Pourront addoucir ceste Fiere,
Et forcer sa grande rigueur :
Bien qu'une larme & un service,
Et la priere ne le puisse,
Mais toutes aveque mon cueur.
p.21
Sus donques marchez tous ensemble,
Et que brusquement l'on s'assemble
Ainsi que fideles soldars,
Mon cueur comme un brave AEsonide,
Vous servira de seure guide
Jusqu'au plus hault de ses rempars.
Marchez devant pour embuscades
Vous mes deux escadrons d'œillades,
Et si vous estes descouvers
Haquebuzans en la campaigne,
Gaignez le hault de la montaigne
Deussiez vous passer au travers.
Sus, brave Sonet, si l'envie
De vaincre une fiere Ennemie,
T'a jamais enflamé le cueur,
Sus, que maintenant on regarde
De bien conduire l'avantgarde,
Sous un espoir d'estre vainqueur.
Qu'on voye dessous tes banieres
Floter en ordre les Prieres,
Et les souspirs & les langueurs,
Et les passions plus recentes
De mille estincelles cuisantes,
Et le Regimen de mes pleurs.
p.22
En la bataille l'Esperance
Sous le corselet de constance
Fera marcher la Fermeté,
Avec une cavalerie
Aux æsles de l'infanterie
Conduicte par ma Loyauté.
Ores que mon corps je hazarde
Conduisant ceste arrieregarde,
Si fault il mourir pour l'honneur :
J'aime plustost laisser la vie
Aux pieds d'une douce Ennemie,
Que tant de fois perdre le cueur.
Je voy ceste troupe ondoyante,
En armes toute flamboyante,
Preste d'affronter le rampart,
Je voy la troupe courageuse
Ja de combatre desireuse
Et mettre sa vie au hazard.
Je la voy ainsi qu'un orage,
Grosse de cueur & de courage,
S'esbranler encontre le fort
De ceste orgueilleuse Maistresse,
Qui sans un coup ferir m'oppresse,
Et qui tient ma vie & ma mort.
p.23
He dieu ! demourons, car les armes
Ne peuvent amoindrir les flâmes
Dont je suis sans fin tourmenté :
Je suis son vassal, je suis traistre
Moy qui ay bien osé commettre
Crime de lese majesté.
O trop folle & vaine entreprise,
Par qui de plus en plus j'attize
Les flameches de mon ardeur,
Rendons nous à ceste Maistresse,
Plustost que d'une main traistresse
Offenser l'entier de mon cueur.
Prenez vostre esclave, Madame,
Prenez son camp, son cueur, son ame,
C'est à vous de les chastier :
Et moy tout ce que je demande,
C'est qu'en ostage de ma bande
Je demeure le prisonnier.
Mais je vous prie ma Joliere,
Si en recevant ma priere
J'entre dedans vos doux liens,
D'user envers moy de la grace,
Que promet vostre belle face,
Seul honneur des Idaliens.
p.24
Encore que l'Amour soit jeune & inconstant,
Ayant les yeux bandez, mon D'ESPINAY, si est-ce
Que j'ay bien apperceu en sa folle jeunesse
La ruse dont il est les plus fins surmontant :
Encor' qu'il soit follastre, il dissimule autant
Que peult faire un plus sage en sa ferme vieillesse :
Encor' qu'il soit aveugle, il use d'une addresse
Dont ne s'aviseroit voire le plus constant.
Me voulant asservir sous le joug de ma Dame,
Il ne me feit sentir du premier coup sa flâme :
Mais l'ayant par six mois couvee dans mon cueur,
Et sentant qu'elle estoit assez enracinee
Pour resister au fort de mon ame obstinee,
Il la feit apparoistre en sa plus grand' vigueur.
Celuy fut bien maudict des hommes & des dieux,
Il fut bien ennemi de la douce nature,
Qui ne sentit au cueur ceste douce poincture
Dont l'Amour à vaincu le plus brave des cieux.
Il est premierement aux hommes odieux,
De luy ny de ses biens les dieux n'ont point de cure,
Nature ne le tient comme sa creature,
Et Amour le dechasse ainsi que monstrueux.
Telle fut, mon TALON, la sorciere ennemie
Qui empeschoit de voir la face de M'amie,
Et contempler les yeux dont vint l'amoureux traict.
Car si sur ceste Femme Amour eust eu puissance,
Jamais à son vouloir ell' n'eust faict resistance,
Alors que Denisot en tiroit le pourtraict.
p.25
Aussi tost que la vei, aussi tost je fu pris,
Aussi tost je senty & mon corps & mon ame
Navrer & eschauffer d'un tret & d'une flâme,
Il fut aussi tost faict, qu'il estoit entrepris.
Aussi tost je senty embraser mes esprits
Que j'eu veu, contemplant les beaux yeux de Madame,
La grace, le maintien, la beauté qui renflame
Et attize tousjours le feu dont suis espris.
Helas ! flots bienheureux qui roulez dans la Seine,
Si jamais la langueur de ceste longue peine
S'est imprimee en vous, & si une amitié
A quelque-fois pris lieu en vos eaux vagabondes :
Puisse aussi tost parler le murmur de vos ondes
Pour flechir le dur cueur de Madame à pitié.
Tout ce qui plus me fait en aimant esperer,
Et vivre en esperant, c'est la grace, Maistresse,
Ce qui me fait vivant eviter la paresse,
« C'est que le paresseux n'est digne d'aspirer.
Aspirant je ne fay que tousjours desirer,
Et ce meurtrier desir ne trouvant point de cesse,
Nourrit & entretient ma poignante tristesse,
Si bien qu'en desirant je ne fay qu'empirer.
OLIMPE, si voulez que l'ardeur qui m'allume
Ainsi comme il s'esprit, en un coup se consume,
Eschangez vostre grace au maintien rigoreux.
Helas ! vous ne pouvez forcer vostre nature,
Ainsi tousjours prendront en mon cueur nourriture
L'Amour, l'Espoir, la Vie, & mon feu desireux.
p.26
Mon BEAUMAIS, que le Ciel te fut lors favorable,
Quand changeant ton pays à cest air estranger,
Tu trouvas le moyen de te pouvoir vanger
De celuy qui me fait en aimant miserable.
Tu t'absentas premier que ta playe incurable
T'eust osté le moyen de pouvoir desloger :
Tu sceus en ce faisant ton martire alleger,
Et quitter la rigueur de ton Impitoyable.
Mais ce cruel Amour ainsi que forcené,
Voyant que tu avois ses efforts destourné,
Douta qu'en t'ensuyvant je ne feisse le mesme.
Soudain il m'opposa une douce beauté,
Et ne me descouvrit la fiere cruauté,
Tant qu'il veit que mon cueur fut en chaleur extreme.
Est-il ainsi Maistresse ? est-il vray que l'Amour
Vous à du mesme tret dont il feit ma blessure
Navré jusques au cueur ? sa cuisante poincture
Et son feu doux-amer vous brusle à vostre tour !
Apprenez maintenant combien le long sejour,
Poursuyvant vostre amour en une peine dure,
Comme maistre de moy, contraignit ma nature,
Me faisant langoureux mourir cent fois le jour.
Et je me tiens heureux qu'Amour vous fait cognoistre
La douleur & l'angoisse, & quel mal ce peult estre
Qu'aimer au desespoir de tout contentement.
Car en si peu de temps l'Amour vous mescontente,
Encor' que vous soyez plus seure en vostre attente,
Quel mal est-ce d'aimer banni d'allegement ?
p.27
RONSARD, ne me dy plus que pour n'en aimer qu'une
L'homme se monstre lourd, & qu'un ferme amoureux
Ne merite qu'Amour luy soit plus gracieux,
Qu'a un tas d'inconstans qui changent de fortune.
Je sçay bien que la femme est semblable à la Lune,
Et que le plus souvent celuy qui aime mieux,
Est bien plustost hay, que quelque glorieux :
Aussi cela s'entend d'une flâme commune.
Et qu'il ne soit ainsi, ma grande fermeté
A sceu si bien forcer la fiere cruauté
D'Olimpe, qui commence à m'estre plus humaine :
Qu'ores je suis certain quepour un tel loyer
Les dieux ont bien daigné leur puissance employer
Voyla que c'est d'aimer une Dame divine.
OLIMPE, je ne veux comme Fils de la terre
Reprenant mon audace enter par dessus vous
Les roches & les mons, essayant le courroux
Et le pouvoir des dieux pour victoire en acquerre.
Je ne veux au danger d'un foudre & d'un tonnerre
Ainsi qu'audacieux les menacer de coups :
Car je sçay fermement qu'ils ont pouvoir sur nous,
Je ne veux entreprendre une si folle guerre.
Mais bien je veux monstrer comme l'un des Luicteurs,
Prests à gaigner le pris des plus braves vainqueurs,
Que je veux hazarder mon honneur & ma vie :
Et que pour le guerdon je ne quier seulement,
Que mon juste travail donne contentement,
Et quelque doux plaisir aux beaux yeux de m'Amie.
p.28
Le Soleil estrivoit contre l'air embrouillé,
Enfonçant mille trets dans une espesse nue,
Quand je senty plouvoir une pluye menue
Pesle-mesle sautant sur mon corps despouillé.
Je pris mon vestement qui desja tout mouillé
Degoustoit ça & la, & puis je m'esvertue
De courir, me sauvant la chair à demi-nue
Sous un chesne ou estoit un Amour entaillé.
Approchant de cest arbre à flameches cuisantes
Je vei voler vers moy mille torches ardantes,
Que ceste Idole feinct à longs trets me dardoit.
D'autre costé le ciel en distillant sa pluye,
Faisoit au nouveau feu augmenter sa furie,
Quand sentant son contraire & plus se r'allumoit.
J'allentoy mon ardeur, & ma pauvre ame lasse
Contemploit vos deux yeux, quand desja mes espris
Estonnez en mon bien quasi comme surpris,
Se laissoyent submerger au beau de vostre face.
Ils s'estoyent ja deux fois plongez un long espace
Au fond de vostre cueur, alors qu'ayant repris
Leur force, & esprouvant ce qu'ils avoyent appris
Ils vindrent aborder au port de vostre grace.
Mais vous, ma Toute-belle, estonnee de voir
Ces pauvres fortunez, vous voulustes sçavoir
La cause de leur mal, & comme pitoyable
Les receustes chez vous, que pleust or' à mon Dieu
Qu'ils n'eussent jamais veu la grandeur de ce lieu,
Puisque pour vostre amour ils m'ont faict miserable.
CHANSON IIII.
Desja les aisles de mon ame
Poulsee de divine flâme
Avoyent guidé ma liberté
Au hault de l'immortalité :
Desja l'espoir
Avoit faict voir
A la raison encores nue
Le lieu duquel eslle est venue.
Desja je sentoy l'estincelle
De ceste grandeur immortelle,
Ja-desja j'estois ennuyé
De me voir encores lié
Dedans un corps
Mis aux efforts
De l'avarice & de l'envie,
Qui accompaigne nostre vie.
Je commençois à me desplaire
De ce mesdisant populaire,
Quand je senty dedans mon cueur
L'effort de la douce fureur,
Que Cupidon
Porte-brandon
Esmeut d'une flâme secrette
Et de l'aigu de sa sagette.
p.30
Il me feit voir une Deesse,
Il me feit voir une Maistresse,
Il me feit voir une beauté
Qui sceut charmer ma liberté,
Si doucement
Que mon tourment
Ne m'est que plaisir aggreable,
Et de plus en plus desirable.
Ce fustes vous ma Toute-belle
De qui seulement l'estincelle
Brillante au rayon de vos yeux
Empescha le chemin des cieux :
Vostre œil vainqueur
Fut de mon cueur,
Et de la desireuse flâme
Dont estoit esprise mon ame.
Car ell' voyant vostre lumiere
Approcher de ceste premiere,
Qui l'attiroit à son sejour,
Se contenta de vostre amour.
O jour heureux
Quand vos beaux yeux
Vainquirent premier la constance
De ma trop subite esperance.
p.31
Et ores ce parfaict exemple
Que de plus en plus je contemple
En la vostre perfection,
Augmente mon affection :
Puis la grandeur
D'un noble cueur
Porté d'une Maistresse belle
Merite un serviteur fidelle.
Je vous suis fidele, & veux estre,
D'autant que l'Amour est mon maistre,
Et ores me veult tant de bien
Qu'a tout jamais je seray sien
En ce tourment,
Que doucement
J'endure pour vous, ma Mignonne,
Ainsi que cest Archer l'ordonne.
Mais ne me soyez tant mauvaise,
Que la douleur surpasse l'aise :
« Car un bien long temps attendu,
« Est tousjours doublement vendu :
« Et puis le temps
« Nous charge d'ans,
« Et perdons la gaye jeunesse
« Courans à la morne vieillesse.
p.32
Je l'ay bien apperceu qu'en vain je le cachois,
J'avoy beau le celer, ce n'est pas sa nature,
Il ne se peult tenir en mortelle closture :
L'eussay-je sceu forcer, veu que son serf j'estois ?
Ma force, mon penser, mon cueur, mon sang, ma voix,
Tesmoignants les efforts de si forte poincture,
Monstrent evidemment la peine que j'endure
Pour estre faict esclave aux amoureuses loix.
La force me default, le penser me martire,
Le cueur, le sang troublez, la voix ne peult rien dire,
Et quand il se fault taire, ell' ne peult rien celer.
Voyla comment changé de toute contenance,
Ce qui me fait douloir vous vient en evidance,
« Et puis l'Amour ne peult en rien dissimuler.
En l'an vingtetunieme apres que je fu né
Je senty de l'Amour la premiere secousse,
Je senty son venin en la saison plus douce,
Apres qu'il eut six mois dans mon cueur sejourné.
Le dixieme de Mars me sentant estonné
Ainsi que d'un esclat que Jupiter nous poulse,
Depuis que justement sa grandeur se courrouce,
J'apperceu que deslors j'estois empoisonné.
Et tout depuis ce jour je n'ay faict que me plaindre
D'Amour, & tant s'en fault que ma playe soit moindre,
Quand mesme je la sens augmenter tous les jours.
Mais depuis quelque temps j'addresse ma priere,
En delaissant mon Juge, à ma douce Joliere,
Car sinon de sa part jamais n'auray secours.
p.33
Amour se balançoit ainsi qu'une nuee,
Qui ja noire & espesse estrivant contre l'air,
Laisse puis çà puis là de son eau distiler,
Et puis tout en un coup nous la voyons crevee.
Ainsi ce faux Garson, dont la force esprouvee
Sur moy son serviteur ne se peult plus celer,
A le voir comme las ne pouvant plus voller
Laissa cheoir son carquois & son arc dans la pree.
Je vay tout curieux pour sçavoir que c'estoit,
Je leve le carquois : mais luy qui m'aguestoit
Se sentant offensé vint la teste baissee.
Je mei la main à larc, je pris à descocher,
Et luy qui est un Dieu, pour mieux me despecher,
Se transforma en tret, dont j'eu l'ame percee.
Je me plais en l'erreur de ma tendre jeunesse,
Je me plais quand je voy courber un arc Turquois
Contre ma fermeté, & qu'a toutes les fois
Cest Archer aveuglé dedans mon cueur addresse.
Je me sens tout joyeux si j'apperçoy qu'il dresse
Un brandon, quand il a desgarni son carquois,
J'ay le cueur allegé : car ce que je reçois
Ne vient que pour aimer une belle Maistresse.
Or qu'il ne voise plus orgueilleux se vanter
D'avoir quelque moyen de me mescontanter,
Puis que je ne crain plus ny ses trets ny sa flâme.
Car si c'estoit son but de me martiriser,
Fust-il plus cauteleux, il devoit s'adviser
Qu'il ne falloit choisir une si belle Dame.
p.34
Veux-tu sçavoir BEAUMAIS ce que fait ton Grévin,
Ce qui plus le tourmante & ce qui plus l'amuse ?
Tu le sçauras, Beaumais, c'est sa Dame & sa Muse,
Qui exercent son chant sur un subject divin.
Et ne se contentant, pour avancer sa fin
De vieillir sur un livre, encor' jeune il s'abuse
Apres ce fol Amour, & pense par sa ruse
Forcer comme un Geant les dieux & le destin.
Tant plus il marche avant, & tant moins il s'avance,
Il est tousjours nourri d'une vaine esperance,
De sa Dame & sa Muse incessamment geiné.
Sa Dame le detient au long de la journee,
De nuict il est charmé de sa Muse obstinée,
Voyla ce que luy sert estre en ce monde né.
Avez vous arresté de m'estre si rebelle ?
Dites ma Douce-fiere, avez vous arresté
De me fuir autant que ma grand' fermeté
Reprend de jour en jour une force nouvelle ?
Si le voulez ainsi, soyez moy donc cruelle
Et rebelle du tout, que je sois tourmenté
Tellement à ce coup, que pour la cruauté
Je ne puisse estre espris de quelque autre estincelle.
Vous en estes contente, & je le veux ainsi,
Vous l'avez arresté, & je l'accorde aussi,
« Le salut du vaincu c'est n'avoir esperance.
Ha dieu ! qu'elle fureur dont je me sens espris,
Je voy bien maintenant qu'en vain j'ay entrepris
De delivrer mon corps, qui n'est en ma puissance.
p.35
Lors qu'on parloit d'accord entre ces deux grans Rois,
Qui tiennent sous leur main le plus beau de la terre,
C'estoit lors, D'ESPINAY, que commença la guerre
Dont encore se plaint ma lamentable voix.
Et lors que sur ton Lut amoureux tu chantois
La douce cruauté qui tient ton cueur en serre,
C'estoit lors que l'Amour ainsi comme un tonnerre
Foudroyoit dans mon cueur l'honneur de son carquois.
Et voyla, D'Espinay, comment en esperance
De voir encor' la paix redorer nostre France,
Ce mortel ennemi me dressoit mon malheur.
Si bien que maintenant la guerre & la rancune
Des peuples ennemis, s'est ramassee en une,
Dressant son escadron contre mon pauvre cueur.
OLIMPE, ça ce sein, ça ces Tertres d'ivoire,
Qui portent au sommeet un corail enchassé,
Dont ce folastre Amour le plus souvent lassé
Me darde mille trets auteurs de sa victoire.
Ca Mignarde ce sein, ou ma voix, ma memoire,
Ma vie, mes esprits, & mon cueur enlassé
Sont demeurez captifs, depuis qu'a commencé
Vostre œil à triompher de moy & de ma gloire.
Ca Mignarde ce sein, affin qu'en une fois
Je puisse recouvrer en le baisant, ma voix,
Ma memoire, ma vie, & mes esprits : De l'autre
Retenez-le hardiment, car Amour la voué
Pour vous servir tousjours, dont je l'ay advoué :
Mais Mignarde en son lieu vous me donrez le vostre.
p.36
Tout le bien que j'atten de vous, fiere Maistresse,
N'est qu'une cruauté, un despit, un desdain,
Un cueur trop obstiné, un refus inhumain,
Une longue rigueur, une ingrate rudesse.
J'ay beau perseverer en mon humble caresse,
J'apperçoy maintenant que je poursuis en vain,
Le peu de bien que j'ay s'evanouit soudain,
Et à mon long torment je ne voy point de cesse.
Le fruict de mon service aumoins vous demourra,
C'est qu'avecque le corps vostre nom ne mourra,
Vengé par mes Sonets d'eternelle misere.
Et moy pour le guerdon de tout ce que j'ay faict,
Cest d'avoir rencontré un si divin object,
Pour monstrer aux nepveux ce que je pouvoy faire.
Petits Archers trompeurs qui de nuict voletants
A l'entour de mon lict martirez ma pensee,
Et qui de descocher n'avez la main lassee,
Envieux de mon bien & de mes jeunes ans :
Volez vers mon Olimpe, allez seuls joüissans
De ce qui m'appartient, & l'ayant resveillee,
Presentez en mon nom ceste carte esmaillee
De plaintes, de souspirs, de pleurs, & de tormans.
Et en la presentant, dites luy, Obstinee,
Tiendrez vous vostre grace à jamais destournee
De celuy qui pour vous vit miserablement ?
Au moins, si ne voulez entendre sa priere,
Entendez les tesmoings de sa longue misere :
Possible vous aurez pitié de son torment.
p.37
CHANSON V.
Vous voyez dans mes yeux
Ce qui plus me martire,
C'est mon cueur desireux,
Que vostre grace attire :
Vous avez son bon-heur,
Vous sçavez sa douleur,
Et n'en faites que rire.
Ce qu'il desire plus,
C'est d'estre vostre esclave,
Mais il craint le refus
D'une maistresse grave,
Qui ne l'estime, helas !
