La diffusion de la légende d’Attila en Italie : de la littérature courtoise aux livrets populaires[1]



Edina Bozoky

CESCM
Université de Poitiers
____________________________  

Estoire d'Atile
♦ L'épopée courtoise

♦ Appendice




Table des matières





















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La Légende d'Attila, roi des Huns, a connu un très riche développement en Italie. Le fondement historique de cet intérêt est sa campagne dévastatrice en 452, commencée par le siège d’Aquilée. Plusieurs siècles plus tard, les chroniques urbaines italiennes attribuent la fondation de Venise ainsi que de toute une série d’autres villes à la fuite de la population devant l’avancée de l’armée des Huns. Au XIVe siècle, Attila devient aussi un héros littéraire, et, fait notable, d’abord dans des œuvres écrites en langue française et franco-vénitienne. La composition de ces écrits s’inscrit dans la vogue de popularité de la littérature française et en particulier de la littérature chevaleresque (épopée, roman) en Italie du Nord.

L’étude de la diffusion de la légende d’Attila en Italie révèle particulièrement bien l’imprégnation réciproque de la littérature « savante », ou « courtoise » d’un côté, et la littérature populaire de colportage, de l’autre. Non seulement le style des œuvres, mais aussi les thèmes de la légende italienne représentent à la fois l’inspiration folklorique et la tradition savante.[1]


Estoire d’Atile

Nous avons d'abord un texte en prose, écrit en français, intitulé Estoire d'Atile en Ytaire.[3] Il est conservé dans un manuscrit en parchemin du XIIIe siècle à la Bibliothèque Nationale de Zagreb (MR 92, fol. 111r-123v) et dans un autre, du XIVe siècle, de la Bibliothèque Saint-Marc (Marciana) de Venise (codex X, 96), copié à la suite du Liber de aedificatione Patavie de Giovanni da Nono. Il en existe aussi une traduction latine dans un manuscrit de Vérone[4] qui dérive probablement du français. C’est l’Estoire d’Atile qui constitue la source d’autres œuvres ultérieures, savantes et populaires.

Le récit insère l’histoire d’Attila dans celle de la diffusion du christianisme : dans cette optique, Attila est représenté comme l’ennemi le plus acharné du christianisme. Le texte débute par la dispersion des apôtres qui partent diffuser « parmi le monde » le message du Christ. Ensuite sont évoqués les papes jusqu’à saint Sylvestre à l’époque de l’empereur Constantin ; guéri par Sylvestre, l’empereur le récompense richement. Hélène, sa mère, découvre la croix du Christ et Constantin fait répandre le christianisme dans son empire. Ici, la légende inclut un épisode du Graal, le plat dans lequel le Christ a mangé lors de la Cène et dans lequel Joseph d’Arimathie a recueilli le sang des plaies du Christ lorsqu’il l’a descendu de la croix, et qu’il l’a emporté avec lui en Grande-Bretagne.

Puis le texte reprend le fil de la diffusion du christianisme en Italie. En dehors de l’apostolat de saint Pierre, il met en exergue la mission de saint Marc l’Évangéliste que saint Pierre envoie à Aquilée, ainsi que celle d’Hermagore, qui devient patriarche d’Aquilée, puis celle de saint Prodoscime, disciple de saint Pierre qui, élu évêque de Padoue, convertit son roi, Vitalien, père de sainte Justine.

Après cette première partie, on arrive à l’histoire d’Attila et de ses campagnes – en grande partie fictives – en Italie. Trois thèmes constituent les points forts du récit : l’origine bestiale d’Attila ; la série de sièges de villes, entrecoupée de batailles en plein champ et de duels, ainsi que la mort d’Attila et la défaite finale des « Hongrois ».

L’origine bestiale d’Attila

L’engendrement d’Attila par un chien et une princesse hongroise, une invention de la légende italienne, confère au récit un caractère fabuleux.

