© Philippe Caron, université de Poitiers
Ce texte est la mise en forme d'une communication prononcée à l'ouverture du colloque intitulé Ecrire dans le cadre des Belles-Lettres (Rouen, avril 2000, organisé par Claudine Pouloin)
 
CE QUE BELLES LETTRES VEUT DIRE…
 
Lorsqu'on pénètre dans l'univers intellectuel d'un siècle passé, on court toujours le risque de plaquer naïvement nos schémas familiers sur lui, surtout lorsque nous étudions une civilisation qui semble partager avec nous la même langue. Il faut donc s'efforcer de reconstituer préalablement l'univers mental de ce temps. Je commencerais volontiers ce travail de défrichage en tentant de dévider les présupposés(1) du titre ingénieux de ce colloque Écrire dans le cadre des Belles-Lettres : 
    Présupposé 1 : Il existe à l'âge classique une activité qui s'appelle 'écrire' . Ce signe possède ( au moins) un sens. 
    Présupposé 2 : Les Belles-Lettres existent. Ce signe ( car c'en est un) a un sens 
    Présupposé 3 : Les Belles-Lettres sont un cadre 
    Présupposé 4 : On peut écrire dans ce cadre 
Cette petite phrase est donc d'une grande richesse présuppositionnelle. Quelques apports lexicologiques, nourris de la lecture critique des répertoires lexicographiques du XVIIe siècle permettront d'affiner à la fois notre connaissance des signes et de dégrossir la connaissance des realia(2). A mesure que j'avancerai dans ce travail, je soulignerai des assertions qui constitueront l'essentiel de ma réponse à la question fondamentale que je me pose : quels sont les facteurs constitutifs de l'activité d'écrire à l'époque des Belles Lettres ? 
 
 
 
1/ Escrire & escrivain , deux signes en évolution 

Le verbe écrire/escrire et le substantif écrivain/escrivain sont au XVIIe siècle engagés dans une phase de mutation sémantique que les dictionnaires n'attestent que partiellement. 
Au début du siècle, écrire semble encore évoquer de prime abord, si on en juge par les dictionnaires, affaire artisanale, affaire de plume et de Maistre-Escrivain. La spécialisation référentielle dans les ouvrages de littérature qui fait aujourd'hui partie de la polysémie du signe y est absente. Qu'on en juge plutôt par l'article ESCRIVAIN du Thresor de la langue françoise de Jean Nicot ( 1606) : 