Digne d'un tel soulas,
Comme il n'est assez brave.
Or puis qu'il ne vous plaist,
Qu'il cherche ailleurs demeure,
Le chetif me desplaist,
Qu'il lamente, qu'il pleure
A jamis tormenté
Par son infirmité,
Puis qu'il fault que je meure.
Qu'il porte le torment,
Puis que trop temeraire
Il a faict le serment
D'endurer la misere :
p.38
Qu'il ne vienne à mes yeux
Ce meschant malheureux,
Qui ne vous a sceu plaire.
Jamais il ne pourra
Se loger chez une autre,
Dont chetif il mourra,
Et la coulpe ja nostre
Sera mise sur nous,
Mais beaucoup plus sur vous,
Pour autant qu'il est vostre.
Aumoins si je ne puis acquerir vostre grace,
Et que je soy' frustré de ce bien que j'attens,
Faites moy ce bon tour pour loyer des toumens,
Que j'ay trop malheureux souffert par longue espace.
Monstrez à mes Sonetz une plus douce face,
Que n'avez faict à moy, qui en mes jeunes ans
Tasche de vous venger de l'injure du temps,
N'ayant aucun soulas pour chose que je face.
Soyent ces vers ensuyvans gravez dans vostre cueur,
Pour tesmoigner l'effect de vostre grand' rigueur
Aux siecles advenir, & pour ma recompense :
GREVIN EN ADMIRANT UNE FIERE BEAUTE,
ENCOR' QU'IL N'AIST RECEU QUE TOUTE CRUAUTE,
NE LAISSE POINT D'AIMER SANS ESPOIR D'ALLEGEANCE.
p.39
Amour ce faux Garson me tient dessous sa loy
Ainsi qu'un pauvre esclave, exerçant sa puissance,
D'autant qu'il me voit ferme en ma perseverance,
Et que je l'ay tousjours redouté comme un Roy.
Car pour mieux redoubler sa cruauté sur moy,
Il adjouste tousjours quelque dure sentence,
Qui nourrit vainement ma trop vaine esperance,
Et de ce dur marteau veult esprouver ma foy.
Non content de cela il l'estraint, il me serre
D'un lien rigoreux, puis à l'aise il desserre
Tout en un coup sur moy le foudre Idalien.
OLIMPE, vangez moy de son outrecuidance,
Par une loy plus douce, & plus douce sentence,
Et pas l'embrassement d'un bien plus doux lien.
RONSARD, qu'un doux venin et le gentil erreur
D'un amour plus gentil dessus ta chanterelle
Feit tesmoigner l'ardeur d'une vive estincelle,
Qui avoit doucement espoinsonné ton cueur :
Ronsard, dis-je, qu'Amour par un effort vainqueur
Feit languir à l'object d'une beauté rebelle,
Arrosant ton esprit d'une source eternelle,
Pour tesmoigner à tous sa force & sa grandeur.
Si tu as commencé, en eschangeant ta lyre
A l'airain esclatant (ce que France desire)
La proüesse & grandeur de nos vaillans ayeux :
Ne vien voir mon Olimpe, evite son œillade,
Autrement dy adieu, adieu la Franciade,
Car plus que Francion ont de pouvoir ses yeux.
p.40
Encor' que le Destin sainctement ordonné,
Dont on ne peult changer l'immuable sentence,
Ainsi qu'il est sorti de divine ordonnance,
M'eust tousjours trebuché des le jour que fu né :
Toutesfois son arrest ne m'a tant estonné,
Qu'il aist aucunement esbranlé ma constance :
Car tant plus il m'assaullt, tant plus ma resistance
Empesche qu'on ne voit mon cueur desarçonné.
Par cela vous voyez, OLIMPE, que la force
De vostre serviteur se roidit & s'efforce
Encontre le Destin & son intention.
Il vous est donc aisé donner ce qu'il demande,
A sçavoir vostre cueur : car Amour le commande,
Entent qu'il est desja SIEN EN ELECTION.
Ce petit œil mignard, au dessous la vouture
D'un sourcil brunissant, dont l'esclair radieux
Resemble le flambeau qui le premier aux cieux
Brille un rays argentin, miracle de nature :
Puis un beau front d'ivoire, ou la belle closture
D'une tresse doree en replis tortueux
Et annelets crespez assemble ses cheveux,
Espars par cy par là d'inegale mesure :
Une bouche, un corail, une rose, un œillet,
Une levre, une freze, & un menton doüillet,
Ou nichent ces Meurtriers qui font pasmer mon ame.
Une joue d'alebastre, ou un beau teinct vermeil
Fait en s'entremeslant comme un petit soleil,
Ce sont les premiers traicts des beautez de Madame.
p.41
Ce que Nature avoit de chaste & d'honorable
Caché comme en espargne au plus creux de son sein,
Et dont elle avoit faict de tout temps le dessein,
Pour en faire en-apres un chef-d'œuvre admirable :
Elle le desploya d'une main liberalle,
En voulant redorer nostre sejour humain,
Alors que ma Maistresse apparoissant soudain,
Comme un rayon du Ciel, print naissance fatale.
Elle la feit compagne en maintien & beauté
Aux filles de Cypris, en saincte chasteté
A la chaste Pallas tutelaire de France.
Et affin qu'elle fust object des bons esprits,
Ell' luy donna naissance au plus beau de Paris,
Au giron des neuf Seurs, es bras de la Science.
La Terre pour vanger ses Enfans foudroyez
Par la force des dieux, ainsi que forcenee
Pour le dueil quell' portoit, toute descouloree
Laissa les monts, les vaux, & les bois despoüillez :
La mer se desechoit, & les flots desvoyez
Engloutis, delaissoyent leur carriere ordonnee,
Si bien que l'on pensoit que par la destinee,
Fussent les biens de terre & du ciel déniez.
Encor' sceut-elle plus vanger leur injustice,
Opposant la beauté de son parfaict Narcisse,
Duquel l'Amour brusla les deesses & dieux.
Comment pourray-je donc soustenir la vengeance
De l'Amour, opposant la plus belle de France,
Quant la moindre beauté à sceu brusler les cieux ?
p.42
Helas ! n'estoit-ce assez endurer de martire,
N'estoit-ce assez, Amour, pour te rendre vainqueur
De ton pauvre Grévin, d'avoir donné son cueur
A l'envieux Vautour qui le ronge & deschire ?
C'estoit assez, Cruel, il te devoit suffire,
Sans le bannir du bien & du premier bon-heur,
Que reçoit en amour un pauvre serviteur,
C'est de parler s'il peult à celle qu'il desire.
Tu m'arraches ce bien, & veux par ce moyen
M'estraindre d'avantage en ton facheux lien,
Triomphant plus long temps de moy & de M'amie.
Tu te fais tort, Amour, car au lieu que j'estois
Mourant & esperant le jour cinquante fois,
Je pers tout en un coup & l'espoir & la vie.
Ainsi que le lion qui de l'obscur d'un bois
Sortant tout affamé, se jette dans la pree,
Courant deça delà d'une course esgaree,
S'il oit de la brebis la lamentable voix :
Ainsi le Dieu d'amour tirant de son carquois
Le poison de ma vie, une fleche aceree,
Sortoit tout furieux de la voute azuree,
Cherchant de toutes pars le lieu auquel j'estois.
Il m'apperceut jouant sur un public Theatre,
Et m'ayant recogneu ne laissa de me batre,
Encore que pour lors je fusse desguisé.
Il commença le jeu de ma peine notoire,
Eschangeant une fable en une vraye histoire,
Une feinte risee en un feu attizé.
p.43
Non que je prise tant la recompense heureuse,
Joüissant de ce poinct qu'on estime parfaict,
Comme vostre douceur & grace qui me fait,
Oublier les travaux de la suyte amoureuse.
L'espoir en est nourri, l'attente desireuse
Entretient ma blessure, & puis le doux effect
Enlasse doucement mon cueur de son bien-faict,
Sans que puisse sentir ma playe douloureuse.
Tout ce que plus j'atten, c'est voir ma fermeté
Inciter à pitié vostre fiere beauté,
Et faire que puissiez entendre ma constance.
Non, non, je suis content seulement que l'Amour
Nourrisse vostre cueur d'un aussi dur sejour,
Et je m'asseure bien que j'auray jouissance.
CHANSON VI.
Quand je serois un estranger,
Un ennemi qui pour vanger
La querelle d'un Prince,
Foudroyroit ta province,
Si n'ay-je merité
La moindre cruauté
Que je reçoy pour m'estranger.
Quand je serois un fier soldart
Venu pour forcer ton rampart
D'une audace meurtriere,
Si n'ay-je Douce-fiere,
Si n'ay-je merité
La moindre cruauté
Que je reçois en tel hasard.
p.44
Je ne l'eusse jamais pensé
D'estre si mal recompensé
En ma perseverance,
Et que pour ma constance
J'aye ainsi merité
La moindre cruauté
Dont tu m'as le cueur offensé.
Ha ! Mauvaise tu prens plaisir
De m'empescher en mon loisir,
Tu prens plaisir Mauvaise,
Me faschant en ton aise,
Et que pour ton amour
Je meurs cent fois le jour,
Au vain object de mon desir.
Tant plus ton cueur m'est rigoreux,
Tant plus le mien est desireux,
Tant plus tu m'es cruelle,
Tant plus une estincelle
Nonobstant la rigueur
Furette dans mon cueur,
Et tant plus je me sens heureux.
Ne pense donc par ce moyen,
Me bannir d'un si doux lien,
Ne pense ma Joliere,
Pourtant si tu es fiere,
Que pour ta cruauté
Je vueille liberté,
Car malgré toy j'auray ce bien.
p.45
Je me plais de voir ma raison
Charmee d'un si doux poison,
Et qu'au moins j'ay matiere
D'addresser ma priere
Vers toy, qui en pitié
De ton autre moitié
Possible ouvriras ma prison.
Mais ainsi j'auray liberté,
Que seray tousjours arresté
Maistresse, à ton service,
Et sera ma justice,
Que je ne suis auteur
De la moindre rigueur
Dont tu as mon cueur tourmanté.
PONS, si ton bon vouloir fut jamais incité
Par les pleurs importuns & l'instante priere
De ton fidelle ami, va t'en vers ceste Fiere,
Luy remonstrant les poincts dont je suis tourmanté :
Porte luy ce souspir, & de ma liberté
Fay luy pour tout jamais la delivrance entiere,
Et l'asseure hardiment qu'elle seule premiere
Sceut forcer le rampart de mon cueur surmonté.
Tu luy diras sur tout (mon Pons) je t'en advoüe,
Que pour elle mon cueur devotement je voüe,
Mon cueur qu'autre beauté ne peut oncq' esbranler.
Va, je n'en suis fasché, puis que par la defense
Je suis à tort banni de sa douce presence :
Mais attisant mon feu, garde de te brusler.
p.46
Brunette, dont les yeux me servent d'un soleil,
Lors que je m'aviande en la douce Ambrosie
De vos rares beautez, & rallente ma vie
Dans le Nectar mielleux de vostre teinct vermeil :
Brunette, qui pouvez d'un seul clin de vostre œil
R'aiser plus doucement ma pauvre ame ravie,
Quand béante par l'air & panthoyement saisie,
Yvre de nouveautez dort un profond sommeil.
Brunette, si le vent empoupant ma navire,
Me veult faire surgir au port que je desire,
Or' que sois empesché de ce Faux envieux :
Je ne seray pourtant destourné de ma voye,
Pourveu que de ma Hune attentif je vous voye,
Et que sois radressé du Phare de vos yeux.
Compensez mon amour *d'un amour mutuelle,
Dame, qui me pillez & l'esprit & le cueur,
Compensez mon amour, & de pareille ardeur
Laissez couver le feu dans vostre ame rebelle.
Laissez dans vostre cueur, laissez ma Toute-belle,
Escouler doucement ceste douce liqueur,
Par qui jadis Amour se feit des dieux vainqueur,
Et peut bien addoucir la plus fiere & cruelle,
Dame, ne pensez pas ce grand Dieu despiter,
Comme si vous pouviez contre luy resister :
Car si n'avez encor' senti son estincelle,
Si la sentirez vous, & possible à l'endroict
D'un qui recompensant ma cause & mon bon droict,
Vous manquera d'autant que je vous suis fidelle.
p.47
Dame, JE QUIERS A UNG, cest Ung est vostre cueur,
Vostre cueur est ma mort, qui la mort me denie :
Et si par ceste mort mon ame estoit ravie,
Je serois en un coup de mille morts vainqueur.
Si je meurs mille fois, le faux Amour trompeur,
Qui à chesnes de fer tient mon ame saisie,
Remet dedans mon cueur une nouvelle vie,
Retranchee subit par nouvelle rigueur.
Donnez moy ceste mort, las ! affin que je meure
Mille morts en un coup, & qu'en une mesme heure
Je sente mille assaults au milieu d'un effort.
Ou bien, ma Toute-belle, ou bien Douce-ennemie,
Faites de vostre cueur une nouvelle vie,
Et plus je ne seray poursuyvant une mort.
LOYS, as tu receu la lettre de Madame ?
S'il est ainsi, Loys, n'arreste plus long temps
A me faire joüir de ses rares presents,
Autrement dis adieu à mon cueur & mon ame.
Helas ! tu scais tant bien que mon desir s'enflâme
D'autant que tu me fuis, tranche doncque mes ans,
Ou donnes en un coup ce qui les rend contans,
Et ne ventile plus si vainement ma flâme.
Ha ! je l'oy, ce me semble, & la voy, & la tien :
Non, ce n'est elle pas, jamais un si grand bien
Ne me pourroit venir : je l'ouvre, je la baise,
Je commence à la lire, & si ne puis penser
Que je puisse achever sans vivre & trespasser,
Trespasser & revivre au milieu de tell' aise.
p.48
Mon cueur enamouré de vostre cueur, Mignarde,
Mignotoit un bouquet des plus exquises fleurs,
Que le riche printemps par les douces chaleurs
Des doux-souflants Zephirs ventile & amignarde.
Quand il l'eut achevé, il le donna en garde
A l'Espoir, qui le meit aux ruisseaux de mes pleurs,
Pensant le rafraischir : mais mille & mille ardeurs
Le feirent deseicher sans qu'Espoir y print garde.
« Lors, comme en un besoing il se fault adviser
« D'une addresse plus grande, il se feit desguiser,
Luymesme en un bouquet vint en vostre presence.
Il fut receu de vous, & mis en vostre sein :
« Ainsi souventesfois au default d'un dessein,
« Il advient un bon heur contre toute esperance.
Je fus evanouy dans le sein de Madame,
Alors que je senty le poison s'eslancer
Dans les lieux plus secrets de mon libre penser,
Saisissant en un coup ma raison & mon ame.
Le favorable accueil æsla si bien ma flâme,
Qu'a l'instant me senty & vivre & trespasser,
Ravi ja commenceant pour me voir caresser,
De suyvre la beauté qui m'englace & m'enflâme.
Je fu poete des lors sans longuement ronger
La fueille du laurier, sans curieux songer
Sur le mont de Parnasse, & boire de son onde :
Car je peus aiseement assouvir ma raison
De mille deitez par ceste pasmoison,
Ainsi que dans son sein toute grandeur abonde.
p.49
Encore que je soy' vostre esclave, Maistresse,
Et que d'un seul clin d'œil vous puissiez foudroyer
Ce pauvre langoureux, qui ne fait qu'employer
Ses ans pour addoucir vostre grande rudesse :
Encor' que je prevoye une rigueur, si est-ce,
Que je suis tousjours prest d'attendre & d'espier
Mille & mille moyens, qui me pourront lier,
Et delivrer es mains de la cuisante angoisse.
PARIS, maudict le jour que jamais je te vei,
Puisque tu prens plaisir de me voir asservi
A l'appetit cruel d'une Dame si fiere.
Toy qui cognois l'Amour, & qui pour ton plaisir
As de tout ta patrie offensé le loisir,
Ne crains-tu point des dieux une vengeance entiere ?
Sur les replis courbez de la Seine ondoyante,
Un soir je caressoy' doucement ocieux,
Celle qui seulement d'un rayon de ses yeux
Foudroyé dessus moy, m'asseure ou m'espouvante :
Quand voyci tout subit une forte tourmante,
Qui poissant la clarté du beau serein des Cieux
D'un double estourbillon noir-palle pluvieux,
Esbloüit en un coup ma raison plus constante :
Je fus evanoui en sentant peu-à-peu
Escouler en mon ame un venin & un feu,
Dont ce cruel Amour se faisoit ja mon maistre.
La tourmante s'enfuit, quand Olimpe eut jetté
Sur le ciel murmurant un rays de sa beauté,
Mais la jettant sur moy ell' feit mon mal accroistre.
p.50
NAIADES, qui hantez les humides rivages
De la riviere d'Oyse, & qui souventesfois
Sur les replis de Breche au son de vostre voix
Carollez à plein saults sous les espez fueillages.
Vous veistes mon Olimpe, & de vos beaux ombrages
Esleus entre les bras des plus verdoyants bois,
Vous luy feistes present le premier jour du mois,
Qui donne liberal les vins & les fruictages.
Au moins la veistes vous, & pouvez maintenant
Juger si c'est en vain que je plains mon tourmant,
Et si je suis heureux d'avoir telle Maistresse.
Je le suis voyrement, & si j'ay bien raison
De me plaindre captif en si forte prison,
Veu que pour tout soulas je n'ay qu'une rudesse.
CHANSON VII.
« Heureux celuy duquel la vie
« Oncque ne se veit asservie
« Sous le joug de ses passions,
« Et qui d'une ame vertueuse,
« Maistrise la trop desireuse
« Volupté des affections :
Mais celuy qui a veu tes yeux
Sans souspirer, est plus heureux.
Je les ay veus, & en mon ame
J'en retien la cuisante flâme,
Et les fleches dedans mon cueur,
Dont je cognoy, fiere Maistresse,
p.51
Qu'elle peult estre leur addresse,
Quand ils decochent leur fureur.
O ! si j'eusse veu tes beaux yeux
Sans souspirer, je fusse heureux.
Je les ay veus, & en souspire,
Et toutesfois plus je desire
Estre touché de leur beauté :
Car je sçay bien, ma Toute-belle,
Qu'ils portent avec l'estincelle
Un poinct de ma felicité :
Ainsi quand je puis voir tes yeux
En souspirant, je suis heureux.
Puis qu'il est arresté par fatale ordonnance,
Que je meure en tes bras, PARIS, & que la mort
Ja-ja me bien-heurant me poulse sur le bort,
Pour allenter ma soif au fleuve d'oubliance.
Puis qu'il est arresté que pour la recompanse
De ma grand' fermeté je sentiray l'effort
Des trois fatales Seurs, qui ont filé mon sort,
Je me plais de mourir au plus beau de la France.
Et te supply, Paris, que sur mes os couvers,
Pour un long souvenir soyent engravez ces vers,
Tesmoins aux successeurs de ma fidele flâme :
CI GIST SOUS CESTE TOMBE UN POETE CLERMONTOIS,
OPINIASTRE AMANT, QUI MOURANT UNE FOIS
SE SENTIT BIENHEUREUX D'ENDURER POUR SA DAME.
p.53
Mes pleurs & mes souspirs sont flameches ardantes,
Qui d'autant que le feu couvoit dedans mon cueur,
D'autant de jour en autre ells esmeuvent l'ardeur
Delaissee en mon corps es playes plus cuisantes.
Tout cela qu'en six mois les flammes renaissantes
Avoyent faict elever du vif de leur chaleur,
Ainsi comme en reserve à future douleur
S'estoit mis dans mes os & veines attirantes.
Or pourtant que le feu augmenté doublement,
Veult un lieu redoublé à son proche element,
Ne se pouvant tenir en petite closture :
Le tout sort eschangé en pleurs & en souspirs
De mes os esclatez, & de ces faux desirs,
Ainsi qu'ils sont de feu, les flammes j'en endure.
Sur le plus beau patron des plus belles idees
Assises à l'entour de dame Eternité,
Fut tiré le pourtraict de la seule beauté
Ou de tout mon espoir les æsles sont guidees.
Les contraires humeurs y furent accordees,
Eschangeant leur contraire en une cruauté,
Qui s'opposant au fort de ma grand' fermeté
Tiennent dessous leur main mes puissances bridees.
Le feu, l'air & la terre, & l'humide element
L'un à l'autre meslez feirent ensembleement
Un mutuel accord, si bien que des ceste heure
Conjurerent ensemble en mon commun malheur,
Composant le venin qui fait ardre mon cueur,
Et asserant le tret dont il fault que je meure.
p.53
Hé ! si le mal d'aimer recevoit guarison
Par art de medecine, ou par la necromance,
Il y a ja long temps pour avoir delivrance,
Que j'eusse contre luy pris un contrepoison.
