Le bestiaire dans Añoranza animal (1995) de la poétesse panaméenne Luz Lescure


Sandra Gondouin

Université de Provence Aix-Marseille I
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Le bestiaire de la poésie centre-américaine a la diversité de celui qu’accueillent les terres de l’Isthme ou d’ailleurs, ainsi que les terres fertiles de l’imaginaire de ses poètes. Aussi Francisco Gutiérrez Soto a-t-il recensé quelques 1382 animaux en tous genres – réels ou mythiques – dans l’œuvre du poète nicaraguayen Ruben Daríó. (1) Ceux-ci sont parfois simplement décrits, ou intégrés à la peinture d’un paysage, mais ils ont aussi souvent une fonction symbolique. C’est cette fonction symbolique ou métaphorique que l’on retrouve dans la poésie contemporaine de femme en Amérique Centrale. En effet, la poésie centre-américaine actuelle a très rarement la valeur purement descriptive de « l’art pour l’art ». Elle évoque plutôt le vécu, le ressenti, une réflexion sur l’être au monde.

La poétesse panaméenne Luz Lescure compose, dans son ouvrage Añoranza animal (1995), un bestiaire dont la portée est clairement métaphorique et symbolique. (2) Née en 1951, elle est l’auteure de cinq recueils de poèmes dans lesquels la nature occupe une large place. (3) Elle y célèbre la beauté du monde, tout en exprimant des préoccupations sociales ainsi qu’une réflexion sur la société et l’humanité. De fait, les questions sociales et politiques font partie du quotidien de la poétesse, qui est actuellement conseillère à l’ambassade du Panama en Suède. Après avoir vécu à Paris, Managua, Ciudad de Guatemala et La Havane, Luz Lescure s’est établie à Stockolm avec son époux, le diplomate suédois Michael Frühling. (4)

Dans Añoranza Animal, le bestiaire se divise en deux parties : la première est intitulée « Alas de incienso » et la seconde porte le titre du recueil. Chacune plonge le lecteur dans une atmosphère distincte. La première, intimiste, se compose de pièces amoureuses où la mélancolie se mêle à l’onirisme, dans un univers cosmique et peuplé d’oiseaux. A l’opposé, la seconde partie opère un retour au réel, à travers la critique de notre époque où l’être humain apparaît comme un animal ayant perdu l’instinct. Nous souhaiterions observer comment le bestiaire que compose Luz Lescure dans Añoranza Animal structure sa réflexion sur l’être humain et sur ce qui fait son humanité (au sens de bienveillance et de bonté).

La première partie de l’oeuvre, « Alas de incienso », évoque dès le titre la légèreté de l’envol. En effet, presque tous les animaux présents dans ses vingt-neuf poèmes peuvent voler – les oiseaux bien sûr, mais aussi le dragon ou la libellule – ou bondir – tel l’écureuil ou le chevreuil. L’image de l’encens évoque des volutes de fumée et annonce l’atmosphère mystique des premiers poèmes. La poétesse dessine un décor onirique dans lequel se déroule une histoire amoureuse. Si chaque poème peut être apprécié indépendamment des autres, on peut également y voir une suite chronologique. D’ailleurs, les poèmes ne portent pas de titre et se suivent donc comme les différents maillons d’une même chaîne. Chacun semble poser un instant de la relation, depuis la plénitude de la passion, jusqu’à la perte de l’être aimé, son absence et son retour final. Dans le deuxième poème du recueil, la passion s’épanouit :

¿Por qué te amo?
(…)
Porqué en ti soy
ave satisfecha, flor fecunda,
libélula encarnada en la magia
que cubre tu sonrisa. (5)

Ici, la poétesse traduit la sensation de légèreté que lui procure l’amour en s’identifiant à un oiseau ou à une libellule. À cela s’ajoute une impression de plénitude et de volupté transmise par les adjectifs « satisfecha », « fecunda », « encarnada » et soulignée par le sourire de l’être aimé. L’évocation de la « magie » donne à ces vers un caractère mystérieux que l’on retrouve tout au long d’« Alas de incienso ». En effet, cette première partie du recueil enveloppe le lecteur dans un voile de brume ou d’ombre qui accentue l’onirisme des poèmes. La plupart évoquent la nuit, ou ce moment du soir où le soleil se pose et l’ombre gagne, comme dans le quatrième poème du recueil :