    Escrivain, Notarius, A manu seruus, Scriptor. 
    Gentil escrivain qui a composé de beaux livres, Luculentus author. Pompeius. 
    Escrivain qui escrit incorrect, Mendosus scriptor vel librarius. 
    Escrivains qui escrivoient les livres anciennement, au lieu desquels ont succedé les 
    Imprimeurs, Librarij, Scribae.(3) 
Le premier item informationnel suggère que l'acception première est celle de l'homme de plume, secrétaire , greffier ou copiste. Le quatrième item le confirme également. Le second montre, avec l'interprétant latin author , qu'il est possible d'activer le sémantisme de l'auteur de livre en général. 
    L'invantaire des deus langues françoise et latine de Monet confirme l'ordre de prééminence à l'article ESCRIRE. Le premier alinéa de l'entrée débute ainsi: 
    Escrire, ecrire, tracer des lettres d'ecriture sur le papier, peindre
Il faut attendre le septième alinéa pour trouver 
    Ecrire, composer une oeuvre(4)
L'académie française en 1694 adopte encore une structure similaire, au latin près, par simple copiage peut-être: 
    Escrivain. s. m. Qui monstre à escrire. Maistre Escrivain. Escrivain Juré. 
    Il se dit aussi de ceux qui escrivent bien ou mal. Vous estes un bon, un meschant escrivain. 
    Il se dit encore d'Un autheur qui compose quelque livre. C'est un fameux escrivain. tous les escrivains du dernier siecle. 
    Dans les vaisseaux, il y a un Officier qu'on appelle l'Escrivain, qui tient registre de ce qui est dans un vaisseau.(5)
On part de l'acception artisanale de l'écriture avec des référents prototypiques, gens de plume et copistes assermentés. Puis on se dirige, plus nettement que Nicot, vers l'acception 'auteur' . Mais la spécialisation vers les ouvrages d'esprit n'est pas encore explicitée. Toutefois l'entrée ESCRIRE la mentionne presque au bas bout de l'article. Qu'on en juge plutôt: 
    ESCRIRE. v. a. Tracer, former, figurer des lettres, des caracteres. Il sçait lire & escrire. Maistre à escrire. enseigner à escrire. escrivez cela sur une fueille de papier, dans vostre journal, sur vos tablettes. escrire son nom. les anciens escrivoient sur des escorces d'arbre, sur de la cire. il escrit bien. il escrit mal. En ce sens on dit, Cela est bien peint. {Voy PEINDRE). 
    On dit, Je me suis fait escrire à la porte, pour dire, J'ay fait escrire mon nom au portier. 
    Il se dit encore de la maniere d'ortographier. Comment escrivez-vous science? je l'escris par un sc. avec un sc. ce seroit mal escrire que de ne mettre point d'h à Rhetorique. 
    Il signifie aussi, Mander par lettres missives. Je luy ay escrit deux ou trois fois, il ne me fait point de response. je n'escris point en ce pays-là. si vostre affaire s'avance, je vous en escriray. 
    On dit fig. Escrire de bonne ancre, de la bonne ancre à quelqu'un, pour dire, Luy escrire fortement sur quelque chose. 
    On dit en termes de Pratique, Escrire, pour dire, Mettre par escrit ses raisons pour deffendre sa cause. On les a appointez à escrire & produire. à bien exploitter, mal escrire. 
    Il signifie aussi fig. Composer quelque ouvrage d'esprit. Tous les autheurs qui ont escrit de cette matiere. il est sçavant, mais il ne sçait pas escrire. il escrit poliment, nettement, doctement, elegamment. il escrit si mal, si grossierement. tous ceux qui escrivent bien... il se mesle d'escrire. il escrit bien, mais il peint mal. 
    Il signifie aussi, Rapporter, dire, enseigner que. Aristote a escrit, que les animaux &c. (6)
Comme on peut le constater, c'est au septième alinéa , qui est aussi l'avant dernier, que l'expression ouvrage d'esprit intervient. Encore est-ce avec le sentiment d'un trope ( voir le marqueurs fig.). Or c'est évidemment de cette activité ( qui n'est pas encore un métier) que nous allons parler. Concluons donc cette première investigation par le constat suivant: ce n'est que secondairement encore que l'Académie en 1694 consigne le sens d'escrire qui nous concerne ici. La langue des années 1660 le connaît donc. 
 
 
2/ Écrire dans le cadre des Belles-Lettres, cela suppose que les Belles-Lettres activent des potentialités mais aussi imposent en quelque sorte des contraintes. Les Belles-Lettres sont un environnement, dirions-nous aujourd'hui. De quelle nature est-il? 
 
    a/ Les Belles-Lettres, c'est d'abord un signe linguistique dont la date de naissance est à peu près située désormais: vers l620-l622(7). Lorsque, dans un champ notionnel comme celui de la vie intellectuelle et de ses secteurs, apparaît un mot nouveau ( ici la lexicalisation d'un syntagme), c'est que dans cette zone de l'expérience le regard des contemporains change. Il faudra se demander ce qui change. D'autre part ce mot n'est pas n'importe quel mot. C'est un mot composé obtenu par la lexicalisation d'un syntagme constitué de 'belles' + 'lettres'. Or le pluriel Lettres a déjà une acception métonymique qui en fait l'un des signes cardinaux pour désigner l'encyclopédie des connaissances: LETTRES se dit aussi des sciences, dit Furetière dans son Dictionnaire Universel de 1690 (s.v. LETTRE) 

    b/ il existe déjà en 1620 un signe à base lettres et qui tient un rôle paradigmatiquement similaire dans les textes , la lexie bonne lettres. L'irruption d'un signe nouveau belles-lettres à une place déjà bien occupée par cet autres signe, bonnes lettres, est l'indice d'un changement de point de vue. Ce point de vue me semble être fondamentalement un changement dans la lecture des textes. Traverser les signes d'un texte dans la perspective des Belles-Lettres, c'est autre chose que les traverser dans la perspective des Lettres humaines ou dans la perspective des bonnes lettres . 
     