Ce dont je le combas est ma seule raison,
De ma seule raison je luy fay resistance,
Mais helas ! la raison n'a pas ceste puissance,
Veu que desja l'Amour la tient en sa prison.
Adieu donc ma raison, adieu la medecine,
Et les cercles charmez, une playe divine
Ne se ferma jamais sans un divin pouvoir.
Me soit donc le recours à vous ma Douce-fiere,
A vous Toute-divine addressant ma priere
Je pourray de mon mal quelque allegeance avoir.
Hé ! quel cruel Démon sur mon bien envieux
A tousjours martelé au roc de ma pensee,
Depuis l'heure & le jour que fut encommancee
La blessure & la flâme en mon cueur amoureux ?
Je suis au desespoir, & si suis desireux,
Et puis tout en un coup l'esperance eslancee
Vient chatouiller mon ame, & elle courroucee
Desdaigne les appasts de l'espoir curieux.
Il me falloit choisir une Dame moins belle,
Ou ne me rendre pas si constant & fidelle,
Pour n'estre point geiné de l'espoir & desir.
Je faux, veu que je suis par fatale ordonnance
Son amant destiné, je n'avoy la puissance
De la prendre ou laisser, rejetter ou choisir.
p.54
Tout ainsi que le feu brandi du hault des cieux
S'eslance çà & là sur les flancs de la terre,
Depuis que Jupiter envoye le tonnerre
Pour venger les pechez des plus malicieux :
Ce feu (tant est subtil) passe au travers des lieux,
Qui resistent le moins, & s'attizant il erre
Par les porres du corps, puis sa force il desserre,
Pardonnant à la peau, sur ce qui est au creux.
Ainsi le doux venin, & la secrette flâme,
Qui brillante sortit des beaux yeux de Madame,
Perça soudainement tous mes esprits enclos.
Puis furetant mon Tout, n'exerça sa puissance
Sur ce qui luy faisoit le moins de resistance,
Mais foudroya d'un coup mes veines & mes os.
Je sens en mes esprits la fievre continue
Avoir depuis six mois pris son commencement,
Je la sens en mon cueur brusler incessamment
Absente de l'object dont elle est maintenue.
Plus sa cause je quiers, moins m'est elle cogneue,
Et ainsi je ne puis avoir allegement,
Car avant qu'ordonner quelque medicament,
Il fault sçavoir le fond duquel elle est venue.
Et en cela je veux desmentir Galien,
Quoy qu'il soit nourrisson du prince Delien,
Quand il dit que le chault qui nos esprits enflâme
Fait la fievre d'un jour : car s'il estoit ainsi,
Je n'eusse plus l'accez dont mon cueur est transi,
Veu qu'il vint seulement d'un clin d'œil de Madame.
[p.55]
« S'il est vray que le Ciel nos fortunes balance,
Et que pour un bien-faict nous recevons du bien,
Je suis bien asseuré qu'à l'eschange du mien,
Du Ciel à tout le moins auray-je recompanse.
Mon bien-faict c'est aimer & vivre en esperance,
Estre tousjours constant & fidelle, combien
Qu'a mon perseverer on oppose un maintien
Cruel & rigoureux, déniant jouissance.
Mon amour, mon espoir, ma constance, ma foy
Balancez aux rigueurs que de vous je reçoy,
Tesmoigneront assez vostre grande injustice.
Vous qui estes celeste, en faisant le devoir
Du Ciel, recompansez par amour, par espoir,
Par constance, par foy, un si loyal service.
Je vanteray tousjours les yeux de ma Maistresse
Les plus beaux & parfaicts qu'oncque la France aist veu :
Si l'on veult alleguer que l'Amour m'a deceu,
Et que suis aveuglé du feu de ma jeunesse :
Qu'on la contemple un peu, on sçaura qu'elle addresse,
Ils ont à descocher, & quand on l'aura sceu,
On ne s'esbayra si ce que j'ay receu
Enfermé dans mon cueur, me tourmente & me blesse.
On me dira heureux que si gentil erreur
Conduit mes jeunes ans sous l'æsle du Vainqueur,
Et plus heureux encor' d'avoir si belle Dame,
Qui du rays de ses yeux ne m'a tant seulement
Faict sentir l'esguillon de l'amoureux tourment,
Mais m'a donné moyen de descrire ma flâme.
p.56
Mon BEAUMAIS, mon confort, qui loing de ton Grévin
AEslé du doux espoir abbandonnas ta terre,
Pour en autre pays avec peine acquerre
Ce qui est peculier à ton esprit divin :
Revien quand tu voudras, tu trouveras ma fin
Poursuyvie à l'effort de l'Amour qui me serre,
Et qui incessamment dedans mon cueur desserre
Les bourreaux affamez de mon pauvre destin.
Tu m'as veu, mon Beaumais, des ma premiere enfance,
Tu m'as veu, mon Beaumais, depuis mon innocence
Jusqu'a vingt-et-un an tousjours libre & gaillard :
Revien quand tu voudras, je suis en servitude
Mené à l'appetit d'une Dame trop rude,
Et d'un des trets d'Amour percé de part en part.
CHANSON VIII.
Ce sont tes beaux yeux qui me font
Ne tenir compte du vulgaire,
Et seulement pour te complaire
Porter la honte sur le front :
Ce sont tes yeux qui me font suyvre
Ce qui seul me peult faire vivre,
Ce sont, Mignarde, tes beaux yeux
Qui m'acheminent jusqu'aux cieux.
Tes yeux nourrissent mon espoir,
A leur mouvoir je sen mon ame,
Qui s'esvertue & se renflâme
Plus envieuse de sçavoir :
p.57
Et d'autant que tu es plus belle
Que les mortels, elle immortelle
A l'object de telle beauté
Ne cerche qu'immortalité.
Ce sont tes yeux tant seulement,
Qui du giron de la nature
Me font tirer la nourriture
Dont se repaist mon jugement.
Tes yeux m'induisent à bien faire,
Pour en bien faisant te complaire :
Bref, on ne peult dire combien
Tes beaux yeux me causent de bien.
Ou soit qu'un Aquilon glacé
Les froides campagnes esvante,
Ou la frayeur d'une tourmante
Suyve le nautonnier lassé :
Ou soit que la saison premiere
D'une rousee printaniere
Rajeunisse les monts & vaux,
Ainsi qu'elle fait mes travaux.
Auparavant que de les voir,
J'estoy' tout mal plaisant & rude,
Maintenant sous leur servitude
Je quier l'honneur & le sçavoir :
Je quier pour te servir, Maistresse,
Toute grandeur & gentillesse,
p.58
Et pour n'estre veu cazannier,
Je tasche d'estre le premier.
Tout ainsi qu'un pré quand l'hyver
Relasche sa force engourdie,
Monstre une plaine plus hardie
Sentant le printemps arriver :
Ou comme l'Aigle audacieuse
Prouve sa race genereuse,
Si constante elle est regardant
La chaleur d'un Midi ardant :
Ainsi tes beaux yeux nompareils
Me servirent d'une lumiere,
Et des ce temps, douce Joliere,
Ils me furent deux beaux Soleils,
Qui renouvellant en ma vie
La jeunesse trop amortie,
Prouverent l'espoir de mon cueur
Au seul object de leur grandeur.
Je recherche donc en tes yeux
La seule cause de ma vie,
Et à ce faire me convie
L'accord qu'ils ont avec les cieux :
Aussi ont ils ma Toute-belle
Maistrisé mon ame rebelle,
Qui ores ne cerche qu'avoir
La joüissance de te voir.
p.59
Grace, Beauté, Vertu, & toute gentillesse
Avoyent faict un complot contre ma fermeté,
Bien que j'eusse juré de suyvre liberté,
Renonçant pour jamais au joug d'une Maistresse :
Ils avoyent toutesfois de si subtile addresse
Emmielé mon cueur, que sans Grace & Beauté,
La Vertu pouvoit bien forcer ma cruauté,
Empreincte comme ell' est en sa tendre jeunesse.
De ces quatre tu fus dompté premierement,
Ores par la Vertu tu es pareillement
Retrainé comme moy à l'amoureux naufrage.
Rien ne sert le voguer tant de fois entrepris,
On ne veult descouvrir ce dont l'on est espris,
Nonobstant, mon FARDEAU, ne perdons le courage.
JODELLE, mes Sonets ne sont que simple prose,
Que l'Amour accourcit selon son bon advis,
Et moy comme le feu qui esmeut mes esprits
S'allume ou s'attiedit, la rythme j'en compose.
Cil qui feignant l'amour, en son esprit dispose
De monstrer par ses vers ce qu'il a bien appris,
Affin de s'acquerir du verd laurier le pris,
Remasche les secrets de la Metamorphose :
Mais moy que l'Amour tient des long temps prisonnier,
Captif comme un forçaire au joug de son collier,
Je n'escry la grandeur, mais le mal qui me blesse :
Et je n'estime pas un homme estre amoureux,
Qui farde affecteement ses beaux vers orgueilleux,
Entant qu'il ne le peult pensant à sa Maistresse.
p.60
Je sen le doux venin ramper dedans mon cueur,
Je sen un feu secret qui se couve en mon ame,
Je sen le tret aigu qui mes muscles entame,
Et de mon propre sang empourprer ma couleur :
Je sen dans l'estomach la fatalle liqueur,
Et dedans mes esprits une cuisante flâme,
En ma chair & mes nerfs la douleur qui me pasme,
Et de mon sang perdu une morte langueur :
Les trois m'ont assailli, un tesmoigne ma peine,
Les trois sont demourez, l'autre ha sa course vaine,
Et je couve en mon corps mon ennemi mortel :
Car le sang auquel gist mon esprit & ma vie,
S'escoule à grands ruisseaux jusqu'au pieds de M'amie,
Qui s'esgaye de voir mon desastre estre tel.
J'ay quelque-fois tenté d'œillader les merveilles
De ma fiere Angelette & sa rare beauté,
Ses beaux soleils bessons, & son liz argenté,
Et le double corail de ses levres vermeilles :
J'ay tenté d'œillader ses boulettes pareilles
A un tertre jumeau d'un beau laict cailleté :
Mais depuis que j'avoy l'œil sur elle jetté,
Je me sentoy picqué comme de mille abeilles,
Mille trets, mille feux s'eslançoyent dans mon cueur,
Me poignants d'esguillons, me bruslants de chaleur,
Yvre de doux venin, esblouy d'estincelles :
Si bien qu'en peu de temps, comme un homme charmé,
Ny mourant ny vivant, j'eu le cueur entamé,
Sans brusler au milieu de cent flâmes cruelles.
p.61
Douce Joliere, helas ! entendez ma priere,
Donnez à vostre esclave un eslargissement,
Et si vous ne voulez vous fier au serment,
En usant envers luy de rigueur coustumiere :
Helas ! prenez son cueur, prenez, douce Joliere,
En ostage son ame, & laissez seulement
Quelque esprit en son corps pour le gouvernement
De sa piteuse voix qui demeure derniere.
Vous voulez doncq du tout cruellement tuer
Celle qui est des dieux faicte pour vous louer !
Prenez, prenez le corps, & l'esprit, & la vie,
Aussi bien est-ce faict, j'aime bien mieux me voir
Mourir dedens vos bras, que delivrance avoir,
« Miserable est l'Amant qui ne meurt pour s'Amie.
Que veux-tu, DENISOT, que veux-tu que je chante ?
Je chante ma douleur, je descris mon secret,
Je chante mon trespas, je descris un regret,
Je chante, je descris ce qui plus me tourmante :
Je descris le flambeau qui dans mon cueur augmente,
Et je chante l'Amour ce Guerrier indiscret,
Cest injuste Guerrier, qui n'a de mesme tret
Navré la cruauté qui encor' me contente :
Et tu veux, Denisot, que je chante de paix,
Que je chante de paix entre cent mille trets,
Que je calme mes vers au milieu d'un tonnerre !
Denisot, je ne puis descrire un dieu si doux,
Sentant le dur Tiran me marteler de coups,
Et n'ayant essayé qu'une immortelle guerre.
p.62
Non, je ne suis premier en la course Olympique,
Devant tous les humains s'y vindrent presenter
Le bon vieillard Saturne, & son fils Jupiter,
Pour vuider le discord de leur querelle antique :
Ce n'est point du jourdhuy que le feu qui me picque,
Ensorcelant mon soing vient les hommes tenter,
Car en cecy, TALON, je ne fay qu'imiter
Des Dieux & Demidieux la grandeur fanatique.
Devant moy ont couru les deux Freres jumeaux,
Et en ont raporté les destinez rameaux,
Des plus braves vainqueurs la plus exquise proye.
Et moy je suis content, si j'ay ceste faveur,
(Ainsi que le Vieillard qui veit son fils vainqueur
Couronné du rameau) de me mourir de joye.
J'auray en reverence, & me sera chomable
Le plus beau jour d'esté, auquel premierement
Paoureux descouvry mon langoureux tourment,
Et de mon cueur navré la blessure incurable :
Ce beau jour me sera à jamais desirable,
Seul fidelle tesmoing de mon contentement,
Seul fidelle tesmoing de mon sacré serment,
Par lequel je promy luy estre serviable :
Et affin que ce jour soit recogneu de tous,
Je pry qu'à tout jamais il soit serein & doux,
Et que d'une rosee il emperle la terre :
Et pour autant qu'il est sacré à Jupiter,
Je le pry qu'il ne vueille à ce jour tourmenter
Les champs & les citez de foudre ou de tonnerre.
p.63
Il estoit desja nuict, & la voute des cieux
Couverte d'un manteau, monstroit la claire estoille,
Qui premiere apparoist clouee à ce grand voille,
Brillant en toutes pars de mille & mille feux :
Ja-desja distilloit le somne gracieux,
Le somne oste-souci respandoit dans ma moelle
De sa douceur mielleuse, & du vent de son æsle
Afflatant mes esprits faisoit clorre mes yeux :
Voicy venir vers moy, voyci la feincte image
D'Olimpe, qui au double allumant mon courage,
Me ravit aux douceurs d'un faux accollement.
Hé bon dieu ! que d'œillets, que de liz, que de roses
Recevray-je alors à pleines mains descloses,
Si je suis compensé d'un vray accollement ?
Mon OLIMPE, ensuyvez ceste Olympe Thebaine,
Qui du dieu Medecin, du grand dieu Delien,
Avoit si bien appris le salubre moyen,
Qu'apres ell' merita le beau nom de Divine :
Et venez moy guarir, vous qui n'estes humaine
Ayant ce dieu pour pere, & tenez le lien
Dont me lie & m'estraint le dieu Idalien,
Qui dans mon pauvre cueur tout mutin se pourmeine.
Dame, que la rigueur n'habite point en vous,
Comme le mont d'Olympe à tousjours esté doux
Fertile, gracieux, & plein de gentillesse :
Monstrez vous envers moy de douce affection,
Et je diray qu'avez tout' la perfection
De ceux qui ont porté vostre beau nom, Maistresse.
p.64
CHANSON IX.
Voyez mes pleurs je vous supplie,
Oyez mes souspirs ceste fois,
O vous les antres & les bois,
Si quelque scintille de vie
Demeure en vous, et si les dieux
Habitent encore en ces lieux :
Riviere d'Oyse ou ma Maistresse,
La perle de tous les humains,
Plongea ses delicates mains,
Puisque l'on te tient pour Desse,
Escoute aujourdhuy la langueur
D'un miserable serviteur :
Puisque le ciel veult que je pleure
Mon malheur jusques à la fin,
Si j'ay tant de bien du Destin,
Que pleurant pour elle je meure,
Qu'il face qu'elle pleure aussi
Sur mon corps à demi transi :
Affin que ma pauvre ame nue
Sortant pour s'envoler aux cieux,
Et passant devant ses beaux yeux,
Soit par les larmes retenues :
Car possible que l'une alors
Luy servira d'un nouveau corps.
p.65
Possible qu'Olimpe addoucie,
Me sachant pour elle gesir,
Et ayant au cueur desplaisir,
Trop tard regretera ma vie :
Et puis la pitié des haults dieux
Nous feront deux astres aux Cieux.
L'un d'eux tesmoignera la peine
Que j'endure, pour constamment
Souffrir cest amoureux tourment
A l'appetit d'une inhumaine :
L'autre, que tousjours la pitié
Ensuit une chaste amitié.
Voyez, Amans, voyez quel est mon dur tourment,
Voyez Amans pour-dieu, combien grande est ma peine,
Je meurs de mesme mal que feit l'Enfant d'Alcmene,
Je meurs bruslé de feu, mais plus estrangement :
Il brusloit à l'effect de ce medicament
Par lequel se vangea Dianire inhumaine :
Mais moy je suis bruslé dedans une fontaine,
Plus que ne fut Hercul' traicté cruellement.
La fontaine ou je suis ce sont mes chauldes larmes,
Qui pour me martirer servent de vives flâmes,
Et miserablement me bourrellent à tort :
Ainsi l'onde qui ha le beau nom de ma Fiere,
En retirant sa course est nouvelle matiere
A un feu perennnel qui brusle sur son bort.
p.66
Ingrate je vous nomme, ingrate voyrement,
Qui ne recompansez mon fidelle service,
Quant pour tous mes bien-faicts, la rigueur, l'injustice
Me suit pour augmenter mon mescontentement.
Tout ce que j'ay souffert ne vient tant seulement
Que pour vous trop aimer, & faisant mon office
Ne craindre le danger d'une meurtriere lice,
Prest pour vous trop aimer de mourir constamment.
Las ! pour vous trop aimer je ne m'aime moymesme,
Car or' que je me sente estre en mon mal extreme,
Si ne veux-je pourtant avoir aucun confort.
Aimez moy doncq', M'amour, si voulez que je vive,
Et veu qu'il ne m'en chault, vous mesmes attentive
Au mal qui me poursuit, sauvez moy de la mort.
Je seray faict la fable à ce sot populaire
Pour vous avoir aimé, & ne m'en repen point,
Non, je ne m'en repen, si je gaigne ce poinct
D'estre au moins asseuré de vous avoir sceu plaire.
Qu'il brocarde à son aise, il ne me fera taire,
Car je suis vostre esclave, & ne m'en repen point,
Non, je ne m'en repen, si je gaigne ce poinct
D'estre au moins asseuré de vous avoir sceu plaire.
Et jure en vostre main vostre saincte grandeur,
(Qui seule sceut graver au rocher de mon cueur
Les premiers trets d'Amour) que jamais autre dame
N'y aura demeurance, & que plustost la mort,
Seul recours de mes maux, m'aura dessus son bort,
Que je soy' rebruslé d'une nouvelle flâme.
p.67
Je me plais avec vous, Tesmoins de ma misere,
Quant à loysir je voy ce qu'avez deposé
Touchant la vive ardeur du brasier attizé,
Qui exerce tousjours sa flâme coustumiere.
Vous tesmoignez assez la rigueur de ma Fiere,
Et me plais en cela d'avoir bien disposé
Selon mes passions ce que j'ay composé :
Mais pourtant je ne voy response à ma priere.
Il me fault donc penser que n'estes suffisans
N'estans assez fardez, comme les courtisans
De sa grande beauté : mais je ne puis mieux faire.
Et si n'estime pas qu'on puisse declarer
Le quart des passions qui me font desirer,
« Et pourtant il vault mieux escrire que se taire.
Je suis ferme & dispos, & ne me puis defendre,
Je suis d'un grand courage, & le cueur me default,
J'ay les æsles au flancs, & ne puis voller hault,
J'ay vaincu l'ennemi, & à luy me fault rendre :
J'ay des moyens assez, & ne puis entreprendre,
Je cognoy bien mon mal, & ne sçay qu'il me fault,
Rien ne m'est denié, & de tout j'ay default,
Je n'ay besoing de rien, & tout il me fault vendre.
De rien ne m'ont servi ma defense & mon cueur,
Ny le vol dont je suis de l'ennemi vainqueur,
Ny tous mes beaux moyens, & moins la cognoissance
Que j'ay eu de mon mal, ny tout le bon credit,
Ny l'usufruict du bien qui ne m'est interdict,
Puis qu'il fault que je meure en si grande abondance.
p.68
Dont vient cela, RONSARD, que d'autant plus on chante
De l'Amour, pour moindrir ce tourment langoureux,
D'autant plus se plaignant on devient amoureux,
Et plus ce doux erreur à nos yeux se presente ?