Voyant la multiplication des chrétiens en Italie, les païens de Hongrie voulaient les détruire tous. Leur roi, Ostrubal, avait une très belle fille.[5] Il voulut la donner pour épouse au fils de l’empereur de Constantinople, Justinien. Pour la préserver de toute tentation, le roi Ostrubal fit élever une tour et l’y enferma, en compagnie de nombreuses demoiselles pour la servir. La tour n’avait pas de porte pour que personne ne puisse ni y entrer ni en sortir ; on y faisait monter les provisions à l’aide d’une corde.

Lors de l’entrée de la demoiselle dans la tour, son père lui confia un petit lévrier et lui dit de prendre soin de lui. Le lévrier était très beau, blanc comme neige. Il couchait souvent dans le lit de la demoiselle. Une nuit, elle était toute nue dans son lit, à côté du lévrier. La demoiselle, échauffée par la luxure, tourna son ventre vers le lévrier qui, sentant la chaleur de la demoiselle, se tourna vers elle et il la connut charnellement. Elle tomba enceinte.

Ses compagnes furent affolées en voyant grossir son ventre, et elles comprirent par le comportement du lévrier qu’il avait couché avec elle. Elles jetèrent le lévrier dans le fossé où il se noya. La fille du roi était tellement en colère qu’elle voulut se tuer.

Son père la fit sortir de la tour et la fit épouser par un baron de Hongrie, qui en fut très content. Il était très riche et d’un haut lignage. Il connut sa femme et il pensa que l’enfant était le sien. Mais quand l’enfant naquit, il était moitié d’aspect humain et moitié d’aspect canin. Le mari en fut très chagriné. Il aurait mis à mort la demoiselle avec l’enfant, mais trois raisons l’en empêchèrent : il avait peur du roi ; le roi n’avait pas d’héritier mâle, et le royaume devait revenir à la demoiselle après la mort de son père ; et aussi parce qu’un Juif très savant lui expliqua que l’enfant avait pu prendre la forme du lévrier si la demoiselle désirit le lévrier de tout son cœur au moment où son mari était avec lui et la connut charnellement. Il lui exposa l’histoire de Jacob : lorsqu’il s’engagea au service de son oncle Laban,[6] celui-ci lui promettait toutes les bêtes vaires. Jacob utilisa une astuce. Il écorça des baguettes de diverses sortes et les jeta dans l’eau où les bêtes buvaient. Et les mâles y saillirent les brebis, et tous les agneaux naquirent vaires.[7]

L’origine bestiale d’Attila est un curieux mélange de thèmes que l’on peut considérer comme « folkloriques », de traditions savantes et de fiction littéraire.

Premièrement, ce n’est pas un hasard si le grand-père d’Attila est présenté comme un roi hongrois. L’identification des Huns et des Hongrois remonte au temps des incursions hongroises du Xe siècle et se fonde sur la ressemblance des noms de ces deux peuples (Hunni, Hungari) ; l’identité du pays (de la région) d’où les envahisseurs viennent ainsi que sur la similarité de leur modes d’action (cavaliers agissant par surprise, venant piller en Occident). Par sa consonance, le nom du roi – Ostrubal – évoque probablement l’envahisseur punique, Hastrubal, frère d’Hannibal, chef de la deuxième guerre punique. D’emblée, Ostrubal représente l’ennemi juré du christianisme.

L’enfermement d’une jeune fille pour la préserver est un thème bien attesté dans la mythologie et le folklore : il s’agit du thème T 50.1 du Motif-Index de Stith Thomson[8] (Girl carefully guarded from suitors : « fille soigneusement préservée de prétendants »), et en particulier le motif T 381 (Imprisoned virgin to prevent knowledge of men [marriage, impregnation]. Usually kept in a tower : Vierge emprisonnée pour être préservée des hommes [mariage, grossesse]. Généralement, gardée dans une tour »).