3/ Retour sur l'ère des Bonnes Lettres 

J'évoquerai un instant la période immédiatement antérieure à la mise en service du mot belles-lettres. Tout simplement parce que le nouveau regard s'en dégage de façon distinctive et coexistera avec lui. 

Fondamentalement la lecture humaniste des bonnes lettres est à spectre de préoccupation vaste: philologique et érudite, morale, rhétorique, spéculative, scientifique (avant la lettre) dans tous les domaines du savoir. Le délassement de l'esprit est loin, très loin derrière l' édification intellectuelle, morale et religieuse. Les bonnes lettres, c ' est la nourriture de l' esprit et de l' âme. En leur sein, la lecture des lettres profanes est une première propédeutique qui dégrossit l' être intellectuel et moral en vue de sa sanctification par la Révélation. C'est en tout cas la lecture optimiste qu'en fait le courant jésuite lorsqu'il tente d'intégrer ce qu'il peut de l'antiquité gréco-romaine à l'intérieur de sa pédagogie. L 'idéal latin de l' humanitas revisité par le christianisme qui lui ajoute ce qu'il estime être le parachèvement de la formation, c'est cela le meilleur de la lecture des bonnes lettres. Je ne peux pas m ' attarder sur cet aspect qui est partiellement hors champ chronologique mais il faut, pour comprendre ce qui est à l' oeuvre dans cette néologie Belles-Lettres, saisir de façon rapide sur quel arrière-plan intellectuel et moral elle intervient de façon décisive. Marie-Madeleine de la Garanderie exprime en termes fort justes la philosophie de la lecture à l' époque des bonnes lettres dans sa thèse sur Christianisme et lettres profanes. La citation suivante me servira de transition opportune: 

Les lettres sont bonnes, c'est-à-dire précieuses, importantes, utiles, bénéfiques... Elles témoignent en faveur de l'homme, elles embellissent les rapports humains, elles constituent elles-mêmes en quelque sorte l'humanitas, puisque ce mot, que Cicéron proclama si haut, signifie à la fois, comme on sait, dignité, sociabilité, et culture (8) 

Écrire dans le cadre des Belles-Lettres, du moins au commencement de la période qui nous concerne, c'est donc écrire dans le cadre d'une idéologie en perte de vitesse, celle des bonnes lettres. C'est écrire ( et lire) avec à l'esprit d'autres attentes. 

Le phénomène socio-littéraire qui met en service la lexie belles-lettres et qui assure son épanouissement, c'est en somme l'objet de ce colloque qui l'envisage avec des points de vue variés à la suite des travaux pionniers de Marc Fumaroli. 

Mais les belles lettres, ce n ' est pas seulement un changement de point de vue dans la lecture de l'héritage culturel, c'est aussi un corpus de textes et c'est là que j'ai moi-même rencontré des difficultés à cerner ce référent polymorphe. 
 

4/ Belles-Lettres: un signe à référent polymorphe 

Au départ, dans les années 20, ce signe est plus l'indice d'un changement de préoccupation que le vocable d'un ensemble limité de textes. Et c'est, selon moi, ce changement d'objectif dans la lecture des textes qui va peu à peu limiter un corpus qui lui correspond de façon préférentielle. De quelle nature est ce changement de préoccupation? Marc Fumaroli est sur ce point très circonstancié: c'est la quête d'un savoir différent: savoir aulique et hédoniste avant tout, celui dont se réclame la classe intellectuellement dominante, la Cour, celle des gens de qualité qui méprisent l'érudition. La grande tradition humaniste, en quête de vérité philologique et spéculative passe au second plan avec la classe sociale qui la portait, la robe domptée par le pouvoir royal. Les enfants de cette classe sociale volontiers gallicane seront élevés chez les jésuites qui leur donneront le goût du théâtre et du bien-dire. Ils vont se rallier avec plus ou moins de conviction. Je n'y reviens pas sinon pour citer ce passage de la correspondance de Guez de Balzac à Melle de Gournay: 