Encore sur la mer, apres que la tourmante,
Le tonnerre, & l'esclair, & le ciel nubileux
Ont monstré quelque-fois leur front audacieux,
Nous voyons du soleil la face reluisante.
Cest ce croy-je, Ronsard, que la mer & l'Amour
Ont mesme naturel : car la mer pour un jour
Quell' se monstre paisible, elle esmeut le courage
Du marinier sauvé, qui retourne au danger :
Et l'Amour quelque-fois, pour nous encourager,
En se monstrant plus doux, nous rappelle au naufrage.
Ne vous enfuyez plus, ô ma douce Angelette,
Helas ! je ne suis pas un avare meurtrier,
Un voleur inhumain, qui pour vous espier
Attend un riche gain d'une pauvre desfaicte :
Mais bien je suis celuy que l'esperance allaicte,
Et qui vient à vos pieds humblement vous prier,
Qu'ayez quelque pitié de vostre prisonnier
Cruellement bruslé d'une flâme indiscrette.
Et tant plus je vous prie, & tant plus vous fuyez,
Et encor' en fuyant tant plus vous me liez :
Je n'useray donc plus envers vous de priere :
Mais bien pour me vanger je prieray Cupidon
D'allumer vostre cueur d'un aussi chault brandon,
Affin qu'à vostre tour soyez ma prisonniere.
p.69
Mignonne, baisons nous, embrassons nous Mignonne,
Mon cueur, mon sucre doux, versez à l'abandon
De vos douceurs sur moy, & en l'honneur du nom
Que j'ay tant faict sonner, qu'un baiser on me donne.
Ha ! ce n'est pas assez, le nom plus en ordonne,
Pour six lettres qu'il ha, redoublez vostre don
De six baisers doublez, & huict pour le surnom
Redoublez d'autre huict : ça donc ma Toute-bonne,
Ca que tous mes esprits s'espandent dans ce sein,
Pour plustost appaiser & ma soif & ma faim
Dedans le doux Nectar & la douce Ambrosie
De vos rares beautez : mais pauvre malheureux !
J'ay deux maux qui me font tousjours plus desireux,
La Fievre & le Voulime ennemis de ma vie.
Quand je voy ce Badin qui courtise Madame,
Et qui paisiblement tout joyeux l'entretient,
La muguette & cherit, CROZON, il me souvient
D'un Geant orgueilleux que l'audace renflâme.
Je sen bien esmouvoir un courage en mon ame
Pour m'en vanger, mais quoy ? la chanson m'en retient,
Qui dit qu'en vain il fait si hault voler sa flâme,
Et que c'est au soleil que la lune appartient.
Qu'il mette Pelion & Osse sur Olympe,
Et puis tout furieux, qu'il s'efforce, qu'il grimpe,
Qu'il monte pres du Ciel pour les dieux despiter,
Si ne fera-il rien, je cognoy sa puissance,
Je cognoy bien sa force & son insuffisance,
Et qu'il redoute trop le feu de Jupiter.
p.70
PLATON, s'il estoit vray ce qu'asseurer tu oses,
Et ce que tu nous as laissé par tes escrits,
Que les Formes de tout fussent en nos esprits
(Ainsi qu'ils sont parfaicts) infuses & encloses :
S'il estoit vray, Platon, tout ce que tu composes,
Et que j'ay jusqu'icy soigneusement appris,
Eut esté par avant de mon ame compris,
Et du resouvenir je sçauroy' toutes choses.
Mon Platon, je ne puis bien accorder ce poinct,
Car j'ay appris l'Amour, & si ne l'enten point,
Et moins qu'au premier jour cognoy-je sa nature.
Il fault donc que l'Amour soit un art tout nouveau,
Qui ne peult aiseement entrer dans le cerveau,
Puis que pour le sçavoir tant de mal on endure.
Tu as delaissé Cypre, ô fiere Idalienne,
Mere des doux amours, pour venir habiter
Au palais de mon ame, & pour mal me traicter,
Tu rangreges encor' ma blessure ancienne.
Il fauldra qu'oravant la feste Cyprienne
Se face dans mon cueur, & ne puis eviter
(Alors que les Amants te viendront presenter
Les dons accoustumez) qu'en cendre il ne devienne.
Car depuis que tu vins, tousjours mon feu ardant
A boulli dans mon foye, & d'un amer mordant
Espandu çà & là me donna la jaunisse :
Si bien qu'il ne fault plus, pour consumer mon corps,
Que le feu destiné qu'on allumera lors,
Qu'Olimpe te viendra offrir son sacrifice.
p.71
Pourtant que le Destin ne me veult tant de bien,
Que j'emporte joyeux quelque gain aggreable,
Je dy que je vous suis serviteur redevable,
Et que tout ce que j'ay est vostre, & non plus mien.
Recevez donc mon Tout, & regardez combien
Cest importun malheur me feroit miserable,
Si je ne vous trouvoy' honeste & favorable,
Humaine, gracieuse, & de doux entretien.
Or puisqu'il est ainsi, je vous fay delivrance
De mon cueur, de mon Tout, & de mon esperance,
Car je ne veux forcer le Destin ja vainqueur.
Et ou l'arrest du ciel me seroit tant contraire,
Que de n'estre receu en mon humble priere,
Je suis prest de mourir en un si doux malheur.
Amour est un Démon qui tousjours se pourmeine
A l'entour de mon lict sans jamais se lasser,
Et pour facilement mes efforts devancer,
Il tient mille amoureaux dont il est capitaine.
Il les tient tous armez avec la trousse pleine
De deux cent trets aigus pour mon cueur transpercer,
Et me faire en un jour mille fois trespasser
Au simple souvenir de ma trop inhumaine.
UTENHOVE, à bon droict Diotime disoit,
Que ce Démon amour les autres maistrisoit,
Car je sen ces mutins entrer dedans mon foye
Depuis qu'il le commande, & là tous rechercher
Un humeur familier, ou ils se vont cacher,
Ainsi en quatre humeurs quatre malheurs j'essaye.
p.72
Or sus, mes doux Enfans, vous sçavez mon secret,
Et pouvez maintenant en donner asseurance,
Vous pouvez tesmoigner de ma perseverance,
Sortez donc d'avec moy, or' que soit à regret,
Si quelqu'un d'entre vous se trouve estre indiscret,
Qu'un autre le supporte, & que son inconstance
N'empesche vostre cours, qui æslé d'esperance
Me servira d'autant qu'a l'Amour sert un tret.
Allez mes doux Enfans, allez, paradventure
Vous l'esmouverez tant, qu'au tourment que j'endure
J'auray à tout le moins ou la treve ou la paix.
Allez donc asseurez, vous le pouvez bien faire,
Vous estes ses enfans, & elle est vostre mere,
Car sans elle jamais vous n'eussiez esté faicts.
FIN DES SONETS.
p.73
IACOBI PONTI LUGDUNENSIS
IN LUDOS OLIMPICOS
Iac. Grevini Claromon-
Tani Bellouaci.
ODE.
Non pauci Cypriam suis
Dixerunt numeris, non sine gloria :
Multi non sine gloria
Senserunt Paphij tela Cupidinis.
Non contentus ijs tamen
Hic ludum similem ludere pertinax,
Et gaudens animos suo
Et sæuo & placido mittere sub iugo,
Cautum te minus in suos
Allexit tramites : Nam viderat tua
Divæ si quis Olimpiæ
Posset castus amor pungere viscera :
Quàm doctè caneres Gnidi
Reginæ imperium, & quàm bene posteris
Ostensurus eras, procax
Quantum posset Amor, quídue Cupidinis
Possent flammigeræ manus,
Et quantum valeant oscula lactea,
Quantum grata proteruitas,
Ac vultus nimium lubricus aspici
Eius, quam nequeunt preces
Nec tinctus viola pallor amantium
Quicquam flectere supplices :
p.74
Hoc in te nouerat, vel melius quia
Istis percitus ignibus
Experturus eras hæc in Olimpia,
Qua tu non aliam magis
Ardes, qui moreris ter quater in die,
Viuis ter quater in die,
Si quando fuerit risus ab aliquo
Furtiuè datus angulo.
Nec falsum poterit dicere se, tua
Namque hæc scripta satis docent,
Quàm doctus medio pectore sit furor,
Et quantus mediis tuæ
Sit versans animis amor Olimpiæ.
Ex quo tu tibíque & tuis
Quæsisti monimentum ære perennius,
Quod non imber edax, neque
Annorum series, aut fuga temporum
Possit diruere. Edocens
Quantum curriculo puluerem Olimpicum
Collegisse tali iuuet.
p.75
LES JEUX OLIMPIQUES
DE JAQUES GREVIN
De Cler-mont.
ELEGIE A SON OLIMPE.
Ne pensez pas, M'amour, que jamais autre dame
Puisse faire allumer en mes humeurs la flâme
D'un autre feu nouveau, & ne pensez aussi
Qu'ils ayent autre-fois senty quelque souci
Pour une autre beauté. Hé dieu ! quelle estincelle
Eust faucé le harnois de mon ame rebelle ?
Mais ainsi que le cerf au milieu des forests,
Eschapé du danger de mille & mille trets,
Se sauve tant qu'il peult à la legere fuyte
D'entre les chiens courans, qui d'abboyante suyte
Le chassent dans la plaine, & puis tout à la fois
Seslance delivré dans le touffu d'un bois,
Ou, malheureux qu'il est, de soymesme il se jette
Au milieu des filez d'un veneur qui l'aguette :
Ainsi moy que l'Amour ne sceut onc offenser
De ses trets venimeux, & moins me devencer
Avec mille beautez, je me suis laissé prendre
Mal-caut dedans les rets que ce Traistre vint tendre
A l'entour de vos yeux : je me laissay donter :
Et seule vous pouvez de ce poinct vous vanter,
D'avoir gaigné sur moy tout ce qu'une maistresse
Peult tirer librement d'une serve jeunesse,
C'est la Muse & le cueur, avec la liberté
p.76
Qui se sont esclavez pour servir la beauté,
Et les belles vertus d'une si belle dame,
Qui merite l'amour d'un homme de grand-ame,
Voyre qui le merite, & qui donne argument
A un poete amoureux d'escrire doctement :
Et d'essayer le cours d'une sente esgaree,
Que tous nos devanciers n'ont encore foulee :
Belle, je m'y esgare, & par vostre moyen
J'ay receu la faveur du beau dieu Delien,
Que comme vous estiez à la France nouvelle
Pour la rare beauté, ainsi fust l'estincelle,
Que je receus au cueur d'un seul tret de vos yeux,
Par un vers tout nouveau chanté à nos nepveux.
La Grece se vantoit d'avoir inventé l'Ode,
Et cil qu'elle accourcit doctement à sa mode
Le subtil Epigramme, & l'Elegie aussi :
Le Tuscan orgueilleux elevoit le sourci
Entre les plus sçavans d'une fiere impudence
Pour un brave Sonet, & ores nostre France
Se pourra bien vanter de quelque nouveauté,
Ainsi comme elle vante une rare beauté.
La gloire en est à vous, la gloire est à vous, Belle,
C'est vous dont on aura la memoire eternelle,
Qui pour estre l'honneur du jeune Idalien,
Ce vers sera par moy nommé l'Olimpien
En memoire du nom que j'aime & que j'honore,
Et qui à son Grévin fait ressentir encore
Le doux feu dont jadis le petit Cupidon
Embrasa le nepveu du Roy Laomedon.
p.77
JEUX OLIMPIQUES.
OLIMPIENS.
Bien mille fois, ô ma douce Guerriere,
J'ay hazardé mon esprit & mon cueur,
Pour en mon nom vous faire la priere
Telle que doit un pauvre serviteur :
Mais estonné de la douce fureur
De qui souvent j'avoy' receu la flâme,
Las ! je perdoy & mon cueur & mon ame
Insuffisans d'aborder la grandeur
Et la beauté d'une si belle Dame.
Mignonne helas ! hé fault il que je meure ?
A tout le moins laissez moy respirer,
Suffise vous qu'en vous aimant je pleure,
Las que vous sert de ma mort desirer ?
Si je n'ay mieux, laissez moy esperer
En mon malheur, hé ! pourtant si j'aspire
A vostre amour, las ! ce n'est pas à dire
Qu'en vous priant je vous puisse attirer
A me donner le fruict que je desire.
p.78
O doux plaisir ! ô mon plaisant dommage !
O beau soleil, lumiere de mes yeux !
O mon printemps & doux & gracieux,
Qui me detient en un si doux servage !
O Douce-fiere appaisez ce courage,
Trop fier helas ! mais bien peu vous en chault :
Et si j'ay mis l'espoir en lieu trop hault,
Pensez qu'Amour est un soldart peu sage,
Qui desarmé se jette en un assault.
Belle Brunette, avez vous rejetté
D'avecques vous ce serviteur fidelle ?
Vous desplaist il ? il n'a point desisté
De son service. O maistresse cruelle !
Ce pauvre cueur n'est jamais arresté,
Sa peine, helas ! luy demeure eternelle,
Son esperance est d'estre tourmanté :
Et ce que plus luy donne d'allegresse,
Cest qu'en mourant vous estes sa maistresse.
De plus en plus je sen renouveller
En mon esprit ceste parfaicte Idee,
Qui tout en soy tient ma flâme bridee,
Et fait souvent mes souspirs esbranler :
Ainsi qu'on voit fondre du hault de l'air
Un bel oiseau, qui au mouvoir de l'aisle
Guide son vol & se perd dans les bois,
Ainsi je sen mon esprit & ma voix
Se perdre au fond des graces de la Belle.
p.79
Le souvenir d'un baiser renouvelle
Dedans mon foye un si subit assault,
Qu'en y pensant la raison me default,
Trop serve helas ! de ma flamme rebelle.
Des quatre humeurs il sort une estincelle,
Comme dans l'air quand le froid & le chault
Choc contre choc desserrent leur furie :
Aussi pauvret, j'apperçois aussi tost
De ces esclers ma raison esblouye.
Tout ce que j'aime en ce monde le mieux
Loge chez vous. O vertu bienheureuse,
En jouyssant de beauté gracieuse,
Que des long temps vous preparoyent les cieux !
J'aime vertu, aussi fay-je beauté,
Et de ces deux mon ame curieuse
M'a faict servir à vostre cruauté :
Car en servant seulement vos beaux yeux,
Dame, je suis serviteur de tous deux.
Vous surpassez la belle Idalienne
En gentillesse, en grace, & en beauté,
Et en sçavoir & saincte chasteté
Vous secondez la deesse Troyenne.
O mon plaisir, ma fleur Parisienne !
O belle rose entre une aspre ronciere !
O mon entier, si vous n'estiez si fiere !
O de Paris rare perfection,
Et seul subject de mon affection !
p.80
Mon DU BELLAY, eschangeant ton langage,
Tu as chanté sur le fleuve Romain
Le doux erreur, dont l'Enfant inhumain
Avoit charmé tes sens & ton courage.
Tu as chanté le mal de ton servage
Sur les tombeaux des braves Empereurs
Accoustumez d'ouir telles langueurs :
Et moy pauvret, estrange nouveauté !
Dedans Paris j'escry de chasteté.
Ny tes palais, ny le front orgueilleux
De tes rampars, ny les bras de ton fleuve,
Ne font, PARIS, si suffisante preuve
De ta grandeur, que d'Olimpe les yeux.
L'un est du tout & doux & gracieux,
Plein de beauté & plein de gentillesse,
L'autre cruel, plein de toute rudesse,
Chaste, & pourtant trop fier & rigoureux :
Mais majesté se voit en tous les deux.
Guarissez moy, ô fille d'Apollon,
De grace au moins faites moy quelque escorte,
Me defendant de cest amour felon,
Qui nuict & jour escarmouche à ma porte.
Ha ! je sçay bien que vous estes plus forte
Que ce Meschant qui fait sentir la mort
A ses haineurs, seulement par finesse.
Mais si voulez me seconder, Maistresse,
Il sentira combien peult mon effort.
p.81
Je le sçay bien, qu'elle n'est amoureuse
Que de vertu, & de toute grandeur,
Je le sçay bien, que seulement l'honneur
Touche le cueur de ceste Desdaigneuse.
Celuy sera en paix victorieuse
Qui les aura : car la vertu premiere
Seule grava au cueur de ceste Fiere
Le fier Desdain, qui sera combatu
Tant seulement par une autre vertu.
Belle, Gentille, Honeste, Gracieuse,
Fleur de seize ans, hé ! n'auray-je jamais
Avec vos yeux ou la treve, ou la paix ?
Chassons, M'amour, ceste guerre odieuse.
Belle, Gentille, Honeste, Gracieuse,
Mon sucre doux, mon miel qui me repais,
Chassons pour-dieu ceste guerre odieuse.
Je quitte tout, prenez l'ame & le cueur,
Ils sont à vous, vostre œil en fut vaincqueur.
Je sens mon cueur qui souvent *s'évaltonne
Hors de mon corps avecque mes esprits,
S'il apperçoit qu'ils ayent entrepris
De s'envoler vers vous, ma Toute-bonne :
Et se chargeant sur l'aisle de l'un deux
Pour les guider, actif, audacieux,
Impatient, & fier, les esguillonne :
Mais quand il est avec vous, ma Mignonne,
Plus que jamais il devient paresseux.
*Mot Cler-montois propre pour exprimer le Latin emancipare.
p.82
Allons, BELLEAU, montons jusque en Parnasse,
Nous la verrons avecque les neuf Seurs
Me façonner un beau chapeau de fleurs,
Nous la verrons ceste nouvelle Grace :
Nous la verrons avec le beau troupeau
Des doctes Seurs : mais je te pry Belleau,
Quand tu verras que je chang'ray de face,
De m'excuser, & dire que le feu
Prochain du ciel s'attize peu à peu.
Adieu Ma-toute, adieu ma Douce-vie,
Le soir s'approche, & desja le soleil
Trop envieux cachant son teinct vermeil
Ne peult cacher le feu de son envie.
Il est fasché que je vous tien, M'amie,
Et vouldroit bien luymesme vous tenir,
Voyre & d'eust-il abandonner sa course :
Mais il sçaura (si je luy voy venir)
Que le mortel comme un dieu se courrouce.
C'estoit assez d'assubjectir mon cueur
A vous servir, c'estoit assez, Madame,
C'estoit assez que l'ardeur de ma flâme
Vous asseurast que je suis serviteur.
Que voulez-vous ? vous serez plustost lasse
De me tuer, que moy de resister
Aux durs assaults d'une seule disgrace :
C'est seulement ou je veux m'arrester,
Car mon secours est de mieux persister.
[p.83]
Si quelque-fois je desrobbe un baiser,
Vous m'appelez Importun, Mal-appris,
D'avoir sur vous follement entrepris
Le bien que j'oy d'un chascun tant priser.
Ha ! vous voulez qu'en vous le demandant
Je vive & meure à vos pieds, ce pendant
Que vous rirez en me voyant debattre :
Et j'aime mieux vous en desrober quatre,
Qu'estre pour un si long temps attendant.
CHANSON
Hé ! Rigoureuse pren pitié,
Pren pitié de moy, Rigoureuse,
Qui dans ceste course poudreuse
Tasche à gaigner ton amitié.
Croy moy Mauvaise, je ne suis
Serviteur d'une autre maistresse,
Tu es seulette ma Deesse,
Que tousjours j'honore & poursuis.
Il est ainsi, ou que jamais
L'Amour ne me soit pitoyable :
Ou bien que tousjours miserable
Je sois attendant une paix.
Hé ! Rigoureuse pren pitié,
Pren pitié de moy, Rigoureuse,
p.84
Qui dans ceste course poudreuse
Tasche à gaigner ton amitié.
Las ! je n'ay jamais approché,
Je n'ay jamais approché celle,
Que tu dis estre ma nouvelle,
Et que tu m'as tant reproché.
Il est ainsi, ou que ton œil
Ne me donne jamais œillade,
Ou que je soy' tousjours malade
Par faulte de ton doux accueil.
Pren donc, Rigoureuse, pitié,
Pren pitié de moy, Rigoureuse,
Qui dans ceste course poudreuse
Tasche à gaigner ton amitié.
Vivons, Mignarde, en nos amours,
Aimons nous & vivons, Mignarde,
Ne laissons sans y prendre garde
Si vainement couler nos jours.
Nos jours, helas ! sont si tres-cours,
Et tousjours vous estes fuyarde :
Vivons & nous aimons, Mignarde.
Aimons nous & vivons tousjours,
Et en aimant passons nos jours.
p.85
Non non, vous avez beau courir,
Si vous auray-je, ma Mauvaise :
Et qui vous viendra secourir,
Je pry qu'a jamais il desplaise
A sa dame, & qu'un long mourir
Luy face avant ses os pourrir
Qu'il soit jouyssant de son aise.
