Le cordel en mouvement



Michel Riaudel

Université de Poitiers
CRLA-Archivos

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Table des matières





















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Eu bem avisei que era literatura de cordel, embora eu me recuse a ter qualquer piedade.

                                                                                                Clarice Lispector[1]




Les essais réunis dans ce dossier par le Projet Corpus Cordel/Cantel (Projet CC C) résultent principalement de trois phases de sédimentation, auxquelles ont aussi été constamment associés les efforts de Sylvie Colla et de Paola da Cunha, ainsi que ceux de Fernando Colla pour le volet éditorial : une première journée d’études nous avait réunis, le 18 novembre 2010, à Poitiers, autour du cordel et des littératures populaires du Portugal et du Brésil, sur le thème « Nouvelles lectures, nouvelles approches à l’ère numérique ». Une seconde rencontre s’était tenue les 6 et 7 octobre 2011, toujours à Poitiers, avec pour axe fédérateur « L’esprit, la lettre, l’image du “Cordel”, expression populaire, culture savante ? ». Nous y avons adjoint quelques communications présentées lors du colloque du CRLA-Archivos (« Savoirs et saveurs de la littérature latino-américaine », Poitiers, 17-19 octobre 2012).

La logique était à chaque fois non pas de conforter ou d’abolir les frontières d’un genre, d’un mode d’expression, de production ou de circulation, sinon d’un univers, mais d’en éprouver les fondements et la résistance. Autrement dit d’éviter que notre regard ne fige le cordel dans une forme typique, voire pittoresque, muséifiable. Qui dit cordel dit en effet une constellation de traits dont toute essentialisation est rendue vaine par leur hybridité.

Nul doute que les collections du fonds cordel de l’Université de Poitiers et du CRLA ne soient analysables en strates historiques, le fonds Raymond Cantel et la collection Nélida Piñon représentant ainsi un échantillon distinct de la collection Francisca Santos, plus contemporaine. Mais ces évolutions ouvrent un champ bien plus vaste si l’on considère la forme populaire, bon marché, la structure légère de production, dans l’étendue géographique et séculaire de leurs manifestations. Si de fait se cristallise dans le Nordeste brésilien un cordel spécifique, il trouve des échos ailleurs en Europe, à d’autres âges, dont chaque réalité est certes singulière, mais capable d’être confrontée, comparée aux autres pour rendre chacune plus intelligible. De l’Espagne de Carlos III aux Açores d’aujourd’hui, des versions italiennes de la légende d’Attila aux cantigas de cego portugaises, de l’art des griots aux effets des migrations cariocas, l’image du cordel ainsi mise en perspective se ramifie, se complexifie.

Ces déplacements spatiotemporels interrogent en outre un cloisonnement intenable entre modalité populaire et modalité érudite, dont on peut déjà lire des prémisses dans la dispute entre Phébus et Pan mise en scène par Ovide.[2] Il ne s’agit pas de dénier la pertinence de l’adjectif, mais de déjouer la rigidité des enclos qu’il installe. S’entremêlent en lui des considérations économiques et matérielles sur la qualité du folheto, les statuts socioculturels reconnus aux acteurs ou qu’eux-mêmes revendiquent, et des préjugés ou jugements esthétiques. En dépit de l’évidence de leur distinction, chacun des trois ordres porte sur les deux autres son ombre. Or en pratiquant des incursions dans le romantisme et le modernisme brésilien, ou en creusant l’histoire de la notion de MPB, nous voyons se dessiner des contours variés, sinon contradictoires, du populaire. Le passionnant parcours d’un ABC, passant d’une communauté à l’autre, vient confirmer la porosité des barrières et ébranler ce qu’elles induisent : la nette séparation du primitif et du raffiné, du naïf et de l’élaboré, du bas et de l’élevé. Nous ne sommes pas devant des mondes à part, mais qui s’entretiennent mutuellement et exigent donc une sorte d’anthropologie symétrique.

L’étiquette de « populaire » charrie avec elle des discriminations, des opportunités et des opportunismes de toutes sortes. L’efficacité didactique et intégratrice du cordel est régulièrement mobilisée par les instances « du haut », autorités, institutions, écrivains savants, pour toucher le peuple. À l’inverse on voit se créer des académies de cordélistes se mirant dans le canon d’autres sphères ou le parodiant. Plus encore, le cordel se nourrit d’une tension entre le collectif anonyme, qui entraîne avec lui tradition, pureté, transmission, filiation et fidélité, fait croire à une certaine immuabilité ; et la griffe du singulier, de la prouesse d’un nom, édifiant un monument, s’affranchissant des normes, inventant un style reconnaissable entre tous, dans la gravure, le vers, la voix. D’une part une production illusoirement homogène, univoque, de l’autre le foisonnement commun aux individualités érudites ; la culture du col-, reçue ou héritée des anciens, voire coloniale, et celle qui s’invente, d’une élite que le talent distingue. On pourrait en trouver une autre traduction dans les ponts jetés qui avec l’armorialisme, qui avec le hip-hop.

Cette discussion a des retombées très concrètes sur la circulation, le recyclage et la réappropriation sans freins, ou, d’un autre angle, sur la revendication du droit d’auteur, l’inscription d’un ISBN ; le traitement du folheto en matériau anthropologique, patrimonial d’une part, ou en objet bibliographique de l’autre. Elle a aussi, en conséquence, des implications épistémologiques qui relancent les approches transdisciplinaires, dont la première section de notre dossier suggère un premier inventaire et qu’elle explore de façon approfondie. Elle s’actualise avec le renouveau des formes et des supports, dont le dernier ensemble donne la mesure, avec par exemple les stratégies des « mauditos » du Cariri, ou encore les avatars du cordel s’emparant des outils du virtuel. Et voilà que la matérialité de la coupure entre folheto et cantoria prend une nouvelle tournure, appelle à de nouveaux travaux, réhistoricise le rapport entre image, lettre et son.

Un dossier de ce type a, on l’aura compris, moins pour vocation de faire le tour d’un problème que d’instiller des questionnements, d’ouvrir des pistes. S’il fixe provisoirement la dynamique des communications et des débats auxquels ont donné lieu les rencontres qui l’inspirent, nous vous invitons à en retrouver la chair en consultant également plus d’une vingtaine de vidéos mises en ligne sur http://uptv.univ-poitiers.fr/ (mot clé : « cordel »). Vous y retrouverez non seulement la diversité et la richesse de ces échanges universitaires, mais la créativité de cet univers illustrée par les poètes eux-mêmes. Que le commentaire qu’ils ont précipité s’incline en leur laissant le dernier mot.












Notes

 

[1]. Clarice Lispector, A Hora da Estrela, Rio de Janeiro, Francisco Alves, 1993, p. 48.

[2].Voir Les Métamorphoses, livre XI, inspirant notamment à J.-S. Bach la cantate BWV 201.