Esa sombra que cubre
la mitad de la tarde
en el silbido gris
de la puesta de sol
con el rosado tenue
de la brisa en su rostro
¿será un pájaro que corre tras la huella
de la felicidad que se perdió? (6)

Ces vers offrent au lecteur un jeu d’impressions, de sons et de couleurs. L’« ombre », le « gris » et le « rose ténu » du couchant composent un paysage en demi-teintes. La brise passe comme un frisson sur le poème, dont les vers tremblent à travers les phonèmes unissant une explosive « b », « d », « t », ou « g » au roulement du « r » – [br]: « sombra », « cubre », « brisa » ; [rd]: « tarde », « perdió » ; [tr]: « rostro », « tras » ; [gr]: « gris ». A cela s’ajoute une allitération en « s » qui matérialise le sifflement évoqué par la poétesse – « el silbido gris ». Les cinq premiers vers, des heptasyllabes, affichent une régularité métrique parfaite. Ils créent une ambiance de mélancolie, d’apaisement, mais la question finale vient rompre le rythme du poème. Elle se pose en deux vers plus longs et plus fluides que les précédents: « ¿será un pájaro que corre tras la huella / de la felicidad que se perdió? ». C’est là qu’apparaît l’élément central du tableau : l’oiseau. Ce serait cet oiseau que les vers précédents s’attachaient à décrire, mais sa présence n’est qu’une hypothèse. Elle a quelque chose de mystérieux. L’oiseau joue ici un rôle important, celui de rattraper le bonheur. Sa quête semble vaine puisque le poème se clôt sur les mots « que se perdió ». Quoi qu’il en soit, l’animal est présenté ici comme un allié de l’homme. Dans cette première partie du recueil, sa présence est toujours bénéfique, tandis que son absence est de mauvais augure. Cela se ressent clairement dans le poème suivant :

De la vieja catedral
mil palomas vuelan a mi encuentro
mientras voy a la música en tus ojos
(…)
Pero hoy es día de dardos
(…)
Y en la tristeza de la tarde
atravieso la misma catedral sin aves
en este interminable sábado de lluvia. (7)

Ce poème se construit en symétrie autour de la présence des oiseaux devant la cathédrale. Le lieu donne à la rencontre un aspect mystique accentué par l’ancienneté de l’édifice religieux. Dans les trois premiers vers, l’envol d’un millier d’oiseau est associé à celui d’une musique imaginaire, à travers la synesthésie « la música en tus ojos ». L’image inattendue de ce regard musical évoque l’allégresse. Cette sensation est soulignée par l’allitération en « v » qui suggère le glissement du pas de l’amoureuse, sa légèreté. Ici, les oiseaux symbolisent l’amour. En effet, la colombe, qui fait partie des animaux favoris des bestiaires du Moyen Âge, a hérité de la symbolique biblique qui la rattache à la paix et à l’amour. (8) Notons que « la paloma » a une connotation plus positive en espagnol qu’en français. Ces vers posent d’ailleurs un problème de traduction lié à la symbolique du bestiaire représenté. Si le romantisme du poème appelle l’image de la colombe, la logique voudrait plutôt que « mille pigeons » s’envolent devant la cathédrale… Or, dans la culture et la langue française, le pigeon est le « rat du ciel », tandis que la colombe est l’oiseau blanc de la paix, symbole de douceur et de pureté. Cette distinction est abolie en espagnol puisqu’un seul terme désigne les deux oiseaux.