    Il est vrai que je donne beaucoup à l'élocution et je sçay que les grandes choses ont besoin de l'aide des paroles, et qu'apres avoir esté bien conceues, elles doivent estre heureusement exprimees. Il me fache seulement que de la moindre partie de la Rhétorique des anciens on veuille faire toute la nostre et que pour contenter les petits esprits, il faille que nos ouvrages ressemblent à ces victimes à qui l'on ostoit le coeur, et on laissoit seulement la langue de reste.(9) 
Pouvait-on rêver citation plus symptomatique d'une transition consciente et douloureuse des bonnes lettres aux belles lettres? 
La conséquence de ce changement de point de vue sur les textes, de ces nouveaux centres d'intérêt, c'est la sélection d'un corpus ad hoc et le XVIIe siècle de ce point de vue voit le signe Belles-lettres servir de fédérateur: un corpus d'oeuvres va peu à peu s'élaborer autour de lui. 

Le modèle que j'ai élaboré (10) à partir d'une étude multiforme des attestations du mot témoigne du degré de prégnance de tel ou tel secteur des textes: à l' évidence, ce qui aimante immédiatement l'esprit de l'homme de 1660 lorsqu'il évoque le mot belles-lettres, c'est la poésie dans la diversité de ses genres narratifs, lyriques, didactiques et dramatiques, sans oublier les petits genres de circonstance, compliment, madrigal, épigramme, épître en vers etc. Là est le coeur des belles-lettres. Dans un deuxième temps, mais presque conjointement, vient l'éloquence, la grande parole publique et, plus généralement, la belle prose euphonique. 

De ces deux types fondamentaux de texte, poétiques et oratoires, on voit tout au long de la période que le type de lecture préférentiel qui est fait dans le cadre des Belles-Lettres est rhétorique: il s'agit de s'en approprier les vertus stylistiques pour les mettre en oeuvre dans un bien-dire constitutif de l'honnêteté. Je dirais d'ailleurs que l'évolution du concept de Belles-Lettres est en partie parallèle à celle de l 'honnêteté qui, au fil du XVIIe siècle, se dépouille de ses attributs moraux et se prend de plus en plus pour un ensemble de conduites marquées au coin du paraître social. 

Témoigne de cette évolution l' éviction graduelle de la grammaire et des disciplines philosophiques de la portée référentielle moyenne du signe Belles-Lettres(11). Déjà Furetière et Richelet attestent, avec des vues différentes, que la fixation référentielle du concept s'effectue sur ce rejet. 

    Richelet 1680: C'est la connoissance des Orateurs, des Poëtes et des Historiens. Savoir les belles lettres françoises. C'est un homme de belles lettres. (s.v. lettre) 
    Furetière 1690: On appelle les Lettres Humaines et abusivement les belles Lettres, la connoissance des Poëtes et des Orateurs, au lieu que les vrayes belles Lettres sont la Physique, la Géométrie et les Sciences solides (s.v. lettre) 
Comme on le voit il n'est pas question de Grammaire ou de Philosophie au sens classique de ce terme. 

Écrire dans le cadres des Belles-Lettres, c'est écrire dans un univers intellectuel où la poésie et la belle prose éloquente s'imposent de plus en plus comme les parangons de l'activité intellectuelle valorisée par le Pouvoir. 