L’accouplement d’un humain avec un animal existe dans diverses traditions anciennes et folkloriques. Ce thème figure dans les légendes généalogiques de peuples turcs attestées dès le VIe siècle. Selon des livres chinois, un peuple appelé Kao-ch’ê a pour ancêtre une jeune fille et un loup. Un chef des Hsiung-nu avait deux filles ; à cause de leur beauté, il les destinait à devenir des femmes du Ciel, et les enferma dans une tour. La quatrième année, un loup apparut au sommet de la tour ; la fille cadette comprit que c’était un animal sacré envoyé du Ciel. Elle devint sa femme ; leurs descendants sont les Kao-ch’ê.[9] De même, Alexander Krappe a recensé une série de légendes bulgare, turque, chinoise, aïnou, mais aussi esquimau, indienne et autres, qui mettent en scène l’union d’une femme avec un animal, en particulier avec un chien.[10] Plus près, il existe aussi des exemples dans la littérature médiévale : dans la Première Continuation du Perceval, Carados force son père, le magicien Éliaurès, à s’accoupler successivement avec une levrette, avec une truie et avec une jument. La levrette donne naissance à un chien, nommé Guinalot, frère de Carados.[11]

L’engendrement bestial d’Attila devait souligner la monstruosité du personnage, et par contraste, exalter la valeur de ses ennemis, défenseurs du christianisme et de l’Italie. Sur l’origine des Huns, il existait déjà une antique tradition, selon laquelle les Huns seraient les descendants des sorcières goths, fécondées par des démons. Au milieu du VIe siècle, Jordanès raconte que Filimer, roi des Goths, avait découvert en Scythie, parmi son peuple, des magiciennes appelées « haliarunnes » (haliurumnas). Il les chassa en les condamnant à errer dans une contrée désertique. C’est alors que des « esprits immondes » qui y vagabondaient s’accouplèrent avec elles. Puis elles donnèrent naissance « à cette race barbare entre toutes, qui d’abord se cantonna dans le marais, rabougrie, hideuse et chétive, une race d’hommes pour ainsi dire dont on ne parlait dans aucune autre langue que dans ce qui leur tenait lieu de langage humain ».[12]

Dans la légende italienne d’Attila, la procréation bestiale remplace l’ascendance démoniaque. Au Moyen Âge, on croyait en la possibilité d’union fertile entre bêtes et humains ; les fruits de telles unions, des hybrides, furent considérés comme des monstres. Aux XIIIe et XIVe siècles, les monstres, résultats d’une transgression, sont les incarnations favorites du Diable.[13] Certains théologiens médiévaux considéraient que les enfants monstrueux, nés de rapports bestiaux, ne devaient pas recevoir le baptême.[14] Selon ces critères, Attila, un être hybride, mi-humain, mi-animal, se situe tout à fait en dehors du monde chrétien. De plus, le motif de l’origine canine d’Attila est aussi lié à l’assimilation des païens aux chiens. L’origine de la métaphore chiens/païens se trouve dans l’Ancien Testament (Psaume LIX = Vulgate LVIII) où les païens sont comparés aux chiens qui rôdent autour de la ville en aboyant. Un passage de l’Évangile de Matthieu (XV, 21-28) assimile les Cananéens aux chiens. La métaphore se répand au Moyen Âge,[15] non seulement dans la littérature théologique mais aussi dans les chansons de geste. La légende italienne d’Attila fait incarner – au sens littéral – cette métaphore dans le motif de la naissance d’Attila, personnage représentant par excellence le païen.

En même temps, le thème « folklorique » de l’engendrement d’Attila est combiné avec une explication savante, celle de la théorie de l’influence de l’imagination sur le fœtus – appelée théorie « imaginationiste » ou « imaginiste ». Elle est attestée chez les philosophes antiques : Pseudo-Plutarque rapporte l’opinion d’Empédocle (Ve siècle av. J.-C.) selon laquelle l’imagination de la femme joue un rôle lors de la conception : « souvent, des femmes ont été amoureuses d’images et de statues, et ont enfanté des enfants semblables à icelles ».[16] De même, Pline l’Ancien affirme que « les ressemblances du fœtus tiennent à l’imagination […] au moment de la conception ».[17] Les auteurs médiévaux « considèrent que l’image imprimée dans l’esprit visuel ou l’esprit fantastique dans le cerveau se propage à travers le corps et infecte enfin la semence ».[18]  Ils se réfèrent le plus souvent au récit biblique de Laban et de Jacob. Dans notre légende, cette justification savante est censée disculper la princesse, et surtout, induire en erreur son mari.