Quoi qu’il en soit, les oiseaux accueillent tout d’abord le « moi » lyrique dans sa rencontre amoureuse : « vuelan a mi encuentro ». Cependant, l’adversatif « pero » vient rompre l’apesanteur de ce premier mouvement: « pero hoy es día de dardos ». La dureté des sonorités explosives en « d » évoque celle des flèches. Il ne s’agit pas des flèches de Cupidon mais de celles de la dispute, qui ont fait fuir les oiseaux, et l’amour avec eux. La pluie symbolise l’état d’âme du « moi » lyrique à la façon des romantiques, la « tristeza de la tarde » est également la sienne. Cette nostalgie fait écho à celle qu’annonce le titre du recueil: Añoranza Animal. La description de la nature se fait sous des cieux gris et des pluies froides, créant un climat mélancolique que l’on retrouve dans la plupart des poèmes :

En medio de un noviembre de vientos otoñales
petrificada yo,
frente a tu mirada en el vacío
y al hierro frío de tu voz,
buscando tu caricia lejana de colibrí
fingir una sonrisa
con el vientre diluido en la esperanza. (9)

Ici encore, la poétesse joue avec les sonorités, en privilégiant les fricatives [v] et [f] qui font entendre le souffle du vent : « noviembre », « vientos », « vacío », « voz », « petrificada », « frío », « fingir ». Le « moi » lyrique semble transi dans l’attente d’une attention de la part de l’être aimé. Celui-ci est décrit comme froid et distant – « tu mirada al vacío », « el hierro frío de tu voz ». La poétesse lui associe l’image du colibri, si ce n’est à lui, du moins à ses caresses. C’est peut-être parce que cet oiseau ne se pose pas pour butiner une fleur, et que le battement de ses petites ailes est si rapide qu’il peut effleurer, mais pas étreindre.

On peut observer à travers ces exemples que les oiseaux de la première partie du recueil ont des significations différentes. Dans le premier extrait, l’oiseau représente le « moi » lyrique amoureux, il est son allié dans le second, symbolise l’amour dans le troisième et les caresses de l’être aimé dans le dernier. Parmi ces poèmes intimistes, l’oiseau et les autres animaux volants – libellule, dragon, papillon – sont liés au sentiment amoureux. Ils contribuent à créer un univers cosmique et mystérieux, fait de mélancolie et d’espoir, où l’homme et l’animal sont alliés. Si l’amour apparaît comme fragile, il permet à l’être humain une certaine communion avec le monde animal.

Cette communion se brise dans la deuxième partie du recueil : « Añoranza animal». Plus courte que la première, cette seconde partie porte le titre de l’ouvrage complet, comme pour mieux y focaliser l’attention du lecteur. Le ton change dès le premier poème. La voix lyrique ne décrit plus la sphère onirique et atemporelle du sentiment amoureux, mais celle du réel, où règne la violence de l’actualité dès le premier poème :

Es un rugido (reprimido en la garganta)
contra este disfraz de ángel con piel
que nos convierte en monstruos fratricidas
–niños asesinos juzgados en Liverpool–
yo juzgada, tú, nosotros, ellos.
Es esta lejanía del animal lo que nos está matando,
esta angustia, la mentira cotidiana y gratuita. (10)

Le poème se réfère à un fait divers qui a secoué l’Angleterre en 1993 : deux jeunes garçons ont assassiné un enfant de 2 ans à Liverpool. Les meurtriers n’avaient que 10 ans et les tabloïdes se sont déchaînés sur cette affaire. Selon Luz Lescure, ces enfants sont peut-être des « monstruos fratricidas » mais ils sont avant tout le reflet de toute une société : « yo juzgada, tú, nosotros, ellos. » La poétesse pose d’emblée la thèse que développe le reste du recueil: « es esta lejanía del animal lo que nos está matando ». Elle exprime le regret de temps primordiaux où l’homme n’obéissait qu’à son instinct. L’image sonore du « rugido reprimido » indique qu’aujourd’hui, l’être humain aurait gardé sa part animal, mais chercherait à la contrôler. On définit généralement l’humain par opposition à l’animal. Au contraire, Luz Lescure considère que s’éloigner du monde animal ne rend pas l’homme plus humain mais fait de lui un monstre. Ce paradoxe fait l’originalité de la réflexion de la poétesse panaméenne. Elle souligne que, tandis que l’homme s’éloigne de sa nature originelle, l’instinct cède la place au mensonge et à la dissimulation – « ese disfraz de ángel con piel » – et provoque l’horreur.

