© Philippe CARON, Université de Poitiers
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Pour une théorie de la notion de littérature / Research into the notion of 'literature'

 

Recherches et publications sur l'émergence en français du concept de 'littérature'
 (english abstract below)
 
 
 
Cette série de recherches menées de 1976 à 1987 à la bibliothèque nationale de France a abouti à l'élaboration d'une thèse de linguistique intitulée  AUX ORIGINES DE LA NOTION CONTEMPORAINE DE LITTÉRATURE . Le lexique et la configuration idéologique des grands secteurs du savoir profane  en langue française de 168O à 176O. Elle a été soutenue à Nancy en 1987 puis publiée en 1992 dans la collections de la Bibliothèque de l'Information Grammaticale (Paris & Louvain, Peeters 430 p.) sous le titre 
 
 
Des belles lettres à la littérature
Une archéologie des signes du savoir profane en langue française
1680-1760
 
 

Le résumé suivant, paru dans l'Information grammaticale (livraison n°44, janvier 1990 pp. 41-42) en donne un bref aperçu. 

A notre époque où tout savoir est soumis à une réflexion épistémologique constante, l'enquête lexicologique a une place parmi d'autres procédures d'évaluation. Notamment lorsqu'une discipline utilise pour décrire son champ des mots pourvus d'une longue mémoire sémantique. La littérature, à la fois science et corpus de textes, est dans ce cas. Ce mot véhicule avec lui toute une idéologie héritée du passé. Il est, pour prendre une image, la partie émergée d'un iceberg, laissant deviner tout ce dont il n'est que l'indice. C'est le travail du lexicologue sémanticien de restituer l'histoire du signe, le replaçant dans l'univers des discours passés au sein desquels il a évolué et trouvé sa physionomie. 
      Les grands dictionnaires du français contemporain (Grand Larousse, Grand Robert, T.L.F. ) font tous intervenir, dans l'acception contemporaine prégnante du mot littérature, le sème distinctif 'esthétique' et cette présence se vérifie lorsqu'on demande à un locuteur ayant une connaissance quelque peu réflexive de sa langue, de procéder à une définition du signe. 
    Comment une civilisation en est-elle venue à investir dans le signe qui indique sa culture, c'est-à-dire l'ensemble des oeuvres qu'un homme lettré est censé avoir lu, un ensemble d'ouvrages marqués au coin distinctif du plaisir sensible, de la beauté, de l'émotion sensuelle, du festin de l'imagination? 
   
       
       