Bien que certains motifs de la légende aient incontestablement une allure folklorique, leurs sources ne peuvent pas être identifiées. Par ailleurs, l’utilisation de ces motifs est quelque peu biaisée : dans les contes folkloriques, ce sont les enfants supposément bestiaux qui sont destinés à mourir, ou qui sont transformés en animaux, tandis qu’ici c’est le géniteur animal qui est mis à mort.

Les guerres héroïques contre Attila

Le deuxième thème qui garantissait la popularité de la légende d’Attila est le récit fictif des guerres opposant Attila et les résistants italiens.

Après le récit de la naissance d’Attila, L’Estoire d’Atile entreprend de narrer sa campagne d’Italie. Ayant pour arrière-plan les légendes de fondation de villes italiennes, l’intrigue est rythmée des épisodes de la confrontation d’Attila et des défenseurs italiens – rois et d’autres princes – qui essaient de lui résister. Les personnages – leur nom, leur fonction – sont inventés et le cadre historique est tout à fait anachronique, avec l’évocation de peuples inconnus au Ve siècle : Lombards, Valaques, Tartares, Bulgares, Hongrois.

Attila est dépeint d’une façon ambiguë. D’un côté, il est fort, bon guerrier, il tombe sur l’ennemi comme frappe la foudre ; avec son armée fort nombreuse, il conquiert et détruit un grand nombre de villes, et s’empare de presque toute l’Italie. La valorisation de la puissance d’Attila et de ses guerriers sert à atténuer l’ampleur de la défaite des Italiens et à glorifier l’effort des rois légendaires qui l’affrontent personnellement : le roi d’Aquilée, Ménape, et le roi de Padoue, Gilles. D’un autre côté, malgré sa bravoure incontestable, à plusieurs reprises, Attila échappe à la mort certaine, non pas par sa propre vertu mais grâce à l’intervention des hommes de son camp. De plus, pour empêcher l’accomplissement de son destin, il utilise ruse et tromperie et, lorsque cela est dévoilé, il s’humilie devant son ennemi pour être épargné.

Après avoir été élevé par son père adoptif, Attila hérite, très jeune, du royaume de Hongrie. Il est très aimé car il est loyal, habile et généreux. Cependant comme il déteste les chrétiens, lorsqu’il apprend que le christianisme avance vers son royaume, il entreprend une guerre, en partant avec une armée de 500 000 soldats et une multitude de peuples. Il passe par l’Illyrie, détruisant et dévastant tout avant d’arriver en Italie. À partir de là, le récit présente l’enchaînement des sièges et des batailles, rythmé par l’évacuation des habitants qui partent s’installer sur le littoral de la lagune vénitienne.

Attila assiège premièrement Aquilée, dont les habitants sont les descendants des Troyens. Le roi de la ville, Ménape, renvoie alors les femmes et les enfants qui s’établissent au bord de la mer, dans un lieu qu’ils appelleront Grado. Une première grande bataille a lieu contre les cavaliers d’Attila : des Valaques, Tartares, Turcs, Bulgares et Hongrois. Ménape et Attila se mesurent ; Ménape réussit à désarçonner Attila, mais celui-ci est sauvé par les siens. Attila ordonne d’élever des machines de guerre contre l’enceinte de la ville. Pour le tromper, Ménape fait placer sur les murs des statues de bois casquées et armées pour faire croire que la ville est toujours défendue. Mais sa ruse est dévoilée : un soldat lance un faucon après une oie ; l’oiseau s’envole, puis se pose sur le casque d’une statue et y reste. Finalement, l’armée d’Attila entre dans la ville et la pille avant de l’incendier. Puis Attila part assiéger la ville de Concordia – appelée ainsi car elle avait été jadis édifiée en concorde par les Troyens.