Cette deuxième partie du recueil nomme le monde dans lequel nous vivons, le monde extérieur (Liverpool) et non plus un univers propre à la voix lyrique. L’isotopie de la violence, physique, sociale ou morale, se fait jour dès ce premier poème, remplaçant celle de l’amour ou du désamour : « rugido », « monstruo », « fratricidas », « asesinos », « matando », « angustia », « mentira ». Le bestiaire mis en scène est bien différent de celui de la première partie. Colombes, mouettes et colibris se sont envolés. Dans un poème consacré à « Claudia », habitante de la gigantesque décharge de la zone 3 de Ciudad de Guatemala, Luz Lescure dessine un autre oiseau au symbolisme moins plaisant, le vautour :

Nunca vi pozo más profundo
que el de sus ojos
-al borde del temblor y del abismo-.
Mujer de pegamento,
mujer casi ternura,
mujer, a pesar de la miseria
donde su piel despierta
bajo el vuelo sombrío del zopilote.
(...)
          Basurero, Zona 3,
          Guatemala. (11)

Selon la Municipalité de Ciudad de Guatemala, quelque 1300 personnes – les guajeros – travaillent dans la décharge de la Zone 3 de la ville, tout comme la femme de ce poème. Ils y trient les ordures qui s’étendent sur quelque 45 000 m2, parmi les émanations de gaz toxiques. (12) La voix lyrique décrit le regard de Claudia pour dévoiler sa détresse sans la nommer. La métaphore du « puits sans fond », de l’« abîme » au bord duquel se trouve cette femme donne une sensation de vertige. La menace de la chute – la mort ?, la folie ? – plane sur elle comme le charognard du dernier vers : « bajo el vuelo sombrío del zopilote ». La présence du vautour ancre le poème dans le réel, puisqu’il s’agit bien d’un familier des décharges. Son vol est de mauvais augure ; le symbolisme négatif de cet oiseau nécrophage le relie à la mort. De plus, la poétesse souligne cet aspect en qualifiant son vol de « sombrío », ce qui le rattache à l’obscurité et à la misère, matérialisée par la « colle » que respire Claudia. La drogue confère au poème un caractère social et réaliste qui tranche avec ceux d’« Alas de incienso ». On ressent dans « Añoranza Animal » une inquiétude face à un monde où l’être humain se déshumanise :

Añoramos el amor que asesinamos
en la oscura noche tecnológica
la pasión y la lucha por la especie
–que tratamos de destruir con
bombas de neutrones–.
Nos gustan los dinosaurios.
¿Será porque corremos, tal vez, su misma suerte? (13)

Le progrès, qui caractérise l’homme moderne, est présenté de façon profondément négative. Si la technologie est censée éclairer l’humanité par ses découvertes scientifiques, la poétesse la décrit comme l’instrument de la catastrophe. Selon elle, la technologie est liée à l’obscurité : « la oscura noche tecnológica ». Le constat final du poème est pessimiste : la voix lyrique se réfère aux plus vieux des animaux, les dinosaures, pour annoncer la fin de l’espèce humaine. On retrouve dans ces vers le verbe « añoramos », qui fait écho au titre du recueil. Ici, les objets de la nostalgie sont « l’amour », « la passion » et la « lutte pour l’espèce ». Dans le titre de l’œuvre, la nostalgie s’applique au monde animal. L’amour correspond donc au monde animal, et s’oppose au progrès scientifique et technique, qui ne peut être que destructeur. De fait, Luz Lescure revient à deux autres reprises sur la catastrophe atomique comme négation de toute humanité, dans le poème « Mururoa » et dans le poème suivant, « Manifiesto » :

¿En dónde se desata el átomo terrible ;
en la mente del hombre?
Me duelen las uñas y los dedos,
la humanidad con que escribo este poema.