5/ La place des Sciences et la reconfiguration des Belles-Lettres(12) 
 

Écrire dans le cadre des belles- lettres, c'est écrire également dans un environnement intellectuel où un nouveau secteur du savoir monte au ciel des connaissances et s'individualise nettement à partir de 1660: celui des sciences. Pour bien comprendre cette configuration de l'activité intellectuelle, il faut en effet prendre en compte un deuxième élément dans l'histoire du lexique et de la conceptualisation de l'encyclopédie des connaissances en français: le XVIIe siècle est le siècle de la néologie Belles-lettres mais il est aussi le siècle où s'affirme nettement la spécialisation référentielle du syntagme les sciences sans expansion déterminative(13). Il y a, dans la nouvelle donne du savoir et de la vie intellectuelle au XVIIe siècle, à prendre en compte cette double individualisation, au sein de l'activité littéraire, qui aboutit vers le troisième tiers du siècle à la délimitation, en partie mutuelle, de deux secteurs désormais perçus comme nettement distincts: le secteur de la science et le secteur des belles lettres. 

Ecrire à l' époque et dans le cadre des belles-lettres, c ' est donc inscrire son activité dans un cadre intellectuel qui n'est plus celui, relativement unifié, des lettres humaines. C'est recourir à l'écriture dans un univers intellectuel où deux types d'activités sont déjà campés dans une distinction qui deviendra plus tard, au XVIIIe siècle, une antinomie. 

Le contenu précis de cette antinomie, c'est en effet le XVIIIe siècle qui va le conceptualiser de façon nettement plus claire. C'est lui qui va figer et accentuer le parallélisme et l'opposition, les rendant irréductibles. Mais il ne faut pas oublier que le dispositif dichotomique est rôdé dès la deuxième moitié du XVIIe siècle: entre 1699 et 1701, l'abbé Bignon sous les auspices du pouvoir royal réforme deux académies, celle des Sciences et la « petite académie » des jetons et médailles. Or il renforce considérablement la seconde, la fait passer de 8 à 40 membres, exactement comme celle des Sciences et accentue très nettement le parallélisme. Mais c' est vers 1730 que se laisse très nettement voir en France un conflit entre ces deux secteurs. Le secteur des Belles-Lettres se sent détrôné et une activité argumentative assez considérable se fait le défenseur de ces disciplines(14). 
 

0°0

Je consacrerai l'essentiel de mon apport à cette période 1730-1760 au cours de laquelle ce que nous appelons aujourd'hui littérature se dégage nettement dans sa spécificité. 

Écrire dans le cadre des Belles-Lettres, c'est en effet avoir plus ou moins clairement à l'esprit qu'un texte a des fonctions prédominantes et que celui qu'on va écrire devra remplir particulièrement certaines d'entre elles. 

Dans mon livre je me suis attaché à traquer en deuxième partie les prédicats les plus couramment associés aux signes littérature, belles-lettres et lettres. Or certains prédicats sont primaires, c'est-à-dire qu'on les trouve dans des syntagmes semi-lexicalisés qui font office de substituts lexicaux. Pour bien me faire entendre, je citerai un passage qui illustre cette fonction de substitut lexical: 

    L'étude des Lettres est plus profonde et plus philosophique qu'on ne le croit communément. La raison donnée de ce qui plaît ou qui déplaît dans un Ouvrage de goût embrasse toute la métaphysique de l'esprit et du coeur humain (...) La manière aisée avec laquelle se présentent les Ouvrages de Littérature est si séduisante, qu'on croit qu'il suffit de se laisser aller à l'impression agréable qu'on éprouve en lisant de beaux vers, ou quelque morceau de prose bien écrit.(15) 
On voit dans cet extrait que le texte offre comme substitut lexical à Lettres la périphrase ouvrage de goût puis une nouvelle périphrase Ouvrages de littérature. 
 
 
 
6/ Les traits distinctifs des ouvrages de littérature vers 1730-1760 

Dans cette classe des substituts , trois ont une fréquence telle qu'ils constituent sans doute les descripteurs les plus profonds et les plus lexicalisés de la notion de Belles-Lettres.  

A/ Le premier d'entre eux est la locution ouvrages d'esprit.  