L'homme n'est il pas malheureux
D'estre de l'amour envieux ?
Mon Bien, mon Mal, ma Mort, ma Vie,
Ma Compaigne, mon Ennemie,
Ma Toute-douce, ma Rigueur,
Mon Amertume, ma Douceur,
Mon Tout, mon Rien, & ma Parfaicte,
Ma Gentillesse, ma Doucette,
Ma Gaillardise, ma Brunette,
Ma Fiere, helas ! me tuerez vous
D'un seul regard à tous les coups ?
Allons, Belle, sous ce rosier,
Allons ma Toute-desiree,
Allons voir si la Cytheree
N'a rien cueilli depuis hier.
Pourquoy vous faites vous prier ?
Ne vault il pas mieux ce pendant
Que le soleil n'est point ardant
Cueillir ceste belle jeunesse,
Qu'attendre une morne vieillesse ?
p.86
Repren, MAIGNAN, tant que voudras
Ma flamme trop opiniastre,
Repren la nature marastre,
Et la foiblesse de mes bras :
Repren la grandeur qui me picque
Dedans ceste luicte Olimpique,
Repren moy comme audacieux :
Mais aussi repren dans les Cieux
Jupiter & le dieu Delphique.
Maudict sois-tu faux Envieux,
Qui me reproches la jeunesse,
Et dis tousjours à ma Maistresse,
Que je suis trop jeune amoureux :
Ne sçais tu pas, Malicieux,
Que pour avoir barbe au menton
Lon ne devient pas un Platon ?
Tu le sçais bien, & si ta trongne
A tout le monde le tesmongne.
Belle Maistresse gracieuse,
Plus belle que le beau matin,
Laissez couler sur le tetin
Ceste pauvre main desireuse.
Vrayment elle est bien plus heureuse
Que l'autre sans le meriter,
Aussi s'en tient ell' glorieuse
Ceste gauche trop paresseuse,
Qui n'escrit ce qu'elle oit chanter.
p.87
Hé ! Desdaigneuse que vous estes,
Vous vous voulez doncque fascher
Quand vous me sentez approcher
La main pres de vos mammelettes.
Hé ! Desdaigneuse que vous estes,
Tenez vous vostre sein si cher ?
Je veux seulement y cacher
Mon cueur, ma liberté, ma foy,
Qu'un autre attire malgré moy.
Et bien, comme vous portez vous
Ma Toute-bonne, ma Mauvaise,
Ma Douce-fiere, mon Miel doux,
Mon bel Accord et mon Courroux ?
Et bien, recommencerons nous
Encore ceste douce noise
Que vous accordez à tous coups ?
Sus Mignonne, que l'on m'advoüe
De baiser encor' vostre joue.
Sommeillez vous, ma belle Aurore ?
Sommeillez vous, mon cueur, M'amour ?
Helas ! ramenez moy le jour
De vos beaux yeux que tant j'honore.
Ha ! vous estes doncques encore
Dedans le lict, je vous y tien :
Or sus donnez moy donc ce bien,
Donnez moy ce bien que je baise
Cent fois & l'une & l'autre fraize.
p.88
Hé ! mon-dieu voyla l'alouette
Qui já degoise sa chanson,
Sus sus debout, mon Amelette,
Allons ouir sa chansonnette,
Allons ouir son plaisant son :
Elle est desja dedans la nue,
Helas ! je l'ay perdu de veüe,
Je me suis trop tard avancé :
« Hé qu'un plaisir est tost passé !
Je ne demande seulement
Que mettre ma main sur l'ivoire,
Et si vous ne m'en voulez croire,
Asseurez vous par mon serment :
Ouy, je le jure fermement,
Et si vous ne m'en voulez croire,
Prenez mon cueur premierement :
Et puis quand vous l'aurez, Joliere,
Vous accorderez ma priere.
Belle, quand je veux approcher
Ma main pres de vostre mamelle,
Vous ne cessez de reprocher
L'amour d'une dame nouvelle :
Mais vous sçavez bien, ma Cruelle,
Que j'ay juré de ne toucher
A quelque autre dame moins belle :
Et si vous sçavez, mon Cueur-doux,
Qu'elle n'est si belle que vous.
p.89
THEVET, mon ardeur Olimpique
N'est subjecte à quelque froideur,
Ny le feu qui brusle mon cueur
Ne craint point ta Magelanique.
Le mesme Archerot qui me picque
Embrasa le froid Aquilon,
Tous aussi tost qu'un Apollon :
Car la beauté d'une Orithye
Peut bien eschauffer la Scythie.
CHANSON.
Je suis tien,
Et pour rien
Ne voudrois autre maistresse :
Car l'ardeur
De mon cueur
Contraint si fort ma jeunesse,
Que pour mourir je ne veux
Jamais estre qu'amoureux.
Le seul bien
Qui est mien,
Me servira d'une addresse
A l'honneur
D'un tel heur,
Que joüir d'une Deesse :
Et à ce bien doucereux
Me conduiront tes beaux yeux.
p.90
Je vous presente, Mignonne,
Mon cueur & ma liberté,
Et mes Sonets que j'ordonne
Tesmoins de vostre beauté.
Si quelque autre a merité
Vostre grace tant exquise,
D'autant je l'honore & prise
Qu'est grande sa fermeté
Au pris de ma loyauté.
J'APPEN A VOSTRE SAINCT AUTEL,
MUSES, L'ERREUR DE MON MARTIRE,
J'APPEN LES CORDES DE MA LYRE
AU HAULT DE L'OLYMPE ETERNEL :
CAR PUISQUE MON DESASTRE EST TEL,
ET QUE POUR TROP AIMER J'EMPIRE,
JE DELIBERE, POUR BIEN DIRE
LA VERTU DES SCIENCES BELLES,
LA MONTER DE CORDES NOUVELLES.
Fin des Olimpiens.
p.91
LA GELODACRIE
DE JAQUES GREVIN
De Cler-mont.
EPISTRE A GERARD
L'Escuyer, Prothenotaire de Boulin.
Si tu as quelque-fois presté de tes faveurs
A ma Muse & à moy, ce n'est que de nature :
« Car l'homme de grand-cueur a tousjours eu la cure
« Des Muses, le doux soing des Princes & seigneurs :
« Tousjours les Rois ont eu venerable leur nom,
« Et de leurs nourrissons la saincte fantasie,
« Pourtant qu'ils ont pensé ceste ardeur de poesie
« Saincte, comme elle vient du divin Apollon.
Elle en vient voyrement, & nostre doux erreur,
Que le sot populaire appelle une folie,
Est un effort divin qui pousse & deifie
Ainsi comme il luy plaist nostre ame & nostre cueur.
p.92
Ceste fureur maistresse, & ce divin assault
Sont descendus en nous de la voulte Olympique,
Ou s'assied devant Dieu l'Idee poëtique,
Augmentant en nos cueurs le feu quand il default.
Voyla pourquoy le soing qui nous picque le plus,
Est seulement d'æsler les flancs de la Memoire,
Qui doit à nos nepveux faire entendre la gloire
Et la grandeur du ciel dont nous sommes venus.
Si donc un gentil-cueur caresse nos escrits,
Aussi fait il le Ciel dont il ha sa naissance,
« Pour autant que les vers viennent de la semence
« Qu'Apollon Delien espand dans nos esprits.
Ainsi le grand seigneur porte au Poete faveur,
Car il est incité par une sympathie
Qui les fait de deux un, sinon que l'un mandie
Ce que luy a nié un importun malheur :
Malheur commun à tous, le sort de pauvreté,
Que les Poetes ont eu comme par destinee,
Ce que les Dieux voyans, la richesse ont donnee
Aux Rois, pour subvenir à leur necessité.
Avecque la richesse ils ont enté en eux
Le vouloir, & ainsi qu'il est inseparable,
« Nous n'avons jamais veu le Poete miserable,
« Tant la saincte Poesie est aggreable aux dieux.
Leurs oracles divins se prononcent en vers,
Decelants leur vouloir à un divin Poëte,
Qui plein d'un tel esprit, d'une langue prophete
Predisoit aux grands Rois les secrets plus couvers.
J'en auray pour tesmoin l'oracle Delien,
p.93
J'en auray pour tesmoin le sejour de Patere,
Les Sibilles aussi, ausquelles le bon Pere
Monstra qu'il parferoit son accord ancien.
Or me soit maintenant cest erreur reproché,
Qu'on blasme mon labeur, qu'un bon esprit le loüe,
Tout me revient à un, puisque le ciel l'advoüe,
Et demonstre par vers ce qui estoit caché.
Et si seray content, si mon œuvre te plaist,
Et si tu le reçois, à tout jamais desplaire,
Comme quelque importun, à ce sot populaire,
Ainsi que de tout temps sa bave me desplaist.
SONETS.
Non, ce n'est pas tousjours que l'aveugle Fortune
Nous fait mauvais visage, elle a bien quelque-fois
Mis un pauvre berger dans le siege des Rois,
Luy plus vil & abject de toute la commune.
Aussi n'est-ce tousjours qu'ell' se monstre opportune,
Souvent elle nous garde un tret dans son carquois,
Duquel de-part-en-part elle fauce un harnois,
Et se monstre à l'instant fascheuse & importune.
C'est pourquoy, mon D'AURAT, ayant chanté l'Amour,
Je chante la discorde, & la haine à son tour,
Comme la passion & la fureur me meine.
« Toute chose ha son temps, l'Amour & la rancueur :
Toutesfois je n'ay peu eschanger mon malheur,
Car chantant le discord je deplore ma peine.
p.94
Qu'est-ce de ceste vie ? un public eschafault,
Ou celuy qui sçait mieux jouer son personnage,
Selon ses passions eschangeant le visage,
Est tousjours bien venu, & rien ne luy default.
Encor' qui se peult bien desguiser comme il fault,
Prest à servir un Roy, representant un page,
Ou luy donner conseil s'il fault faire le sage,
Celuy de jour en jour s'advancera plus hault.
Ainsi souventesfois l'on voit sur un theatre
Un conte, un duc, un roy à mille jeux s'esbatre,
Et puis en un instant un savetier nouveau.
Et cil qui maintenant banni de sa province
N'estoit seur de soymesme, or' gouverner un Prince,
Apres avoir passé derriere le rideau.
BEAUMAIS, que le Velours est asseuré menteur !
Que c'est un fin renard sous sa belle apparance !
Sous ombre qu'il est doux, il sent l'outrecuidance :
Devant un artisan que c'est un grand vanteur !
Ce Velours fait bien plus qu'un Marrane enchanteur,
L'enchanteur nous deçoit, c'est en nostre presence,
Jugeant ce dont les yeux nous donnent asseurance :
Mais ce Velours, Beaumais, est bien autre trompeur.
Il fait bien marier celuy qui n'ha trois mailles,
Il fait qu'un plaidereau ne paye point de tailles,
Et penser qu'un coquin soit riche de tout poinct.
Il desguise si bien cil qui son pain mandie,
Que luy voyant porter la face si hardie,
Plus souvent nous croyons ce que ne voyons point.
p.95
Courir les champs pour un bon benefice
Avant la mort de l'Abbé possesseur,
Bien espier un rampart defenseur,
Suyvre les bons & reprendre le vice :
Lequel des trois est le meilleur office ?
Lequel des trois te semble estre plus seur ?
Duquel des trois serois-tu pourchasseur ?
Respons, TALON, tu me feras service.
Le postillon est au danger du col,
Et l'espion au danger du licol,
Non sans espoir qu'un plus grand les contente.
Tous deux subjects au miserable sort,
Tous deux pouvans eschapper de la mort,
Le tiers, Talon, n'en perdra que l'attente.
Je vay, je vien, je cours, & par tout je tracasse,
Je ne fay que jetter mes yeux vagues en l'air,
Je cry' à haulte voix, & ne fay que parler,
Et tout pour parvenir au but que je pourchasse.
Je suis aussi certain que le veneur qui chasse,
Qu'un aveugle qui veult les couleurs contempler,
Qu'un müet s'esforceant de quelqu'un appeler,
J'ay les pieds & les yeux & la langue ja lasse.
Si je marche, l'on dit que je suis furieux,
Quand je regarde un peu, que je suis curieux,
Et si j'ouvre les dents, soudain on les rebouche.
On m'enferre, on me bande, on damne mon sçavoir :
Or pour me delivrer, je dy qu'il fault avoir
RONSARD, bon pied, bon œil, & sur tout bonne bouche.
p.97
Adieu PARIS, adieu, adieu faux adultere,
Obstiné à vouloir ensuyvre ton plaisir,
N'estant content d'avoir pour ton propre desir
Causé mille combats, & la mort de ton frere :
Le sac de ta Patrie, & le sang de ton pere,
Aimant mieux ce malheur que la vertu choisir :
Adieu, puisque tu veux or troubler ton loisir,
Et encor' une fois aux Grecs te contrefaire.
J'aime mieux m'absenter, que voir devant mes yeux
Tomber dessus ton chef la tempeste des Cieux,
Au double redoublant ton ancienne peine :
Car sous ceste couleur de te vouloir vanger,
Tu veux mener ta nef à un bord estranger,
Et là ravir encor' une nouvelle Heleine.
NOYON, le temps s'enfuit, & nous sommes ici
Contemplans les secrets de la Philosophie,
Ce pendant un Boufon nostre labeur desfie
Comme subject au soing & mille maux aussi :
Nous avons (ce dit il) tousjours nouveau souci,
Et l'ame plus souvent de nostre corps ravie :
Et si, à ce mestier on ne gaigne sa vie,
Mais bien du jour fatal le chemin accourci.
Respon, je te supply, à ce qu'il nous propose,
Car quant est de ma part je ne sçay autre chose,
Sinon que nous aimons ceux de nostre mestier.
Car alors que le monde estoit friant d'espices,
D'andouilles, de boudins, d'oignons & de saucisses,
Chascun pour lors estoit devenu Chaircuitier.
p.98
PASCAL, si je pouvois emprunter ta science,
Ou que je fusse tant favorisé des Cieux,
Que sçavoir entonner quelque son gracieux
Qui peust heureusement contenter nostre France :
Je suis tant animé, que j'aurois esperance
D'envoyer une histoire aux ans de nos nepveux,
Monstrant comme Juppin ores maistre des dieux,
Chassa jadis son Pere hors de sa demeurance :
Je descriroy sur tout comme il fut ravisseur,
Et comme en mariage il print sa propre seur,
Mille meschancetez dont la guerre est sortie.
Si je l'avoy descrit, je me tiendroy contant,
Mais je redoute trop : baste, je feray tant,
Que la France en pourra entendre une partie.
Un philosophe a dict la substance de l'ame
N'estre qu'une harmonie, & l'autre un element,
L'autre, des petis corps conjoincts confuseement,
Et l'autre plus subtil, une espece de flâme,
Et l'autre, un mouvement qui nostre cueur enflâme :
Chascun s'y est rompu du tout l'entendement,
Ne la considerants assez distinctement,
Comme elle est dissemblable en l'homme & en la femme.
Au temps du bon Saturne on dit qu'elle estoit d'or,
Sous Jupiter d'argent, d'ærain, de fer encor' :
En la fin aujourdhuy (ainsi que tout empire)
Ce n'est plus que du plomb, qui se fond à tous coups :
Encor' je crain, si Dieu ne prend pitié de nous,
Que laissant les metaux, ell' ne devienne cire.
p.99
Pensez qu'il fait bon voir de nuict en une porte
Un poltron courtisan le Petrarque chanter,
Puis devant les vilains ses faicts-d'armes vanter
Comme il a l'ennemi repoussé à main forte,
Luy qui ha son esprit esmeu de telle sorte,
S'il oit de l'escarmouche un soldart raconter,
Qu'on le peult voir au son des mots s'espouvanter,
Et en tremblant jetter une voix demi-morte.
D'une salade il fait trois ou quatre repas,
Puis en curant ses dents il s'en va pas à pas
Sur le bort d'un ouvroir deviser de la France :
Il fait dans son cerveau mille & mille discours,
Il bastit en un mois ce qu'il rompt en trois jours,
Voyla le compagnon auquel on ha fiance.
Cependant, mon BEAUMAIS, que ce dueil je souspire,
Tu vas à l'abandon, ensuyvant ton destin :
Mais sur tout garde toy de ce mont Avantin,
Car d'autant qu'on y est, d'autant on y empire.
Quand seras de retour, tu auras beau me dire
(Si tu as curieux humé cest air latin)
Qu'un homme bien appris ne devient plus mutin
Avecque les soldars, je n'en feray que rire.
Et d'aussi loing, Beaumais, que tu viendras vers moy
Pour joyeux m'embrasser, je m'enfuiray de toy :
Car on dit qu'en Itale un François se desguise.
Aussi tu pourrois bien en feignant deviser,
Ainsi comme un Prothé me faire desguiser,
Tant un Italien finement poltronise.
p.100
Jamais je ne veis homme estre plus amoureux,
Ne qui fust plus esmeu en voyant une femme :
Il ne craint pas tant Dieu qu'il redoute sa dame,
En la craignant, CHARTON, il s'estime estre heureux.
Il est pasle & desfaict, ainsi qu'un malheureux,
Qui n'ha plus que les os environnant son ame,
Il ne fait que parler de l'ardeur de sa flâme,
Tant il est en aimant & fol & langoureux.
Et encore l'on veult que je l'honore & prise,
Ainsi qu'il appartient à ceux qu'on authorise :
Je sçay bien quel honneur on leur doit faire : mais
Une chose il y a, qui du tout m'en retire,
J'ay de mes anciens souvent entendu dire,
« Qu'amour & majesté ne conviennent jamais.
Quiconque veult sçavoir le plaisir & bon-heur
Que jeune l'on reçoit en la chasse amoureuse,
Qui voudra voir combien elle est malicieuse,
Et combien en aimant on reçoit de malheur :
Qui voudra esprouver combien peult la grandeur,
Et le bras redouté de richesse ocieuse,
Ou combien l'avarice estant pernicieuse
Trompe les convoiteux par sa trompeuse ardeur :
Ne voise pour le voir à Rome ou à Venise,
Dans Paris il verra amour & marchandise,
Comme les uns y sont heureux & des premiers :
Il pourra voir aussi une grande brigade
De gens de tous estats mangez de la pelade,
Et les plus convoiteux entre les prisonniers.
p.101
« Que la condition de la vie est muable !
« Et si nous fault souvent en un fascheux sejour,
« Faschez de vivre tant, attendre nostre jour :
« Qu'une subite mort est douce au miserable !
« Mais d'autant elle fuit qu'ell' se sent desirable,
« Et lors qu'on est joyeux en demenant l'Amour,
« DU BELLAY, c'est alors qu'elle vient à son tour :
« Ainsi dessous le ciel rien n'est ferme ny stable.
« Nostre meilleur printemps & le jour plus heureux
« S'enfuit, & puis soudain une triste vieillesse
« Compaigne de la mort nous vient fermer les yeux,
« Tant elle est du bon temps subite larronnesse :
« Encore tous les jours nous cherchons le moyen
« De courir à la mort, & perdre nostre bien.
L'un mange & pille tout, & pour soy tout amasse,
Tant on est curieux du bien particulier !
L'un escoute en voyant tout le monde plier
Selon le bon vouloir d'un dieu qui trop embrasse.
L'un ne veult endurer qu'un plus grand le surpasse,
Ains s'esgaye de voir une court le prier,
Et tasche tant qu'il peult d'estre faict le premier,
Affin de se tenir tousjours en bonne grace.
L'autre moins convoiteux se plaist à courtiser
Les dames, au moins mal qu'il se peult adviser,
Cherchant de jour en jour le moyen de s'esbatre :
Mais un autre plus fin les contemplant de loing,
Ainsi que chacun d eux se martire en son soing,
Voyant tout, parlant peu, se mocque de tous quatre.
p.102
Nous disons que les Rois ne demandent que guerre,
Qu'ils y prennent plaisir, & que nous ce pendant,
Comme pauvres vassaux, en portons le tourmant,
Et eux ce qu'ils en font c'est pour le monde acquerre.
Quand il fait mauvais temps, & qu'on oit le tonnerre
Grumeler pesle-mesle au Ciel, subitement
La faulte est sur le Ciel remise entierement :
Si le bled ne vault rien, on accuse la terre.
« Nous ne voulons jamais nostre faict accuser,
« Nous sçavons assez bien de l'autruy deviser,
« Et sur le magistrat nos propres maux remettre.
« Qui ne sçauroit, bon Dieu ! que la guerre & la mort,
« La ravine des eaux, & famine, ne sort
« Sinon que des pechez, que nous osons commettre ?