II

Un fugaz destello demoníaco
y Mururoa se puebla de desiertos
sus hijos de piedra engendran arenales. (14)

Les questions s’accumulent dans ce poème, soulignant l’incompréhension du “moi” lyrique face à l’utilisation de la bombe atomique. Ces vers font référence aux 193 essais nucléaires français effectués en Polynésie française de 1966 à 1996, provoquant chez les habitants des Atolls et parmi le personnel de l’armée une forte augmentation des cas de cancer ainsi qu’une destruction de l’environnement. (15) La poétesse dénonce l’absurdité et l’horreur d’une invention utilisée dans un but d’anéantissement de la vie : « Mururoa se puebla de desiertos / sus hijos de piedra engendran arenales ». L’isotopie de l’aridité « desiertos », « piedra », « arenales » traduit l’extinction du vivant, la stérilité provoquée par l’arme nucléaire. Comme dans le poème consacré à l’extinction des dinosaures, Luz Lescure s’inquiète de celle des hommes. La France n’est pas citée directement, mais la dénonciation du déséquilibre Nord/Sud affleure dans les vers suivants :

el sur arde en detonaciones
¿poder, defensa?
Las viejas competencias
para romper árboles, despedazar mariposas.
La superioridad bélica
para probar la estupidez humana. (16)

En effet, si les bombes viennent du Nord, c’est au Sud qu’elles explosent, là où les autochtones n’ont pas le pouvoir économique ni politique suffisant pour l’empêcher. En tant que représentante diplomatique du Panamá dans différents pays, et notamment en France, la poétesse est sans nul doute au fait des détails de l’affaire. Cependant, son poème n’a aucune visée explicative ou pamphlétaire : la simple mention du site de Mururoa permet au lecteur de comprendre le contexte. La voix lyrique exprime néanmoins son mépris pour ces grands enjeux que les nations mettent en avant afin de justifier la course à l’armement : ¿poder, defensa? / Las viejas competencias / para romper árboles, despedazar mariposas. » Le monde animal ressurgit ici ; les papillons représentent la vie en ce qu’elle a de plus beau et de plus fragile. Là encore, l’humain s’oppose à l’animal et apparaît sous un jour extrêmement négatif, à travers « la estupidez humana ». Le « moi » lyrique dit sa douleur d’appartenir à la race humaine et d’être, malgré elle, part de sa violence : « Me duelen las uñas y los dedos / la humanidad con la que escribo este poema ». Ainsi, le pouce opposable qui distingue l’humain de l’animal, tout comme le langage et l’écriture, ne constituent pas une satisfaction mais une souffrance puisqu’ils ne suffisent pas à rendre l’homme plus « humain ». (17)

Le bestiaire de la seconde partie d’Añoranza Animal – le vautour planant au-dessus de la décharge et de ses travailleurs, les dinosaures appelés à disparaître à l’instar de l’homme et par sa propre action, les papillons déchiquetés par la bombe atomique – est révélateur de la violence guerrière et sociale de l’être humain. Au contraire, le bestiaire de la première partie du recueil, « Alas de incienso », exprime l’harmonie entre deux êtres et entre l’homme et la nature. La réflexion que propose Luz Lescure dans ce recueil présente l’humain en ce qu’il a de meilleur et de pire : l’amour et la haine. Le bestiaire d’Añoranza Animal vient structurer la pensée de la poétesse autour de cette injonction de la seconde partie du recueil (troisième poème) : « Dejemos salir al animal que va por dentro ». (18) Luz Lescure exprime une sorte de nostalgie mythico-biblique des origines, d’un temps où l’homme suivait son instinct animal. Le bestiaire – ou plutôt les deux bestiaires – qu’elle convoque révèlent, d’une part, la foi de la poétesse en l’amour dans la sphère intime, et d’autre part, sa désillusion par rapport à l’humanité. Ces deux parties présentent des différences significatives de style et de ton, mais elles tissent une même toile de symboles : un ouvrage brodé de motifs d’animaux. C’est dans ces motifs et dans leur symbolique que réside la cohésion du recueil, ils sont la clef de voûte de son architecture et posent la question de l’humanité de l’être humain. Paradoxalement, selon l'auteure, seule l’animalité permet d’atteindre cette qualité.