Je ne peux pas entrer ici dans l'étude de ce gros polysème qu'est le mot esprit. Mais les contemporains sont à ce sujet fort clairs: l'esprit en ce sens, dans ce type de contexte, est une aptitude essentiellement verbale, c'est-à-dire qu'il distingue les textes qui, dans la dispositio et l' elocutio se signalent par l'ingéniosité de l'écriture. Ce talent est ambigu et ses adversaires ont beau jeu d'ironiser sur ce bel esprit capable d'habiller des riens. Un cache-misère en somme qui peut faire illusion quelque temps sur la pauvreté de l'idée, du savoir, de la pensée :  

    Trop d'agrément dégénère en puérilité, trop de délicatesse en fadeur, trop de graces en afféterie, trop d'urbanité rend précieux; trop de finesse, subtil; trop de légèreté, décousu. Pour surprendre l'Auditeur, on se hérisse de pointes, d'épigrammes, d'antithèses: l'Esprit a disparu, il n'y a plus que du bel esprit.(16) 
Avoir de l'esprit, c'est donc savoir rendre ses pensées avec un certain bonheur d'expression. C'est plaire notamment par son élocution.  

J'ai particulièrement expertisé dans mon livre une antonymie inquiétante: c'est celle qui oppose l'esprit et le génie. Cette antonymie tisse un réseau d'associations verbales qui jettent un certain discrédit sur l'esprit , plus ou moins nettement selon l'humeur de ceux qui dissertent sur ces matières . L'un des minores qui m'a particulièrement aidé à instruire ce dossier , un certain Floret, a cette remarque dont l'ambivalence n' échappera pas:  

    Ne déprécions cependant pas l'Esprit ; reconnoissons ses avantages et son utilité : la Critique lui doit ses discussion les plus sûres, la Littérature son aménité, son élégance. Estimons-en la finesse, l'enjouement et les graces ; mais que la profondeur, la hardiesse, l'énergie, l'élévation et surtout le don de créer, fixent nos regards vers le Génie. Aimons l'Esprit, et que le génie ait notre admiration(17)
Le génie crée du grand, du hardi, l'esprit crée du joli et dans l'invention des idées, il est faible. Ce substitut lexical ouvrage d'esprit constitue, ainsi mis en situation, une menace latente .  

Écrire dans le cadre des Belles-Lettres, c'est vivre l'aventure de l'écriture dans cet environnement idéologique qui commence à ne voir dans ce type d'activité qu'un divertissement verbal de valeur intrinsèque mineure. Helvétius a sur cette question une remarque redoutable:  

    Trop occupé du bien-écrit, & moins sensible au sens qu'à l'élégance de la phrase, il ne reconnoit pour bien pensées que les idées heureusement exprimées. La moindre obscurité le choque. Il ignore qu'une idée profonde, avec quelque netteté qu'elle soit rendue, sera toujours inintelligible pour le commun des lecteurs.(18) 
Ligne de fuite, dira-t-on, tentation de ne voir dans les Belles-Lettres que de l'esprit. Certes mais tentation insistante, lourde.  

B/ Deuxième substitut: ouvrages d'imagination. Ecrire dans le cadre des Belles-Lettres, c'est faire oeuvre d'imagination. Le cantonnement des Belles-Lettres, ce sont les textes qui, dans leur ensemble, ne reconnaissent pas le contrôle du vrai ou de la réalité. Un de mes auteurs, le Père Torné, le dit d'ailleurs sans ambages :  

    Les belles lettres ne produisent guère que des ouvrages de fantaisie(19) 
Il faut se méfier du sens du mot fantaisie qui n'a pas à cette époque, la physionomie actuelle. Mais le sens ici est bien celui d'une production qui entretient avec le réel une relation problématique.  

Certes, à des degrés divers, les textes de sciences, à l'occasion d'une métaphore par exemple, peuvent exercer l'imagination au niveau précis de leur elocutio. Mais c'est au niveau de l'inventio que le texte de Belles-Lettres se délie de la tutèle du réel.  