    Cette recherche répond à la question avec un double éclairage. Tout d'abord, elle fait une enquête lexicologique sur l'ensemble du champ notionnel des parties du savoir profane entre 163O et la Révolution Française, avec un maximum de lectures de 168O à 176O. 
          Le corpus retenu comprend environ 15O oeuvres principales: discours académiques, recensions de livres, manuels, dissertations savantes, dialogues, lettres, essais, notices lexicographiques, articles encyclopédiques, préfaces, la plupart d'auteurs oubliés dont la diversité d'âge, d'origine et d'orientation peut à bon droit passer pour représentative d'une époque. 
     L'enquête se donne pour objectif l'inventaire du champ notionnel, c'est-à-dire des signes qui nomment, de façon générique ou plus spécialisée, de manière vague ou précise, néologique ou archaïsante, l'encyclopédie des connaissances ou tel de ses sous-ensembles. Car la notion de 'littérature' ne saurait se laisser convenablement appréhender sans être resituée, tant au niveau des realia intellectuelles que des signes qui les nomment, dans la globalité de ces deux champs respectifs. L'enquête couvre donc le lexique qui nomme des discours de savoir (belles lettres, bonnes lettres, humanités, érudition, philosophie, sciences, lettres ... ) mais aussi, dans une moindre mesure, celui des intellectuels agents de ce savoir (homme de lettres, gens de lettres, bel esprit, littérateur, savant, érudit...). Enfin elle traite également, pour des raisons évidentes, des adjectifs qualificatifs littéraire et scientifique. 
    •       Procédant des signes les plus englobants vers les signes plus spécialisés, elle commence donc par les mots lettres et sciences dont elle étudie la restriction référentielle dans la distribution qui convient: les + (lettres/sciences) + expansion zéro. Puis elle s'attache à expertiser une antonymie à large spectre référentiel: arts mechaniques VS arts libéraux, en s'efforçant d'en mettre à jour les équivoques, de signifié ou de référent, causes d'une future désuétude.
    •       Le chapitre suivant, abandonnant désormais les arts mechaniques, se propose d'étudier, à l'intérieur des arts libéraux, le rôle discriminatoire que vient à jouer l'adjectif beau (beaux arts, belles lettres ). Et c'est dans ce cadre qu'on peut à bon droit chercher les linéaments de l'actuelle construction conceptuelle 'littérature'. Après un travail de datation et d'étiologie, le chapitre étudie le comportement référentiel de la lexie belles lettres après sa lexicalisation (162O-165O). Ce travail laisse clairement apparaître le rôle moteur de la culture de Cour dans la poussée d'une nouvelle vision de la culture qui rejette l'idéal austère et savant des bonnes lettres dans une certaine marginalité dont Port-Royal est un représentant exemplaire.
    •       C'est dans le chapitre suivant des parasynonymes de belles lettres vers 168O (bonnes lettres, lettres humaines, érudition, humanités) qu'apparaît le mot-vedette de l'étude, littérature, dont l'équivoque référentielle et, par conséquent, l'enjeu idéologique sont patents lorsqu'on met en parallèle le début de la définition donnée par Pierre Richelet (la sciences des belles lettres ; honnêtes connoissances) et celle d'A. Furetière (doctrine, connoissance profonde des lettres). Deux milieux sociologiques différents, incarnés par ces deux lexicographes, revendiquent, pratiquement en synchronie, deux lectures référentielles du signe. Richelet, dans ce fragment de sa définition, est le porte-parole des gens du bel air tandis que Furetière au contraire refuse de s'aligner sur ce milieu-pilote qui, se piquant de bel-esprit, n'entend rien de sérieux aux choses de l'esprit. La lexicologie rejoint ici l'histoire des mentalités. Un Oratorien comme le Père Bernard Lamy fait d'ailleurs cette réflexion désabusée à la fin du XVIIe siècle :
        L'étude des belles lettres pour lesquelles on a tant d'amour ne regarde presque que le langage, ce qui fait que les Grecs appellent l'étude des Belles-Lettres, philologia, c'est-à-dire l'amour des mots.[2] 
           
      Cette lecture hédoniste du signe l'emporte sur celle, plus érudite et plus sérieuse, de Furetière. Le signe belles lettres, désigne donc, dans le "dialecte" dominant, un certain corpus d'oeuvres, aux frontières d'ailleurs variables, en même temps qu'un mode de saisie essentiellement rhétorique, c'est-à-dire destiné à l'apprentissage préférentiel du bien-dire dans les langues savantes mais aussi, et surtout, - car c'est là l'originalité du signe -, dans la langue royale. 
    •       Avec le chapitre consacré au lexique philosophique (au sens classique du mot), se trouve développé le problème rencontré par les contemporains d'avoir à nommer l'ensemble des nouveaux discours mécanistes qui, dans la sphère de la nature, échappent à l'emprise de la tradition pour ne plus chercher que la fidélité à l'observation et à l'expérience. La néologie de signifié qui affecte la distribution sans expansion du syntagme les sciences n'étant pas sans équivoque, la langue se cherche une nouvelle lexie et choisit parmi plusieurs candidats à la lexicalisation (sciences abstraites, sciences réelles, sciences naturelles ou de la nature) celle qui apparaît la plus adéquate, sciences exactes. C'est dans le milieu pilote des académies parisiennes que celle-ci se développe. A l'occasion de ce chapitre se trouvent en outre examinés les contenus présupposés, de nature souvent polémique, renfermés dans ces tournures périphrastiques destinées à nommer les nouveaux discours en quête de scientificité.