Non, non, je ne veux pas qu'on me croye à credit,
J'ay (dieu mercy) assez pour prouver mon affaire,
Tout son jergon ne peult en rien me satisfaire,
J'afferme, je soustien ce que de luy j'ay dict.
S'il allegue une loy, j'allegueray l'edict,
S'il se dit legitime en alleguant sa mere,
Je prouveray que non par l'estat de son pere,
Icy le mariage est au prestre interdict.
Or' qu'il ne fust bastard, comme tu le sçais estre,
Si est-ce qu'à le voir on juge qu'il est traistre,
Et homme d'emprunter tousjours de plus en plus.
Tu luy diras, MARCHANT, s'il vient en ta presence,
Qu'avant que de plaider on demande asseurance,
De peur qu'il ne s'envole avec ses dévolus.
p.103
Venus son Adonis par pleurs regrettera,
Apollon sa Daphné, Orphé son Euridice,
Et Petrarque sa Laure, erreur de son service,
Du Bellay son Olive en dueil lamentera :
Et Ronsard amoureux Cassandre chantera,
Et par mille Sonets maudira la malice
De l'aveugle Archerot qui luy fait injustice :
Baïf de son destin la rigueur publira.
Tous ces regrets, TALON, & plaintes langoureuses
Ne sont tant sur l'Amour & Mort injurieuses,
Que les profonds souspirs & detestations
Dont usoit le Curé voyant sa chambriere,
Que la mort avoit faict des enfers heritiere,
Protestant en avoir encontre eux action.
C'est un pesant fardeau que le siege sainct Pierre,
Et si nous y voyons un chascun aspirer :
Un vicaire voudroit une cure attirer,
Et puis un evesché, puis un chapeau conquerre,
Et puis la papauté, pour des amis acquerre :
Et le Pape ne fait encor' que desirer
Bonne vie & santé, affin de n'expirer,
A l'heure qu'il se voit le plus grand de la terre.
La plus grand part, helas ! le fait pour vivre heureux,
Sans soing & sans tourmant en loisir paresseux,
Faire tousjours grand'chere & s'addonner aux vices.
Mais lors que cest estat ne valloit que des coups,
Des persecutions, des chaisnes, & des clous,
Les hommes lors n'estoyent friands de benefices.
p.104
Rome avoit surmonté par ses bras belliqueux,
Et mille Gallions toute la terre & l'onde,
Si bien qu'il n'y avoit pour la ville & le monde,
Qu'une pareille fin qui les bornast tous deux :
Pour achever le tout, il luy restoit les Cieux :
Parquoy vint assaillir ceste grande arche ronde
Avec humilité & charité profonde,
Des peres anciens l'essin devotieux.
Or leurs bons successeurs, les braves Courtisans,
Affin de ne ceder aux faicts des anciens,
Voyant que tout estoit domté dans l'univers :
Se sont tant hazardez, qu'ores courant grand' erre,
Apres qu'ils ont laissé & le ciel & la terre,
Ils sont faicts heritiers du profond des enfers.
Lubin, comme lon dit, n'est que trop courageux
A defendre la cause & le droict du Vicaire,
Mais le contregarder, Lubin ne le peult faire,
Lubin comme lon dit n'est que trop paresseux.
Lubin ne sçait que trop, je m'en rapporte à ceux
Qui disent que Lubin ne leur sçauroit complaire,
Lubin n'ha que babil alors qu'il se fault taire,
Et quand il fault parler, Lubin est gracieux.
Lubin est bon legiste, & ne veit jamais glose,
Il est prest à donner sentence à toute chose,
Et jamais ne faillir sinon qu'a chasque poinct.
Lubin addressera aussi tost sa priere
A la femme d'honneur, qu'à une chambriere,
Mais de les contenter, Lubin ne le fait point.
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Enfant digne du pere, en portant sur ta face
Un signe de grandeur avec l'accroissement,
Et qui pour ta beauté sers d'esbayssement,
Retrayant de ta mere & les yeux & la grace :
Enfant, pour la grandeur suy ton pere à la trace,
Suy-le pour la vertu & le sainct jugement,
Suy ta mere en douceur, retien pareillement
Comme un riche thesor le bon bruit de ta race.
Et ce qu'à ta naissance ont départi les dieux,
Fay-le reluire en toy, comme l'œil radieux
De Diane reluit entre mill' estincelles.
Ainsi Talon pourra à jamais se vanter
Le plus heureux sonneur de t'avoir sceu chanter,
La fleur de tout l'Auvergne entre les fleurs plus belles.
Tout ce qui s'est couvé de beau & d'admirable
Aux escrits des Romains & antiques Gregois,
Par toy nous le voyons au milieu des François,
Tant tu has le Latin & le Grec favorable :
Pour cela tu nourris de science honorable,
Seul entre tous esleu, la race de nos Rois,
Qui par une douceur de ta plus docte voix
Sera des bon esprits l'asyle secourable.
La gloire en est à toy comme premier auteur,
Que ton pays reçoit un si docte seigneur,
En qui tout' la Lorraine a veu son heur accroistre.
Et pour un tel bien-faict qu'elle a receu de toy,
Elle t'estimera non seulement son Roy,
Mais Pere du pays, luy donnant tel maistre.
p.106
MORLAYE, le seul bien que lon peult sainctement
Attendre du grand Dieu, qui les saisons tempere,
Et que nous luy devons par une humble priere
Demander de bon cueur tousjours devotement :
Ce seul bien, mon Morlaye, est vivre librement,
Et de corps, & d'esprit, & d'une vie entiere
Servir à son prochain comme d'une lumiere,
Et d'un conseil Chrestien, s'il se voit en tourment.
Nostre Dieu t'a donné le moyen de cognoistre
Ceste volonté saincte, & de tousjours accroistre
Les dons spirituels desquels il t'a doüé.
Or je ne te sçauroy' desirer d'avantage
En estreines, sinon que de ton beau lignage
Soit tousjours ce grand Dieu en ses œuvres loué.
Ce ne fut sans raison que le temps nous conceut
Typosine compaigne aux filles de Memoire,
Ce ne fut sans raison qu'en signe de victoire
France toute joyeuse en son sein la receut :
Car tout incontinent que nostre Europe l'eut,
L'Ignorance abbaissa l'enfleure de sa gloire,
La Science se feit de plus en plus notoire,
Et Verité sortit aussi tost qu'elle sceut.
L'Erreur en fut banni d'entre le populaire,
L'apparence fardee aux sçavans ne peut plaire,
Tant entre les humains elle eut d'authorité :
Car en vain nous eussions des Neuf la cognoissance,
Si le temps ne nous eust donné la joüissance
De celle qui maintient Science & Verité.
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Le Dieu, le Tout-puissant, qui des l'eternité
Avoit deliberé façonner ce grand monde,
Ja voyoit sous ses pieds comme une boule ronde,
Ce qu'il avoit pensé en son infinité :
Les animaux creez par sa divinité,
Et par son Verbe sainct & parole feconde,
En s'esgayants sur l'air, sur la terre & sur l'onde,
Louangoyent le Facteur en leur lieu limité :
Ja le ciel estoilé commençoit sa carriere,
Et les feux de la nuict espandants leur lumiere
Compaignoyent le flambeau qui nous borne les mois :
Et ja l'Astre annuel à la bride avalee
Avoit plongé son chef dans la plaine salee,
Et le tour de la terre affranchi par cinq fois.
Le Soleil commençoit son sixieme voyage,
Et ses rayons pourprez embellissans les Cieux
Faisoyent estinceler la mer contre ses yeux,
N'ayant encor' monstré qu'à demi son visage.
Voyci, ce grand Ouvrier fait son parfaict ouvrage,
C'est l'homme à sa semblance, à tout jamais heureux,
Immortel, franc d'esprit, & sur tous genereux,
Admirable en beauté, au plus beau de son aage.
Et pourautant qu'un homme estant seul ne peult rien,
Ce Createur voulut luy faire tant de bien,
Qu'à l'instant luy donner compaigne à luy semblable,
Faisant dessus ses yeux distiller le sommeil,
Ce pendant Dieu crea la femme son pareil,
Pour apres conserver leur genre perdurable.
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Il fut ce jour autheur du lien mutuel,
Et de ce sainct lien descend la saincte Eglise,
Que JESUSCHRIST apres espouse & authorise,
Pour nous faire heritiers du bien spirituel.
Depuis par l'univers d'un hault cry solennel
Sainct Paul nous l'annonça, comme charge commise,
« Estre honorable en tous, voire qui eternise
« Ceux qui sont ensuyvans la loy de l'Eternel.
Ainsi fut ordonné cy bas le mariage
Par celuy qui feit l'homme au temps du premier aage,
Et depuis confirmé, par le monde presché
Contre le vicieux, le paillard, l'adultere :
« Car il est ordonné à qui mieux ne peult faire,
« Plustost se marier, que brusler en peché.
Princesse, dont le cueur & vertu paternelle
Reluit comme un midi en naïve beauté,
Qui serviras d'exemple à la posterité,
Chargeant de tes vertus la memoire éternelle :
Ceste seule vertu or' te rend immortelle,
Accordant ta louange à la divinité,
Car tu as eu de Dieu ceste felicité,
Que le vieil aage d'or en toy se renouvelle.
Nous admirons en toy la royalle grandeur,
Avecque la vertu d'un magnanime cueur,
Et croyons en cela la France bien-heureuse,
Que ceux ausquels de droict avec l'accroissement
(Comme par ligne) est deu nostre gouvernement,
Tiennent de leur ayeux la vertu genereuse.
p.109
A vant que ce grand Tout eut pris sa forme ronde,
N ature encore foible importunoit les dieux,
T ant luy touchoit au cueur l'espoir audacieux,
H ardie s'esfforçeant de façonner le monde :
O res dans le Chaos la semence feconde
I eune encore s'enfloit d'un amour gracieux,
N e pouvant toutesfois voir le feu radieux
E mpestré dans la terre avecque l'air & l'onde :
T out estoit engourdi par un mutin discord,
E spoinçonné pourtant du naturel effort.
M ais depuis que les dieux eurent mis leur puissance,
O n veit incontinent du soleil l'accordance
R emettre ce Chaos en un fidelle accord.
L e Lut jusque aujourdhuy estoit presque pareil
A ce premier discord : quand d'une main parfaicte
I upiter façonna, ainsi comme un soleil
E ntre les plus parfaicts sa parfaicte ANTHOINETE.
ANTHOINETE je vous donne
Des vers pour une chanson,
Et si d'avanture au son
De vostre Lut je m'estonne,
Pensez, pensez fermement,
Que ce n'est point l'instrument
Qui me point & m'esguillonne,
Charmant mon affection :
Mais bien la perfection
De la dame qui le sonne.
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Hé ! MARIE, voulez vous
Enaigrir vostre courroux
Contre un dieu qui ne voit goutte ?
Pouvez vous bien resister
Et les effors despiter
De celuy que je redoute ?
S'il est ainsi, je souhaitte
Ma raison aussi parfaicte
Affin de le desfier :
Mais d'autant que je m'efforce,
Je resen tousjours sa force
De plus en plus me lier.
Or sus donques, gardez vous
D'enaigrir vostre courroux :
Gardez vous donques, Marie,
Vous pensant mocquer de luy,
Que d'un aussi doux ennuy
Il ne charme vostre vie :
Et je vous donne en estreine
Ne sentir jamais la peine,
Que sentir vous conviendroit,
Si du dard d'Amour blessee
Vous vous estiez addressee
En un rigoureux endroict.
p.111
Je vous donne, GABRIELLE,
Pour passer vos jours heureux
Un serviteur amoureux
Qui vous soit tousjours fidelle.
Prenez donc vostre moitié,
Qui poursuyvant l'amitié
De vos graces tant parfaictes,
Est contrainct de se tenir,
Pour mieux vous entretenir,
Aussi secret que vous estes.
« Mon BEAUMAIS, que la femme est une beste estrange !
« Ainsi comme elle veult ell' fait l'homme changer,
« Ell' le faict veritable, ell' le fait mensonger,
« Et quand on luy fait tort, lors au double se vange.
Celle que tu sçais bien à la voir c'est un ange,
Mais il se fault garder de tomber au danger :
Il vauldroit beaucoup mieux comme toy desloger,
Que se precipiter plus avant dans la fange.
En ce monde il y a un pareil animal,
Le comble de malheur, la source de tout mal,
Un monstre d'Achelois & Harpie friande,
Qui par son doux parler sille si bien les yeux,
Qu'elle fait un agneau du plus malicieux,
Et du bien desrobé elle en fait sa viande.
p.112
EPITAPHE DU ROY HENRI II.
Le tombeau cizelé en la brave apparance
Des combats furieux, ou l'orgueil affronté
D'un ennemi felon brusquement surmonté
Doit porter aux nepveux la royalle vaillance,
Ne fait contre le temps si forte resistance,
Que la seule vertu conjoincte à Verité,
Dont HENRI magnanime à tousjours imité
Ses plus braves ayeux, d'invincible constance.
Si donques son tombeau peult seul encourager
Un homme de grand-ame, affin de se vanger
De l'injure du temps par faicts-d'armes semblables :
Combien plus la vertu, dont il estoit doué,
Doit inciter un cueur pour se voir advoué
Au rang des immortels à jamais admirables ?
Qui contemple le Ciel, qui charge la memoire,
Predisant le futur, contentant les nepveux,
Trompe le sort humain, s'esleve jusqu'aux Cieux,
Despitant la Fortune, ayant sur mort victoire.
L'un cherche la grandeur, & l'autre donne gloire,
L'un se ravit au Ciel, l'autre chante les dieux,
L'un ne peult contenter le desir de ses yeux,
Et l'autre incessamment enrichit son histoire.
Nous les voyons tous deux tendre à l'eternité,
Tous deux chercher au Ciel une immortalité,
Tous deux gaigner ce but par mesme voye estroicte :
C'est cela qui me fait penser que maintenant
L'ame de SAINCTGELAIS est dans le firmament,
Puisque vivant il fut Astrologue & Poëte.
FIN DE LA GELODACRIE.
LES ELEGIES DE
JAQUES GREVIN
De Cler-mont.
A M. PHILIPPES MUSNIER
Evesque de Philadelphe.
ELEGIE I.
L'un chantera l'Amour, & l'autre les batailles,
Les armes, les canons, les assaults des murailles :
L'un fredonnant le lut fera du langoureux,
L'autre sur un rampart du guerrier furieux :
L'un publira l'honneur de Venus & des dames,
Et l'autre tonnera les combats & alarmes :
Voire quelqu'un bien-né l'Amour pourra sonner,
Puis hardi devenu un airain entonner :
Quant à moy je n'ay pas la trompe ny la lyre
Pour la Guerre ou l'Amour heureusement descrire :
p.114
Mais suyvant pas-à-pas le chemin peu batu
Egal à celuy là qui meine à la Vertu,
J'ay quelque-fois tenté de dire la Fortune,
Un Pluton forcené, un bon vieillard Saturne,
La fin de l'aage d'or, & les chemins ouvers
Au vice & à l'abus, trois monstres descouvers,
L'Orgueil, l'Ambition, le vain pouvoir de l'homme,
Le bon-heur & malheur de la ville de Rome :
Et priant ce bon Dieu, qui seul peult esmouvoir
La Muse, & de qui vient toute force & pouvoir,
Qui fait sonner la corde, entonner la trompette,
Embrasant le desir & le cueur du Poëte,
Qui sainctement le loüe en sa saincte chanson,
J'ay quelque-fois trampé en son eau mon poinson,
Affin de buriner d'une main plus heureuse
Dans l'acier immortel ceste Ville poudreuse.
Mais le Temps envieux, envieux de mon bien,
S'opposant contre moy, a converti en rien
Ce que j'avoy tracé, & d'une faulse craincte
De l'euvre commencé, tira la main contraincte :
Me delaissant aux mains les monstres imparfaicts,
Desquels j'ay seulement tiré les premiers traicts :
En monstrant comme ils ont faict l'aage d'or décroistre,
Encore que pour lors il ne feit que de naistre.
Je dy cest aage d'or, quand le ciel ruineux
Ja tout prest de tomber en un monceau pierreux
Fut de neuf rebasti, ainsi que le bon Pere
Des le commencement avoit promis de faire :
Je dy cest aage d'or, quand l'hyver & l'esté
p.115
Au monde tout nouveau n'avoyent encor' esté :
Que l'or, le fer, l'airain, entrailles de la Terre,
N'avoyent entretenu les forces de la guerre :
Que l'or n'estoit marqué pour payer les soldars,
Le fer n'estoit forgé à l'usage de Mars,
L'airain n'estoit fondu pour déboucher la balle,
Qui les murs & rampars à leurs fosses egalle,
Qui rase les chasteaux, & qui semble imiter
La tempeste & l'esclair que brandit Jupiter :
Que l'on n'avoit ouy ceste Hydre venimeuse
Resonner aux Palais : que Discorde envieuse
N'avoit encor' touché des hommes les esprits :
L'advocat ne vendoit au double ses escrits,
Encore moins fardoit sa langue babillarde
Pour sur le bien d'autruy mettre sa main pillarde,
Et d'un rusé moyen augmenter son bon-heur
Par le droict desguisé d'un pauvre laboureur.
Le juge droicturier à la face severe
Ne se laissoit domter par quelque humble priere :
Jamais le conseiller fidele rapporteur
Ne prestoit le procez à un solliciteur,
Qui selon son desir adjouste quelque chose
Pour arracher le droict d'une meilleure cause.
Le fidele pasteur, comme les grands seigneurs,
N'avoit mis en ses mains les rentes de plusieurs,
Heureux se contentant pour passer ceste vie
De paistre de bon grain sa seule bergerie,
Sans embrasser le faix de cinquante bergers.
Le laboureur aux champs ne craignoit les dangers
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D'un meurtrier espiant, mais content de sa terre
Ne scavoit que c'estoit de meurtres & de guerre :
Il n'avoit augmenté d'artifice menteur
Son petit revenu pour tromper l'acheteur.
Le marchant ne fardoit en rien sa marchandise,
Mais la vendoit ainsi qu'au port il l'avoit prise,
Non plus au laboureur qu'au riche courtisan,
Autant à son voisin qu'au pauvre paysan.
Ainsi l'homme mi-dieu à son heure derniere
Contemnoit du Nocher la barque passagiere :
Plus n'avoit le soucy de serrer un denier
Pour contenter au port l'avare Nautonnier :
Plus ne craignoit du Chien les trois testes hideuses,
Ny d'un juge infernal les loix trop rigoureuses :
Ains asseuré montoit dans la voulte des Cieux
En son lieu preparé entre les demi-dieux.
Dont Pluton forcené, voyant que sa puissance
Prenoit de jour-en-jour nouvelle décroissance,
Que son pouvoir venoit aux hommes à mespris,
Et que Saturne avoit sur luy tant entrepris
(Encores qu'il eust eu cest Enfer en partage,
Lors qu'il meit en trois lots tout ce grand heritage)
Que forceant son palais d'un effroyable effort
Avoit brisé l'Enfer & surmonté la Mort :
Et voyant malgré soy, ses puissances brisées,
Les ames retirer hors des champs Elisées :
A l'heure impatient, d'un regard furieux,
Roüillant deça-dela un esclair de ses yeux
Soubs un poil herissé enté dedans sa teste,
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Bruyant dedans sa joue une longue tempeste,
Mille seillons creusez se monstrans sur son front,
Resembloit au Lion qui des montagnes fond,
Et muglant affamé dans la plaine regarde
A grand route courir une proye fuyarde,
Qu'au double opiniastre & coleré poursuit,
Augmentant sa fureur d'autant qu'elle s'enfuit,
Et d'autant furieux dessus elle il s'eslance,
Qu'il la voit au combat luy faire resistance.
Tout tel estoit Pluton presque aux siens incogneu,
Ridé de tout' la peau comme un arbre chenu :
Comme le grand Cyclop, qui dessus le rivage
Du port Bebrycien se paissoit du dommage
De la chair & du sang de quelque Nautonnier,
Lors qu'il fut desfié du besson Chevalier :
Ainsi ce Dieu boüillant au plus creux du silence,
Feit venir ses subjects pour avoir la vengeance
Du tort qu'on luy faisoit, & prendre conseil d'eux,
Comme il pourroit fermer le passage des Cieux.
Là fut prest Rhadamant' balanceur de la vie
Des hommes, là fur prest l'escadron de Furie,
Là Minos, là Charon, là le Monstre testu
Honteux de voir ainsi leur pouvoir abbatu
Encor' tous estonnez d'avoir veu la lumiere
Qui brilloit al'entour du bon ancien Pere.