La voix de cette poétesse panaméenne va donc à contre-courant de la représentation habituelle de l’homme et de l’animal. « El sueño de la razón produce monstruos » écrivait Goya à l’angle de la 43e gravure de la série des Caprichos. (19) Luz Lescure résout à sa façon l’ambigüité de cette affirmation : pour elle, ce n’est pas le « sommeil » de la raison qui produit des monstres, mais bien le « rêve » de cette faculté humaine, qui n’est en rien un gage d’humanité.

Notas

(1) Francisco Gutiérrez Soto, “El Bestiario en la poesía de Rubén Darío”, Anales de Literatura Hispanoamericana nº 26 (I), Madrid, Servicio de publicaciones, UCM, 1997, pp. 13-28.

(2) Luz Lescure, Añoranza Animal, Ciudad de Guatemala, Serviprensa Centroamericana, 1995.

(3) Luz Lescure, Trozos de ira y ternura, Ciudad de Panamá, Ediciones Tarea, 1991 ; La quinta soledad, Ciudad de Panamá, Ediciones Tarea, 1992 ; El árbol de las mil raíces, Ciudad de Panamá, Editorial Serviprensa C.A., 1998 ; Volvería a ser mujer, La Habana, Editorial Arte y Literatura, 2000 ; Peces y mariposas, la Habana, Ediciones Vigía, 2001.

(4) Margarita Carrera, “Luz Lescure: revelaciones”, Prensa Libre, Ciudad de Guatemala, 04 de Febrero 2003, www.prensalibre.com.

(5) Luz Lescure, Añoranza Animal, op. cit., p. 14.

(6) Ibidem, p. 19.

(7) Ibidem, p. 27.

(8) « Dans la bible c’est une colombe qui annonce à Noé la fin du Déluge : depuis lors elle est le symbole de la paix. Dans l’art chrétien primitif, la colombe représente aussi la communauté des fidèles. Puis elle devient l’incarnation du Saint-Esprit. Elle est aussi un modèle de fidélité. » Site de la BNF élaboré à l’occasion d’une exposition de 2006 sur le bestiaire médiévale : http://expositions.bnf.fr/bestiaire/feuille/index_colombe.htm.

(9) Ibidem, p. 39.

(10) Ibidem, p. 49.

(11) Ibidem, p. 56.

(12) Fernando García et Vilma Duque, Guatemala Trabajo Infantil en los Basureros, una evaluación rápida, Genève, Organización Internacional del Trabajo: Programa Internacional para la Erradicación del Trabajo Infantil (IPEC), 2002, 71 p. en ligne à l’adresse : http://white.oit.org.pe/ipec/documentos/gu_basuras_ras.pdf

(13) Ibidem, p. 52.

(14) Luz Lescure, Luz, Añoranza Animal, op.cit., p. 53.

(15) http://www.moruroa.org/, site officiel de l’Assemblée de la Polynésie Française.

(16) Luz Lescure, Añoranza Animal, op.cit., p. 53.

(17) Voir à ce sujet la réflexion de Dominique Lestel, L’animalité : essai sur le statut de l’humain, Paris, Éditions de l’Herne, 2007, pp. 26-27. Le penseur souligne la difficulté à distinguer clairement l’humain de l’animal : « La frontière entre l’homme et l’animal avait été considérée comme allant de soi. […] Les propositions n’ont pas manqué depuis l’Antiquité, ainsi qu’on a pu le souligner : la main, la bipédie, l’intelligence supérieure, la fabrication d’outils ont constitué des éléments importants de différenciation. Mais les difficultés soulevées par ce projet de définition ont surpris : les enfants sauvages comme les divers peuples rencontrés par les explorateurs brouillaient les belles classifications de jadis. Un constructeur d’outil cannibale est-il encore un humain ? Et un homme qui ne parle pas ? »

(18) Luz Lescure, Añoranza Animal, op.cit., p. 51.

(19) Francisco José de Goya y Lucientes, Los Caprichos, gravure n° 43, 1799.