          Le deuxième éclairage nécessaire à la bonne description des signes est l'analyse de contenu. Le premier livre de la thèse étudiait essentiellement le fonctionnement sémique et référentiel des signes du champ ainsi que les discours métalinguistiques tenus à leur propos. Pour compléter cette approche, les textes sont requestionnés, à la recherche du paysage idéologique que dessinent les signes belles-lettres, littérature et sciences dans le corpus. 

    •       En premier lieu se trouvent expertisées trois tournures semi-lexicalisées et qui font office de substituts lexicaux pour belles lettres ou littérature: ouvrages d'esprit, ouvrages de goût, ouvrages d'imagination. Ces premiers descripteurs intrinsèques, qui viennent très couramment sous la plume des auteurs, dessinent comme à l'insu des locuteurs, une image dominante qui n'infirme nullement, bien au contraire, la restriction référentielle du mot littérature.
    •       En deuxième lieu sont examinés des descripteurs extrinsèques qui situent la littérature par rapport aux sciences. Cette partie de l'analyse de contenu s'impose d'elle-même par la lecture des oeuvres et n'est nullement dictée par des considérations rétrospectives. En fait les relations entre sciences et belles lettres sont un sujet névralgique sur lequel plus d'une académie du Royaume propose des sujets de réflexion dans les années médianes du XVIIIè siècle. Ces deux axes d'évaluation contrastive sont l'utilité et la facilité.
          Il n'est pas aisé de résumer en quelques lignes le résultat nuancé d'une telle enquête qui aboutit à dessiner ce paysage idéologiques en deux nébuleuses de prédicats antinomiques. En tout cas ces deux pôles désormais rivaux du savoir en sortent campés dans une rigoureuse opposition : les belles lettres sont faciles et souriantes tandis que les sciences, surtout de 166O à 173O environ, passent pour épineuses et sévères. En termes d'utilité, les belles lettres se cantonent désormais dans la formation du jeune enfant , où l'on s'accorde à lui reconnaître encore quelques vertus, et dans l'honnête divertissement de l'âge adulte. A l'inverse l'utilité des sciences ne fait guère de doute, à cause de toutes les retombées qu'elles permettent pour le mieux-être de la société. 
          Un tel résumé ne peut que forcer les traits d'une tendance, dominante certes, mais qui coexiste avec d'autres visions simultanément présentes dans la société. 

    De ce voyage archéologique au pays des signes et des cadres mentaux d'un âge révolu, on tirera, on l'espère, une plus juste idée de l'élaboration conceptuelle de la notion prise en charge aujourd'hui par le signe littérature et des facteurs qui ont présidé à celle-ci. Dans le domaine de la sémantique lexicale, ce champ notionnel pose le problème intéressant des syntagmes lexicalisés comme belles lettres lorsque le signifié qu'ils emprisonnent est équivoque ou vient à être contesté. Le rôle référentiel qu'ils jouent, codé en langue, est alors perturbé. Il est aussi une étude de changement linguistique, étude qu'une exploitation plus systématiquement sociolinguistique, - si tant est que cela soit possible pour un état de langue révolu dont les témoins sont tous morts, gagnerait à mettre dans tout son jour. Mais il s'agit d'un autre travail. 



     

    NOTES 

    1. Thèse d'Etat soutenue le 9 mai 1987 à l'Université de Nancy II devant un jury composé de J.P Seguin (président) D. Bouverot, M. Le Guern, H. Naïs, P. Rétat et J.C. Vareille 

    2. Préface non paginée de La Rhétorique ou l'art de parler. 3è édition , Paris, Pralard 1688