Ils marchoyent pas à pas, ores court s'arrestans,
Puis un peu s'avancoyent, encores redoutans
Ce grand esclair divin : Ainsi comme un forçaire
Qui a furtivement delaissé sa galere,
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Non du tout asseuré, pense que ce qu'il oit
Soit quelque poursuyvant, & que tout ce qu'il voit
Vienne l'apprehender, pour le mener encores
Captif à la cadenne & ramer jusqu'aux Mores :
S'il oit un vent sifler, soudain il devient blesme,
Craintif, n'estant quasi asseuré de soymesme.
Tel estoit cest Enfer au premier aborder,
Pensif pourquoy Pluton l'avoit voulu mander,
Faisant en un grand rond retentir le murmure,
Encor' se souvenant de la recente injure :
Quand voyci cest Urague esleve ses deux bras
Imposant le silence, puis d'un mobile pas
S'eslanceant çà & là jettoit hors une halaine,
Ainsi comme un cheval ayant couru la plaine
Brandit de ses naseaux un double estourbillon :
Ou comme les soufflets du boiteux Forgeron.
Alors chascun se teut, un chascun le regarde,
Attentif, estonné que si lon temps il tarde
A declarer l'ennuy qui son cueur tourmentoit :
Et puis espris au vif du grand mal qu'il sentoit
Trois fois voulut parler, trois fois ne sceut mot dire,
Tant estoit maistrisé du venim de son ire :
Laissoit aller un mot, puis un autre à demi,
Comme un homme effrayé suyvi de l'ennemi,
Apres qu'il a gaigné une place plus seure,
Commence à raconter sa mauvaise avanture :
En la fin tout d'un coup déboucha ces propos,
Ainsi que d'une bonde ouverte font les flots :
Sera-ce donc ainsi que plus obeissance
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Les humains ne feront à la mienne puissance ?
Sera-ce donc ainsi qu'en apres leur trespas
La despouille du corps ne s'en viendra ça bas ?
Verray-je donc vaincu au fond de mon empire
Regner un autre dieu, & le monde s'en rire ?
Seray-je faict la fable à ces hommes moqueurs,
Qui triomphants de moy quasi comme vainqueurs,
Aboliront les loix de mon grand sacrifice,
L'eschangeant desormais en un autre service ?
Nous serons donc icy mespris de tous les dieux,
Le ris du populaire, & à tous odieux !
Non non, usons plustost de force & tyrannie,
Que de voir plus ainsi ma puissance asservie :
Soit pas force ou fallace un ennemi batu,
Autant vault contre luy trahison que vertu :
Un prince est mesprisé s'il n'use de vengeance,
S'il ne monstre à chascun combien vault sa puissance.
Et vous que le loisir a rendu ocieux,
Abusans trop de moy qui vous suis gracieux :
Vous à qui j'ay donné à mon grand prejudice,
Moyen pour eviter ma cruelle justice,
Qu'un chascun attentif veillast à son quartier,
Affin de maintenir mon sceptre en son entier :
Mais c'est bien au rebours : personne n'en fait compte,
Et ce pendant oisif un autre me surmonte,
Un autre me surmonte, & je n'ay le support
De mes propres subjects : desja desja la mort
A perdu son pouvoir, & la fiere arrogance
De ces hommes nouveaux contemne ma puissance,
p.120
Comme affranchis du sort des impuissans destins :
Desja j'oy resonner entre ces gens mutins
La trompe d'un Herault, que le Saturne entonne,
J'oy son parler trenchant dont ceste gent s'estonne,
Commenceant peu-à-peu de l'Enfer triompher.
Je jure icy devant, le Styx & tout l'Enfer
(Le seul lieu destiné pour l'ame delivrée
De la prison du corps, la justice ordonnée
Pour punir les forfaicts qu'elle a commis la hault
Dedans son corps mortel) je jure que plustost
Tous les quatre elements, & ce qui dessus torne,
S'assembleront confus dans leur premiere forme,
Construisant pesle-mesle un chäos mal basti,
Que de voir patient mon pouvoir démenti.
Ca doncq à mon besoin mes meilleures amies,
Venez me secourir escadron de Furies,
Venez vrais nourrissons de l'ennemi des jours,
Orgueil, Ambition, venez à mon secours :
Et si j'ay merité envers vous quelque chose
Comme Roy naturel, à ce que je propose
Prestes l'œil attentif, affin de repousser
Ce Saturne ennemi, qui se veult avancer.
C'est vostre cause mesme, ou si ne prenez garde,
Vous & vostre pouvoir aux hommes se hasarde.
L'homme se vantera de pouvoir estoufer
Et le Monstre testu, & Pluton, & l'Enfer ?
L'homme dont paravant vostre caute finesse
Depuis le premier jour fut subtile maistresse :
L'homme que des ce jour vous feistes trebucher,
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Pourroit-il maintenant vous faire reboucher ?
Quittons plustost le tout, que voir une partie
De ce regne asservi estre au Ciel convertie :
Il vault mieux n'avoir rien, que vaincu se ranger
Sous les estranges loix d'un seigneur estranger.
Disant ces derniers mots, l'orgueil & la colere
Maistrisant son desir en un coup le feit taire,
Tant que comme appaisé, reprenant ses esprits,
Commanda le conseil d'un chascun estre pris :
Le tout pour conserver son partage du monde,
Et prevenir le mal qui de pres le seconde.
Ce que feit Rhadamant', qui des plus profonds lieux
De l'Enfer, appela trois monstres odieux,
Trois Furies, dont l'une estoit par tout ardante
En flammeches de feu : De sa bouche escumante
Boüilloit un noir venin vomi d'impurité,
De laquelle le nom estoit Cupidité,
Chevauchant de travers une mulle hideuse,
Maigre, palle & desfaicte, & plus malicieuse.
Ce Monstre avoit le front rouge de toutes pars,
Le visage amaigri, les ongles aux hasars
Du revenu d'autruy, pour desrobber la perte,
Tousjours insatiable, ayant la bouche ouverte.
Orgueil sortit apres sur un char spatieux,
Jettant deça-dela un esclair de ses yeux,
Qui allentant sa soif de mille & mille tiltres
Se faisoit presenter des couronnes & mitres,
Que ses braves subjects luy portoyent à costé
En signe de grandeur. Ce monstre ainsi monté
p.122
Estoit suyvi de loing d'une moins apparante
En sa façon d'habits, mais beaucoup plus meschante,
Qui pour les faux effects de sa confusion
Eut nom des anciens Faulse-religion :
Qui dessous pauvreté & externe apparance
Fait couler le venim de son outrecuidance,
Endormant doucement, ainsi que les Syrenes,
Nos plus forts argumens, par ses raisons humaines.
Ces trois monstres hideux furent incontinent
Envoyez par le monde, ou jusque au firmament
Eslevant leur grandeur pourchassent la partie
Qui est de leur chemin en la fin divertie.
Et or' nous en voyons le venim peu secret
S'escouler finement dans le cueur indiscret
Des hommes moins rusez, & d'une voye oblique
S'efforcer de troubler la saincte republique.
Mais le ciel juste & fort, le grand siege des dieux,
Ou la Pitié s'enthrone esclarcissant les yeux
De nostre ame sillée, a descouvert la faulte
Que n'avoit apperceu nostre raison peu caute.
Voyla, docte Prelat, en ce petit discours
Tout ce que ma douleur & le danger des jours
Trop ennemi du Ciel, m'a permis de descrire
En ces vers imparfaicts, que pourtant je desire
Vous estre presenté, me sentant bien-heureux
S'il peult estre une fois aggreable à vos yeux :
Vous à qui les plus grands ont la charge commise
D'administrer les dons de nostre saincte Eglise,
Ainsi que suffisant, & qui avez cest heur
p.123
D'avoir esté esleu le bon dispensateur
Des mysteres sacrez, comme en sa saincte charge
Vous servez aux Chrestiens ainsi que d'une targe.
SUR LA NAISSANCE DE
Typosine, Deesse tutelaire de
l'Imprimerie.
ELEGIE II.
J'envoyray par ces vers jusques à nos neveux
Un secret incogneu aux ans de nos ayeux,
Un secret que le temps ne permit onc de dire
A ceux qui devant nous animerent la Lyre :
Or' qu'ils ayent cherché les plus divins secrets
Des neuf Sœurs d'Apollon, ores qu'entre les Grecs
Aist tousjours demeuré la Muse favorable
A leur communiquer la Science honorable :
Et que le beau chemin, qui meine à la vertu,
Par les premiers sonneurs eust esté tant batu,
Qu'il ne soit demeuré une seule matiere,
Dont ils n'ayent chanté la louange premiere :
Si bien que maintenant l'accord de nos chansons
N'est qu'un mesme subject fardé de divers sons :
Si est-ce que nos ans n'ont esté tant steriles,
Qu'un fruict n'en soit sorti, & que dedans nos villes
L'on ne voye florir ce dont les Anciens
N'eurent la cognoissance, & qui jusqu'à nos ans
Avoit esté gardé au sein de la Memoire,
p.124
Pour redorer nostre aage, & atteindre à la gloire
Des Latins & des Grecs, qui desja glorieux
Se vantent d'estre seuls favorisez des Dieux.
Le temps donc, qui avoit des mainte & mainte annee
Laissé en mesme estat la terre infortunee,
Esmeu d'un sainct vouloir, desploya tout soudain,
Comme un riche thesor, sa liberale main,
Nous monstrant clairement une Muse nouvelle,
Que luy-mesme conceut au creux de sa cervelle,
Ainsi que Jupiter : & luy-mesme voulut
Liberal nous donner ce que la Grece n'eut,
Ny les braves Romains, combien que la science
Leur feist entre les gents enfler l'outrecuidance :
Puis joyeux la donna aux neuf Sœurs pour nourrir,
Elle qui les devoit au besoing secourir.
Car en vain eut esté la race de Memoire,
Si contre l'Ignorance ell' n'eust eu la victoire.
Dequoy nous eust servi le sçavoir emprunté
De l'estomach sacré de l'immortalité,
Si le temps quant-&-quant ne nous eust voulu faire
Moyen pour le vanger du barbare adversaire ?
« L'homme n'est moins tenu à son fidele ami,
« Qui l'a sauvé cent fois d'un meurtrier ennemi,
« Qu'à son propre parent. Donc pour la recompense
D'un si grand bien receu, qu'ores parmi la France
On face d'an-en-an un beau jour solennel,
Et qu'à ceste Desse on esleve un autel,
Ou seront attachez en signe de victoire
Les livres consacrez à la dame Memoire.
p.125
Sus donc braves sonneurs, qui avez vaillamment
Du milieu des François banni premierement
Le monstre d'Ignorance, envoyez les louanges
De ce beau jour sacré aux oreilles estranges :
Et si les doux appasts d'un poëme amoureux
Vous tiennent sanglotans les tourmans langoureux,
Laissez là pour un peu ceste jazarde lyre,
Et sus une autre corde essayez à bien dire :
Amour n'y contredit, Amour mesme le veult,
Et pour la consacrer Amour fait ce qu'il peult.
A JAQUES PONS LIONNOIS.
ELEGIE III.
Ce qui est dessus nous n'est en nostre puissance,
Il n'est donné à l'homme avoir l'intelligence
(Quoy qu'on die) du Ciel : car le Ciel est le lieu
Ou est la residence eternelle de Dieu.
Et l'homme (sot qu'il est) entreprent de le peindre
Comme s'il l'avoit veu, & là nous y veult feindre
Mille cercles roulants, comme s'il sçavoit bien
Les causes, les effects, la suyte, & l'entretien
Des corps superieurs, & bref ceste harmonie
Qui sur deux gonds se tourne en rondeur infinie.
L'homme fils de la terre est né pour rechercher
Ce qui est de la terre, il se doit empescher
A cognoistre l'effect des choses naturelles,
Et les grandes vertus que Dieu a mis en elles :
p.126
Comme le naturel de tous les animaux,
Et la proprieté des pierres, des metaux,
Des herbes : bref de tout ce que toute la terre
Feconde & bonne mere en son giron enserre :
Non pour voler au ciel par une outrecuidance,
Et nous pipper ainsi, mettant en evidence
Un tas de nombres faux, figures, & accords,
Et revolutions sur les celestes corps,
Affin de nous predire avec son imposture
Ce qui doit advenir de la chose future :
Et qui pis est encor', mille & mille j'en voy,
Qui faulte de raison y adjoustent leur foy.
Ces hommes effrontez Bellerophon resemblent,
Et comme les Geants par malice s'assemblent,
Pour escheler les dieux : Mais quand ils sont bien hault,
A la fin le cheval les tresbuche d'un sault :
Le cheval, c'est le corps qui grossier d'origine
Veult quasi despiter la puissance divine.
Mais quoy ? Dieu, ce grand Dieu, fait tout soudain broncher
L'esprit qui trop haultain de luy veult s'approcher.
Mon dieu ! quelle follie est mettre son estude
En l'art ou il n'y a aucune certitude,
Comme en l'Astrologie ? On voit l'un varier
En ses predictions, & se contrarier,
L'autre dit autrement : mesmes tousjours discordent
Tous nos prognostiqueurs, & jamais ne s'accordent.
Ils nous donnent entendre une necessité
Du futur qui doit estre, & par l'obscurité
De leurs mots ambigus ils se disent prophetes,
p.127
Nous abusant ainsi de mensonges parfaictes :
Ce qui du tout repugne à nostre saincte Loy,
Je dy, si l'approuvant on y adjouste foy.
Je ne dy pas pourtant que nos peres tressages
N'ayent tresbien trouvé par le long fil des aages
Le branslement du ciel, & son cours perennel :
Aussi ont ils cogneu qu'un seul dieu eternel
Le tourne dans sa main ainsi comme une pomme,
En donnant seulement la cognoissance à l'homme
Telle qu'il appartient : Non pas pour vainement
En tirer un destin d'un certain jugement.
Hé ! PONS. N'avons nous pas pour passer nostre vie
Avec contentement, une Philosophie,
Un vray repos d'esprit, dont les divins secrets
Sont couchez es escrits des Latins & des Grecs ?
Là nous trouvons la grace & les perles antiques
Dont ils ont enrichi leurs chansons poëtiques :
Là nous trouvons encor', pour mieux nous contenter,
Le sein de la nature, & ce dont Jupiter
Aux hommes liberal par sa vertu divine
Voulut accompaigner sa fille Medecine.
Tirons donc de ces fleurs, tirons-en le doux miel,
Dont l'esprit s'aviande, & delaissons le Ciel
A celuy qui la terre aux hommes a donnee,
En reservant à soy ceste voulte azuree :
Recevons en le fruict, mon Pons, & le plaisir,
Ce pendant que le temps nous en donne loisir,
Et que le beau travail d'une plus douce estude,
Nous charme doctement dessous sa servitude.
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ELEGIE IIII.
« Que nous sert plus long temps demourer en ce monde
« Ou le malheur redouble, & la misere abonde ?
« Que nous sert plus long temps dans ce corps ocieux
« Tourmenter nostre esprit d'un soing ambitieux,
« D'un desir obstiné, qui d'autant se r'enforce,
« Qu'il se sent alleché d'une nouvelle amorce,
« Qui tousjours nous seconde & talonne nos pas,
« Voire en nous maistrisant jusqu'au jour du trepas ?
« Il vault donc beaucoup mieux bannir ceste misere,
« Que serf des passions jusqu'à l'heure derniere
« De ce chemin mortel, endurer un tourment
« Qui nous face vivants mourir incessamment,
« Un tourment meurtrier qui tousjours nous martire,
« Et d'autant que vivons nostre vie il empire.
« Heureux celuy qui ha d'eviter le pouvoir
« Cest ennuy, & qui peult à ce danger prevoir
« Des les premiers assaults de sa tendre jeunesse :
« Car ceste ambition est tellement maistresse,
« Que si du premier choc on se laisse domter,
« Apres facilement ell' nous peult surmonter.
« Hé ! qui est celuy-là qui mortel n'y succombe ?
Passant, arreste un peu, Cy gist sous ceste tombe
Celle, dont la vertu des son aage premier
Peut bien à ces malheurs sainctement obvier.
Las ! c'est ANNE BOUCHER, qui des que son enfance
Luy eut premierement donné la cognoissance
De ce passage humain, & des journels tourmens,
p.129
Des dures passions, des divers changemens,
Qu'il nous convient vivans pour une joye vaine
Endurer au hasards de ceste vie humaine,
Laissa le monde vain, & ses mortels appas,
Qui conduisent nostre ame à l'eternel trespas,
(Comme l'Ambition, Volupté miserable)
Pour suyvre JESUSCHRIST son espoux veritable.
Car les allechemens ne peurent l'esmouvoir,
L'esguillon de la chair n'eut sur elle pouvoir,
Ainsi que nous voyons esmouvoir pesle-mesle
Par ces cupiditez nostre nature fresle.
C'est pourquoy maintenant sa chaste saincteté
Triomphant' de ce monde, a la mort surmonté :
C'est pourquoy maintenant son renom perdurable
Sera aux successeurs à jamais admirable :
Leur servant pour exemple auquel on doit tousjours
Façonner nostre vie & l'honneur de nos jours.
Parquoy, Passant, il fault croire sur toute chose,
Que maintenant son ame avecque Dieu repose :
Car tous les bien-vivans en la parfin son[t] mis
Avecques ses esleus, ainsi qu'il a promis.
LE SECOND
DE L'OLIMPE
DE JAQUES GRE-
VIN DE CLERMONT
En Beauvaisis.
SONETS.
A peine ay-je gaigné un desiré rivage,
J'ay encore le pied plongé dedans la mer,
Je voy les tourbillons tant plus se ranimer,
Et l'Ocean mutin abbayer une rage :
Je recognois assez un malheureux presage,
Toutesfois je resen de rechef allumer
Au milieu de mon cueur le feu de trop aimer,
Qui me rejette encor' en un prochain naufrage.
Je recognois assez que l'Amour furieux
Ne peult estre dompté d'un plus victorieux,
Toutesfois je ne crain qu'en piece il me detaille :
Ainsi voit on souvent un vaillant Empereur,
Ayant perdu son camp n'avoir perdu le cueur :
Mais encore sanglant redonner la bataille.
p.224
Comme l'Aube au matin soudain se fait cognoistre
Redorant nostre jour de sa belle clarté,
Ainsi le plus parfaict de vostre grand' beauté
Feit que soudainement Amour s'est faict mon maistre :
Mais fortune, Madame, en bas lieu m'a faict naistre,
Et le ciel déployant sa liberalité
Compagna de bon-heur vostre nativité,
De biens & de vertus, qui vous font apparoistre.
Qu'espere-je donc plus sinon un desespoir,
Puisque faillant mon heur ne deffault le vouloir,
Et que tousjours le feu s'attize dans mon ame ?
Ainsi Amour, qui eut sa naissance des cieux
Se monstre entreprenant tousjours audacieux,
Et fait par un vassal aimer une grand' dame.
Vien, Jour heureux, fen de l'une & l'autre ælle
Le voille obscur du silence ennuyeux,
Revien, beau Jour, & d'un œil radieux
Va luire au lict ou gist Madamoiselle.
Va, Jour promis (auquel ma toute-belle
Me doit donner le guerdon tant heureux
De tous mes maux) va devant ses beaux yeux,
Et en mon nom porte ceste nouvelle :
Cil qui pour vous tant de maux à souffert
S'attend au bien que luy avez offert,
Et maintenant vous somme de promesse :
Non, ce n'est pas à ceste heure qu'il fault
Faillir de cueur : car d'un si doux assault
Je me fay fort que demourez maistresse.
p.225
Mon navire s'en va tout chargé d'oubliance
Sur une mer fascheuse, à minuict, en yver,
Entre Scylle & Carybde, ou pour le gouverner
Mon plus grand ennemi a pris toute puissance :
A chascun aviron un penser se balance,
Qui veult & la tempeste & la mort esprouver,
Contre le voile un vent ne cesse d'estriver
Humide de souspirs, de desirs, d'esperance.
Une pluye de pleurs, la nüe de malheur
A moüillé & lasché le voile & le cordage,
Lesquels furent tissus d'ignorance & d'erreur :
Mes deux astres jumeaux à moy ne se presentent,
Et l'art & la raison dans la vague s'absentent,
Si bien que je ne puis esperer le rivage.
Mon cueur impatient de vivre en liberté
A ravi mon repos, & meurtrier de ma vie
Ralume un nouveau feu dont mon ame est saisie,
Jusques au plus secret de tout' sa fermeté :
Et meurtrier de soymesme il quiert une beauté,
Desireux de revoir sa peine estre asservie
Au plaisir d'une dame, & pour une autre amie
Vivre pour tout jamais serf de la cruauté.