On voit que cette définition qui vaut pour l'activité poétique ne vaut déjà plus du tout autant pour l'Eloquence publique de la chaire, du barreau ou de la délibération politique. Encore moins, évidemment , pour la critique, la grammaire ou 1 'histoire. Cette vision des BellesLettres est réductrice.  

C/ Troisième substitut: ouvrages de goût. les Belles-Lettres exercent le goût tant de celui qui compose que ce celui qui lit. L'abbé Trublet nous aide ici à merveille à dévider le réseau sémantique qui explique les traits constitutifs du goût:  

    Le jugement a pour objet le vrai et le faux, et les degrés de probabilité. Le goût a pour objet l'agréable et le désagréable, le beau et le laid, et leurs degrés. Ainsi le goût proprement dit, est le jugement à l'égard des choses d'agrément (20) 
Les Belles-Lettres, ce sont donc des ouvrages d'agrément. Le vrai ou le faux et leur degré ne sont pas une question pertinente pour évaluer leur valeur. Le plaisir est le critère qui, par excellence, leur sert d'échelle d'évaluation. Les ouvrages dont le goût a à connaître ne sont que ceux qui visent de manière prépondérante l'agrément du lecteur sous les espèces de l'émotion, de l'attrait, du plaisir, de la variété, du sentiment.  

Conclusion 
Ces trois grilles descriptives, esprit, imagination et goût livrées par les automatismes prédicatifs que sont les substituts lexicaux les plus courants du signe Belles Lettres sont concordantes: au XVIIIe siècle où certains manuels de Belles-Lettres mentionnent encore sporadiquement au sein des Belles-Lettres aussi bien l'Erudition que la Grammaire et parfois encore la Philosophie(21) et l'Histoire en plus de l'Eloquence et de la Poésie, elles dessinent une vision de plus en plus hédoniste et réductrice du concept. 

Ecrire dans le cadre des Belles-Lettres, c'est, selon la vision moyenne que donnent la plupart des textes vers 1730, écrire pour l'agrément du lecteur des ouvrages d'imagination où excellent l'esprit ( dans l'ingéniosité verbale) et le goût ( dans le contrôle de l'oeuvre mais aussi dans son appréciation) . 

C'est écrire aussi dans une veine qui, déjà, est menacée du grief de superficialité, de jeu gratuit, de littérature de pur divertissement. C'est s'adonner en somme à un type d'activité qui passe graduellement au second plan derrière l'activité de science. 
 
 

 
 
SYNOPSE DES PROPOSITIONS CONTENUES DANS L'ARTICLE  

1/ Écrire dans le cadre des Belles-Lettres, du moins au commencement de la période qui nous concerne, c'est écrire dans le cadre d'une idéologie en perte de vitesse, celle des bonnes lettres.  

2/ Écrire dans le cadres des Belles-Lettres, c'est écrire dans un univers intellectuel où la poésie et la belle prose éloquente s'imposent de plus en plus comme les parangons de l'activité intellectuelle valorisée par le Pouvoir.  

3/ Ecrire à l' époque et dans le cadre des belles-lettres, c ' est inscrire son activité dans un cadre intellectuel qui n'est plus celui, relativement unifié, des lettres humaines. C'est recourir à l'écriture dans un univers intellectuel où deux types d'activités sont déjà campés dans une distinction qui deviendra plus tard, au XVIIIe siècle, une antinomie. Les Sciences et les Belles Lettres.  

4/Écrire dans le cadre des Belles-Lettres, c'est avoir plus ou moins clairement à l'esprit qu'un texte a des fonctions prédominantes et que celui qu'on va écrire devra remplir particulièrement certaines d'entre elles.  

5/Écrire dans le cadre des Belles-Lettres, c'est vivre l'aventure de l'écriture dans cet environnement idéologique qui commence à ne voir dans ce type d'activité qu'un divertissement verbal de valeur intrinsèque mineure.  