Ici le récit se tourne vers le roi de Padoue, Gilles (Gilius ; Janusius dans la version latine) qui se trouve alors à Concordia. C’est lui qui sera le chef de la résistance aux Huns. Bien qu’obligé à reculer au fur et à mesure de la progression de l’armée d’Attila, il organisera la défense d’une autre ville assiégée. Dans le même temps, chaque fois que la reddition d’une ville s’avère imminente, il renvoie les femmes, les enfants et les malades vers la mer. Plusieurs batailles sanglantes ont lieu entre les deux camps : devant les villes de Concordia, d’Altino, de Padoue et de Rimini. Avant d’arriver à Rimini, Attila assiège, prend et détruit également d’autres villes : Feltre et Belluno, Oderzo et Trévise. La population qui s’enfuit fonde une série de nouvelles villes sur le littoral et sur les îles de Vénétie : Cardivina, Torcello, Amani, Constanza, Burano, Mazzorbo, Murano, Malamoccho, Rialto, Cannareggio, Brandolo.

La perte d’Attila et des Huns

Le troisième thème qui explique le succès de la légende italienne est la mort d’Attila par le roi Gilles et la défaite finale des Huns.

Attila est averti par deux visions de sa fin funeste. La nuit précédant la bataille devant Concordia, le roi hun voit en rêve venir un homme vers lui avec une épée pour lui trancher la tête. Le matin, un homme savant interprète la vision : c’est le roi de Padoue qui lui coupera la tête, mais seulement après qu’il a dévasté presque toute l’Italie. Dès lors, Attila cherche à tuer son adversaire. Il aura trois occasions de s’affronter avec le roi Gilles. Devant Altino, il lui inflige une grave blessure. Une deuxième fois, devant Padoue, c’est le roi Gilles qui frappe si fort Attila qu’il n’est sauvé que grâce à l’intervention de trois cents de ses chevaliers. Le lendemain, Attila défie Gilles en joute. Ils se battent durement ; Gilles réussit à désarçonner Attila et transperce son heaume ; mais surviennent alors cinq cents chevaliers du roi hun qui empêchent que Gilles ne lui coupe la tête. La troisième fois, c’est devant Rimini que Gilles et Attila se retrouvent face à face. Gilles brise la lance d’Attila. Malgré tout, Gilles et ses chevaliers rentrent dans la ville ; Attila poursuit en vain Gilles. Attila a de nouveau un rêve prémonitoire : il voit s’approcher la Mort marchant sur des corps et le menacer : « Tu ne peux pas t’échapper ; te fuir ne vaut rien. Il te faudra mourir de mes mains ! »

Entre-temps Gilles reçoit un message encourageant : Acharin, prince d’Este, Afarin, comte de Vicence et Marcel, comte de Feltre, lui offrent leur renfort pour le prochain combat – qui aura lieu le lendemain – contre Attila, fléau de Dieu. De son côté, le duc de la ville d’Adria (Aire), également détruite par Attila, s’enfuit à Constantinople pour raconter à l’empereur Etradians les destructions faites par les païens en Italie, et lui demande que les chrétiens de toute la Grèce viennent en aide aux chrétiens. On organise alors une véritable « croisade inversée », partant de l’Orient et dirigée vers l’Occident. 200 000 chrétiens se mettent en route. Ils passent par la Valachie où ils détruisent villes, bourgs, châteaux et forteresses, et tuent hommes, femmes et enfants. Arrive le jour de la bataille. La moitié de l’armée du prince d’Este, du comte de Vicence et du comte de Feltre y périt ; Attila perd aussi dix mille hommes. Le roi Gilles et ses hommes retournent dans la ville de Rimini. Attila fait sonner les trompes, cornes et d’autres instruments, signalant que le lendemain il lancera l’assaut de la ville. Mais durant la nuit, le roi Gilles envoie deux compagnies de chevaliers pour attaquer par surprise les hommes d’Attila. Malgré ses pertes importantes, Attila serait vainqueur, et la ville de Rimini, perdue, sans le secours du peuple de la ville et du renfort arrivé de Rome, de La Marche, de Lombardie, de Toscane et de Romagne. Ils lancent des flèches et des carreaux sur les Coumans, Bougres et Hongrois, les faisant tomber de leurs chevaux. Les hommes de Gilles se replient dans la ville. Attila envoie un message à Gilles, en lui proposant de lui laisser la possession de la ville s’il renonce à sa foi. Mais celui-ci lui répond en le défiant pour un nouveau duel.