Voyez pour dieu, voyez ceste esclave, Madame,
Et conduisez aumoins l'erreur de ceste flame,
Raddressant en son port un nocher esgaré :
Gardez qu'il ne perisse au gré de la fortune,
N'endurez qu'il s'arreste en lieu mal asseuré,
Et pensez que son bien est d'aimer au gré d'une.
p.226
Mignonne, pensez vous, pensez vous, ma mignonne,
Avecque ce souzris appaiser mon courroux ?
Penseriez vous donc bien rendre mon mal plus doux,
Pourtant si vostre main une faveur me donne ?
Non, car je sen tousjours l'amour qui m'esperonne,
Redoublant la chaleur qui redouble entre nous,
Et tant plus je me sen favorisé de vous,
Tant plus ce dur Tyran me point & m'éguillonne.
Et comme un cerf navré du dard qu'il porte au flanc,
Laisse escouler sa vie, & sa force & son sang,
En pensant eviter la mort mesme qu'il porte :
Ainsi je porte au doigt ce qui me fait penser
Cent fois à vos beaux yeux, & cent fois trespasser,
Plus je pense eviter le sueil de vostre porte.
La crainte, & le souci, & la jeune alegresse
Vous font clocher sur l'un & sur l'autre costé,
Icy est la vertu compagne de beauté,
Icy est le chagrin de l'instante vieillesse :
Et moy pour estre trop vostre esclave, Maistresse,
J'ay chassé d'avec moy ma douce liberté,
Je me suis rendu serf à vostre cruauté,
Tout ainsi que vostre œil m'en a donné l'addresse :
Ainsi le beau neveu du Roy Laomedon
Resentant la grandeur d'un plus noble brandon,
Ravit au roy Gregeois la beauté d'une Helêne :
Ainsi lon voit tousjours celuy qui est premier,
Par faute de secours devenir cazanier,
Et un brave soldat devenir capitaine.
p.227
Ma belle Olimpe, helas, venez pour secourir
Vostre pauvre Birenne, hé ! desja l'an se passe,
Que je suis pour avoir pourchassé vostre grace
Le prisonnier d'amour au danger de perir :
Venez me delivrer, sans craindre d'encourir
Le vouloir d'un tyran, qui cruel vous pourchasse,
Venez donque, M'amour, Cimosque ne menace,
Pour la mort de son fils, de vous faire mourir.
Et ne doutez pourtant qu'en une estrange pleine
Je vous laisse au danger, ainsi que feit Birenne
Celle qui au besoing l'avoit sauvé de mort :
Le desloyal ne fut nourri de la mammelle
D'une femme, mais bien d'une beste cruelle,
Pour estre malheureux coulpable d'un tel tort.
Mignonne, ou estes vous ? faites moy ce bon tour
De remonstrer encor les soleils de ma vie,
Ha bon dieu ! je me meurs, retirez je vous prie
Ce qui fait deshonneur au grand dieu Porte-jour.
Non, ne vous monstrez pas, mais pour tromper l'amour,
Contentez seulement ma voix qui vous convie
A me favoriser : car je n'ay point d'envie,
Attendant mon malheur de faire long sejour :
Bon soir donques, mon cueur, bon soir douce Joliere,
Or sus par sept bon soirs accordez ma priere,
Faites donques oyr par sept fois vostre voix,
Pour sept que vous donrez, cinquante je veux rendre,
Ainsi sous le portail d'Olympe on peult entendre
La belle nymphe Echo respondre par sept fois.
p.228
Qui veult vivre & mourir content & miserable,
Qui veult cent fois le jour heureux & malheureux
Essayer doucement un appast amoureux,
Et rendre d'un clin d'œil une playe incurable :
Qui veult sentir l'effort d'un dard inevitable,
Qui veult sentir l'effect d'un poison doucereux,
Celuy tant seulement vienne voir vos beaux yeux,
Qu'il vienne contempler vostre grace admirable :
Il verra deux sourcils en croissant revoltez,
Ou l'amour a niché le parfaict des beautez,
Et sentira le feu de deux claires estoilles :
Il verra sur un front les vertus & l'honneur,
Et puis il m'advoura le plus heureux sonneur
D'avoir voulu chanter des beautez les plus belles.
p.231
Cruelle qu'as tu faict ? qu'as tu faict ennemie ?
N'ay-je pas veu sortir un humeur de tes yeux
Esclairant & bruslant, subtil & doucereux,
Qui en un mesme instant s'est saisi de ma vie ?
J'en ay le sang bruslé, & la face blesmie,
J'en ay le cueur en cendre, & le corps langoureux,
Et comme si ce fust un mal contagieux,
Il a dessus mon tout desserré sa furie :
Ainsi qu'il estoit cler, tous mes pauvres esprits
En furent à l'instant facilement surpris,
Ainsi qu'il estoit chault il attiza sa force,
Comme il estoit subtil il entra dans mon cueur,
Puis dedans tout le corps, & or' par sa douceur
Il sert à mon martire & d'appas & d'amorce.
CHRESTIEN, jettant mon œil sur l'œil de ma mignarde,
Nous beuvons à longs trets un humeur doucereux,
Qui à flots ondoyans s'escoule par nos yeux,
Et jusqu'au plus profond de nos foyes se darde.
J'ay tant accoustumé, depuis quell' me regarde,
De prendre ce nectar sur tous delicieux,
Que tout autre repas me semble estre ennuyeux,
Au pris de cestuy-là qu'en ses yeux elle garde :
Je ne vy d'autre chose, & d'autre je ne meurs,
Je luy suis resemblant en façon & en meurs,
Tout ce qui luy desplaist ne me sçauroit complaire.
J'aviande ses yeux, elle nourrit les miens,
Je luy compte mes maux, elle me dit les siens,
Peult-on veoir entre amans plus plaisante misere ?
p.232
Jusques au plus secret du palais de mon ame
Amour s'est escoulé si cauteleusement,
Qu'avec tout le plaisir de mon gentil torment
Vivre me sen heureux au milieu d'une flame :
Et ce qui plus me rend vostre esclave, Madame,
Se voit en la vertu qui eut premierement
De vostre aage plus doux l'entier gouvernement,
Et qui de jour en jour plus que jamais s'enflame :
Nostre bien, nostre amour, nos desirs amoureux,
Esgalez aux souspirs d'une fascheuse attante
Viennent pour renforcer l'amitié esperante :
Vivons donc contamment, ma toute desiree,
Jamais paire d'amans ne furent plus heureux,
Si je suis Theagene, & vous ma Cariclee.
Ma mignonne, mon cueur, ma toute desiree,
Seray-je à tout jamais apres vous languissant ?
N'auray-je point ce bien de me voir jouissant,
Recevant pour mes maux une heure plus heuree ?
Helas ! vous pouvez voir ma face estre empiree,
Le ruisseau de mes pleurs, & le teint palissant
De mon corps demi-mort, que l'ame va laissant,
Et toutesfois je n'ay ma poursuyte asseuree :
Le printemps me desplaist, l'esté m'est ennuyeux :
Le jour je suis pensif, la nuict je ne repose
Pensant incessamment aux rayons de vos yeux :
Et entre ces malheurs dont je suis tormenté,
J'ay seulement recours aux vers que je compose,
Qui plaignent avec moy vostre grand cruauté.
p.233
Forçant le plus secret du rocher de mon cueur,
Ralumer je laissay une si douce flamme
Au profond de mes os, que l'amour qui m'enflamme
N'est content de se voir plus que jamais vainqueur :
Car tousjours augmentant contre moy sa fureur,
Opiniastre & fier il martire mon ame,
Impatiente, helas, pour vostre amour, Madame,
Seule qui maintenant lui causez sa douleur :
Et le moyen qui peult contenter d'avantage
Le louable dessein de mon ferme courage,
Est de me voir lié en si belle prison :
Rien ne pourra forcer le destin de ma vie
Ores que je suis vostre, & puisqu'amour me lie,
Je voy bien que sur moy force lie raison.
Quel nouvel enchanteur avec son art magique
A sceu si bien charmer ma raison & mes yeux,
Que je vaise courant ainsi que furieux
Sans pouvoir arrester la fuyarde Angelique ?
J'oy, ce semble, sa voix qui jusqu'au cueur me pique,
Se plaignant d'estre es mains de ce fier sourcilleux
Qui luy fait mille maux, toutesfois je ne peux
Surmonter cest Atlant' sans le cor Astolphique.
Maistresse, ta faveur me soit un cor nouveau,
Pour faire esvanouir tout l'orgueil du chasteau
Que ce sot a basti sur les mons de promesse.
Ainsi par ton secours si je me sen vanger,
J'estimeray tousjours ma future liesse
Surpasser les plaisirs de l'amoureux Roger.
p.234
Pucelles, tout l'honneur du sejour Cler-montois,
S'il advient que cest œuvre entre vos mains s'addresse,
Ne jugerez-vous pas cruelle la maistresse,
Pour qui incessamment tant de maux je reçois ?
Ne jugerez-vous pas l'amour que je conçois,
Estant recompensé de travail, de destresse,
Charmer trop follement ma follastre jeunesse,
Et prendre son plaisir en ma piteuse voix ?
Belles, jugez-le ainsi, car ainsi je le pense,
Mais s'il advient un jour que j'aye recompense,
Changez d'opinion ainsi que je feray :
Jugez la gratieuse, honneste & pitoyable,
Qui aura faict un dieu d'un pauvre miserable,
Car des dieux compaignon en bon heur je seray.
Las ! si ce n'est amour, qu'est-ce donc que je sens ?
Si c'est amour, pour Dieu, quelle chose peust-ce estre ?
S'elle est bonne, comment tel mal en peult-il naistre ?
Si mauvaise, dont vient que doux soyent ses tormens ?
Si je brusle à mon gré, en vain je me deffens,
Mais si c'est malgré moy qu'un tel dieu soit mon maistre,
Comment fait-il ainsi sa grandeur apparoistre ?
Peult-il tant dessus moy, veu que je n'y consens ?
O nepveu de Thetis, qu'estrange est ta nature !
Tu me tiens dans ta nef vogant à l'adventure,
Privé de gouvernail pour au bort arriver :
Tu me pais de douleurs, & en riant je pleure,
La vie me desplaist & la mort en mesme heure,
Je gele en plein esté, & je brusle en yver.
p.235
Je recognoy mon mal, je voy mon homicide
Qui me suit pas-à-pas, & pourtant je ne veux
Me deffendre de luy, car le cueur desireux
M'en retient en despit de celle qui le guide :
Et tout ainsi qu'on voit un estalon sans bride,
Porter à l'abandon le chevalier poureux,
Puis deçà puis delà sur les monts perilleux,
Et ores sur les bors de la grand pleine humide :
Ainsi par mes desirs la raison est portee,
Et la Dame se voit du vassal surmontee,
Contrainte de le suivre ou l'amour le conduit.
Bon dieu ! ce qui nous fait estre tels que nous sommes,
Et qui nous a donné le nom entre les hommes,
Par amour est contrainct suivre ce qui le fuit.
Amour depuis deux ans s'est desrobé des cieux
Pour estre Forgeron, non que forger luy plaise :
Mais pour me tourmenter il bastit sa fournaise
Au milieu de mon cueur dont il est envieux.
Pour arrouser son feu, il prent l'eau de mes yeux,
Mes souspirs pour soufflets, & mes veines pour braise,
Mon foye pour enclume, ou il forge à son aise,
Sans jamais se lasser, mille trets venimeux :
Là d'une lime sourde il ronge ma pensee,
D'un espoir il polit ma misere passee,
Et à la folle attente il attache mes maux :
Qui plus est mon D'AURAT ce Forgeron peu sage
Dedans mon pauvre corps fait son apprentissage,
Et des faultes qu'il fait j'endure les travaux.
p.236
NOYON, j'ay mis le pied sur la branche amoureuse,
D'ou me pensant sauver, je me suis englué,
Et là d'un coup d'estoc que l'Amour m'a rué,
Je senty à l'instant ma vie langoureuse :
Bien que je n'aye pas mon ame furieuse
Ainsi qu'en eut Rolant, si me voit-on mué,
Car je m'apperçoy bien de raison desnué,
Et de ce qui rendoit ma vie plus heureuse.
N'est-ce pas chose estrange endurer pour autruy
Et perte, & deshonneur, & douleur, & ennuy,
Et n'avoir qu'un enfer pour toute recompence ?
Noyon, garde toy bien de brancher comme moy
Sur ces rameaux glueux, ou il n'y a qu'esmoy,
Fay toy sage, Noyon, par mon incontinence.
Hastif & affamé le dixieme de Mars,
Je devoray l'amour, dont la douce viande
Se presentoit à moy, puis d'une chaleur grande
Je senty son brasier dedans mon foye espars :
J'apperceu, mon CHRESTIEN, la poincture des darts
Que cest aveugle Archer incessamment desbande
Dedans le cueur de ceux qu'il a faict de sa bande,
Et qui le vont suyvant comme pauvres soldarts.
J'enduray par neuf mois de ce repas estrange
Un dueil qui s'en forma, tout ainsi que se change
La semence jettee en un terroir fecond,
Dont vindrent ces Sonets tesmoings de ma constance :
Ainsi le grand Jupin ouvrant son large front
Du repas Metien enfanta la science.
p.237
J'apperçoy tous les jours au bord de ma fenestre
Deux pigeons cazaniers baisans s'enamourer,
Et bec-encontre-bec leur amour asseurer,
Dont un plaisant combat à l'instant je voy naistre :
Lors jaloux de leur bien, cent fois j'ay voulu estre
Eschangé en pigeon, pour ne plus endurer
Les divers tours d'Amour, qui pour me martirer
Fait tousjours sur mon chef sa grandeur apparoistre :
Mais avec ce vouloir, j'ay desiré tousjours
Mesme eschange en Madame, à fin que nos amours
Libres des envieux, des dangers & de crainte
Puissent trouver en l'air une plus grand' faveur,
Puisque pour le guerdon de ma fidele ardeur
En terre je n'eus oncq' qu'une longue complainte.
Je plaignoy mes douleurs lors que Henri second,
Apres avoir douze ans entretenu la guerre,
Feit descendre du ciel pour le bien de sa terre
L'alme paix que les dieux luy baillerent en don :
Je plaignoy mes douleurs, & l'enfant Cupidon
Hardi plus que jamais desserroit son tonnerre
Dans mon foye, ou tousjours en furetant il erre,
Et encore le poil n'a frisé mon menton.
Je n'ay point veu les jours de l'an vingt & deuxieme,
Et si je suis desja en mon mal plus extreme,
Desseiché en ma chair, en mes nerfs & mes os,
Je ne sen plus d'humeur aux veines & arteres,
Toutefois au milieu de toutes ces miseres,
Maistresse, incessamment je chante vostre los.
p.238
Le vouloir m'esperonne, & l'amour me conduit,
Plaisir me tire à soy, l'usage me transporte,
L'esperance que j'ay m'amuse & reconforte,
Donnant la main au cueur qu'elle a desja seduit :
Il la prend, & tousjours miserable la suit,
Il recule, voyant une ennemie accorte,
Concupiscence regne, & la raison est morte :
L'un est maistre du camp, l'autre poureux s'enfuit.
La vertu & l'honneur, beauté & gentillesse,
Avec un doux parler me prindrent en leur tresse,
Ou lors je demouray le captif de l'amour.
Cinq cens cinquante & huict, apres milles annees,
Le dixieme de Mars, sur la moitié du jour,
J'entray ou mes amours furent emprisonnees.
Libre de passions, de douleurs & d'ennuis,
Je m'alloy gouvernant sous l'erreur de jeunesse,
Ne m'estant arresté au joug d'une maistresse,
Alors que j'estoy homme autre que je ne suis :
Tu m'allois poursuyvant, & or' que je ne puis,
Sinon ce que tu veux, Fuyarde, tu me laisse,
Tu ne dressois ailleurs sinon vers moy l'addresse,
Et or' que je suis tien, Mauvaise, tu me fuis.
O trop injuste Amour ! cruel & infidelle,
Dont vient qu'ainsi tu fais discorder nos desirs ?
Pourquoy prens-tu à gré la discorde immortelle ?
Dessus mon desplaisir tu dresses tes plaisirs,
Tu me laisses languir en mon mal plus extrême,
Et constamment aimer celle la qui ne m'aime.
p.239
Je pensoy, D'ESPINAY, estre seul en la France,
Qui languist en mourant, & mourust languissant,
Je me pensoy tout seul dessous l'Amour puissant
Avoir chanté mon mal sans une recompanse :
Mais à ce que je voy, la flateuse esperance
Ne m'a trompé tout seul en l'amour pourchassant,
Veu qu'en ton premier feu tu ne fus jouissant,
Pour t'estre declaré constant en inconstance.
Pourtant, mon d'Espinay, si tu n'has autre bien
Decelant la beauté, la grace, le maintien,
Et les perfections d'une dame rebelle,
Si as-tu entre tous gaigné ce poinct heureux,
Que tes divins escripts t'advouront aux neveux
Poëte autant parfaict, que ta maistresse est belle.
L'esprit divin, dont l'immortelle essence
Premierement vint de la main des dieux,
Se voyant prest de s'envoler aux Cieux
Pour à jamais y faire demeurance :
Avant sortir, comme ayant jouissance
De ce qu'il a desiré pour son mieux,
Predit souvent le malheur envieux,
Et nous en donne une ferme asseurance.
Ainsi jadis l'amoureuse Didon
Prophetiza les flammes du brandon,
Qui alluma la gent Phenicienne :
Ainsi a faict l'honneur des Angevins :
Car en mourant, par ses vers plus divins
Chantant sa flamme, il a predict la mienne.
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Sa flame est morte, et la mienne a pris vie,
Ainsi qu'on voit l'arbrisseau renaissant
Au pied du tronc, qui s'en va perissant
Sous le ridé de l'escorce pourrie :
Il est au Ciel hors le danger d'envie,
Et je suis cy apres vous languissant,
Craignant tousjours l'envieux palissant,
Et le venim d'une langue ennemie :
Et d'autant plus il surpasse mon heur,
Que par sur tous est grande ma douleur,
Et mes desirs chassant si belle proye :
Mais si voulez serener vos beaux yeux,
Vous pouvez bien me rendre autant heureux
Sans que je sois envieux de sa joie.
L'automne fuit l'Esté, et la belle verdure
Du printemps rajeuni est ensuyvant l'yver,
Tousjours sur la marine on ne voit estriver
Le North contre la nef errante à l'aventure :
Nous ne voyons la Lune estre tousjours obscure,
Ainsi comme un croissant on la voit arriver,
Toute chose se change au gré de la nature,
Et seul ce changement je ne puis esprouver :
Un an est ja passé, et l'autre recommance,
Que je suis poursuyvant la plus belle de France
Sans avoir eschangé le courage et le cueur,
Qui fait qu'oresnavant je ne me veux fier
A celuy qui a dict, comme asseuré menteur,
Qu'on n'est pas aujourdhuy ce qu'on estoit hier.
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Depuis que je ne voy ma fuyarde Maistresse,
Le pourtraict de sa face et son port amoureux
Se vient subitement presenter à mes yeux,
Et tousjours son beau nom en ma bouche s'addresse :
Je ne les puis fuir, ains comme a dict Lucresse,
Ce mal que je nourris à tousjours devient vieux,
La playe se rentame, et l'amour furieux
Se glissant en mon cueur rengrege ma destresse :
En vain je veux troubler les ulceres premiers
A coups de nouveaux trets, et guarir les derniers
Par les communs attraits des plus communes proyes :
Car le dard venimeux dont Amour me blessa,
En ma chair et mes os si grand' douleur laissa,
Qu'ores je ne sçauroy sentir les moindres playes.
Celle-là qui jadis, alors que la jeunesse
Boüilloit dedans son cueur, d'un vouloir hazardeux
Se rejetta cent fois aux combats amoureux,
Dont elle a rapporté marque de sa prouesse,
Celle-là PATOUILLET, ore que la vieillesse
La bannist de ce bien, non le cueur desireux,
Ne cesse de prescher le desir trop oureux
Et le tendre vouloir de ma jeune Maistresse.
Elle luy dit, M'amie, estrangez vostre cueur
M'amie, estrangez vous de ce jeune mocqueur,
Et ne suyvez ainsi la volonté charnelle.
Et voylà, Patouillet, où maintenant j'en suis,
Elle en demolit plus que bastir je n'en puis,
Et je croy que pour aultre ell' se fait macquerelle.