6/ Ecrire dans le cadre des Belles-Lettres, c'est, selon la vision moyenne que donnent la plupart des textes vers 1730, écrire pour l'agrément du lecteur des ouvrages d'imagination où excellent l'esprit ( dans l'ingéniosité verbale) et le goût ( dans le contrôle de l'oeuvre mais aussi dans son appréciation) . Ces trois descripteurs, qui sont des propriétés de l'intelligence humaine, constituent les traits distinctifs du texte de Belles Lettres  
 
 

 
 

BIBLIOGRAPHIE

. Les références des livres cités le sont en bas de page pour une meilleure lisibilité du texte.

. Il n'est pas possible de citer dans les limites de cet article l'ensemble des textes compulsés à l'occasion de cette enquête au long cours. On trouvera le corpus qui a donné lieu à lecture méthodique et relevé systématique d'occurrences dans le livre qui condense l'essentiel des acquis de ma thèse d'Etat :

CARON Philippe : Des « Belles Lettres » à la « littérature » . Une archéologie des signes du savoir profane en langue française ( 1680-1760) . Louvain & Paris, Peeters 1992. Coll. Bibliothèque de l'Information Grammaticale n° 23

1. 1 Au sens où O. Ducrot entend ce terme , par exemple dans Dire et ne pas dire. Paris, Hermann 1972

2. 2 Cette communication est essentiellement nourrie par la recherche menée à l'occasion de ma thèse d'Etat de 1987, éditée en 1992 sous le titre Des Belles lettres à la Littérature : une archéologie des signes du savoir profane en langue française (1680-1760). Louvain & Paris, Peeters, coll. Bibliothèque de l'Information Grammaticale

3.

3 Texte de l'édition Dictionnaires d'Autrefois, programme conjoint ARTFL-INaLF (http:// hera.inalf.cnrs.fr). Je n'accorde à l'organisation d'un article, très souvent tributaire de ses devanciers qu'une valeur d'indice, lequel demande toujours confirmations multiples.

4.

4 Lyon, Obert 1636 [rééd. Genève, Slatkine 1973] pp. 337-338

5.

5 Texte de l'édition Dictionnaires d'Autrefois (http:// hera.inalf.cnrs.fr) établi sous la direction de Russon Wooldridge et Isabelle Leroy-Turcan

6.

6 ibid.

7.

7 Voir mon livre p. 103

8. 8 Christianisme et Lettres profanes. Lille, Atelier de reproduction des thèses 1976 pp. 36-37

9. 9 in Œuvres. Paris 1665, tome I p. 118

10. 10 voir Des Belles Lettres à la Littérature p. 110 et sq. , notamment le croquis de la page 114 qui représente sous la forme de cercles concentriques les composants à géométrie variable du concept évolutif de 'belles lettres'

11. 11 id. p. 119 et sq., notamment le tableau de la page 123

12. 12 Cette partie étant nécessairement succincte, je renvoie à mon livre p. 203 et sq.

13. 13 notamment à l'occasion de la création de l'Académie des Sciences en 1666. Voir mon livre à partir de la page 140 sur les détails de cette création.

14.

14 Id. p. 306 et sq. notamment

15. 15 Charles Batteux : Avertissement du tome II des Principes de la Littérature. Paris, Desaint et Saillant 1775 p. VI

16. 16 Floret : A quels caracteres on distingue les ouvrages de génie des ouvrages d'esprit. Marseille, Sibié, 1760 p. 10

17. 17 id. p. 4

18. 18 De l'Esprit. In Œuvres Complètes. Londres, 1781, tome II, pp. 316-317

19. 19 Discours sur ce sujet : si la multiplicité des Ouvrages en tout genre est plus utile que nuisible au progrès des Sciences et des Belles-Lettres. Mercure de France, juin 1754 p. 66

20. 20 in Essais de Littérature et de Morale, § Du Goût. Paris, Ganeau 1766-1767, tome III p. 390

21. 21 dans le sens classique de ce terme, qui inclut à la fois la logique, la morale, la métaphysique, les mathématiques et la physique, laquelle à son tour embrasse toutes les études de la nature, du minéral à l'animal.