Attila recourt alors à une ruse. Il échange ses vêtements avec un pèlerin et entre à Rimini avec l’intention de tuer Gilles. Quand on l’interroge, il dit qu’il arrive de Jérusalem, et qu’il veut repartir en Gaule. Il trouve Gilles en train de jouer aux échecs avec le comte de Rimini. Commentant le jeu, Attila prononce une phrase en hongrois (!) que Gilles comprend, car il avait appris cette langue. Il engage alors la conversation avec Attila qu’il suspecte d’être un espion. À un moment, il comprend que le pèlerin n’est autre qu’Attila. Celui-ci avoue qu’il voulait échapper à la mort et tuer Gilles. Le destin d’Attila s’accomplit alors : Gilles lui tranche la tête, puis il l’apporte aux Hongrois qui manifestent un immense deuil. Ils quittent l’Italie élisent un nouveau roi, Panduccus. Attaqués à la fois par les Italiens et par l’armée des Grecs, ils subissent une grande défaite.

Le contexte idéologique et politique de la composition de cette fiction est complexe.

La mauvaise image du roi hongrois/hun peut s’expliquer, au moins en partie, par les conflits d’intérêts qui opposaient au XIVe siècle Venise et le roi de Hongrie, Louis d’Anjou, en particulier en Dalmatie. En 1358, Venise a dû renoncer – provisoirement – à la possession de cette région. Raffaino de Caresini, en parlant en 1373 des dévastations de Louis d’Anjou dans le Frioul, s’étonne de la barbarie d’un tel roi « qui descend non pas d’Attila flagellum Dei mais du roi très chrétien de France ».[19] 

L’épopée courtoise

La matière de ce texte en prose relativement court est utilisée et amplifiée dans une immense épopée intitulée La Guerra d’Attila,[20] composée au milieu du XIVe siècle. Œuvre d’un certain Niccolo da Casola, elle est conservée dans un seul manuscrit en papier de la Biblioteca Estense de Modène,[21] en deux tomes. Elle comporte 37 535 vers, organisée en seize chants. Commencée en 1358, elle a été terminée dix ans plus tard.

L’auteur est identifié à un notaire originaire de Bologne, qui vivait à la cour de la famille d’Este (les Estensi) à Ferrare. Il développe largement les exploits légendaires d’Attila en Italie, et fait figurer ses ennemis, défenseurs du christianisme et de l’Italie, comme des ancêtres glorieux de la famille d’Este. Sa thématique est influencée par des œuvres françaises tels le Roman d’Alexandre, la Chanson d’Aspremont, L’Entrée d’Espagne et la Pharsale.

La naissance d’Attila est intégrée ici dans un canevas de roman chevaleresque. Le roi de Hongrie, Ostrubal, décidé d’entreprendre une guerre pour détruire le christianisme, convoque sa cour à la Pentecôte (!) et organise un tournoi. Au vainqueur, il promet un épervier juché sur une perche d’or, la main de sa très belle fille Clarie et la moitié de son royaume.

Deux protagonistes se distinguent au tournoi : Justinien, fils de l’empereur de Constantinople, qui arrive accompagné de trente chevaliers, et Moroaut, comte de Hongrie, qui possède plus de quarante châteaux et deux grandes cités ; Clarie l’aime beaucoup. C’est Justinien qui remporte le prix, prend l’épervier, mais repart pour connaître la volonté de son père ; il promet de revenir avant un an pour se marier. Le roi annonce la nouvelle à sa fille, mais il apprend que celle-ci est éprise du comte hongrois… Très en colère, il fait édifier une tour, haute, grande, grosse et pleine, sans porte ni entrée ; la nourriture et l’eau y sont apportées par une fenêtre. Clarie y est enfermée avec de nombreuses pucelles. Le roi lui confie un jeune lévrier, blanc comme la neige, qu’elle doit élever jusqu’à ce qu’il soit en âge d’aller chasser le sanglier.

Une nuit, Clarie dort nue ; elle met le chien sur son lit, elle joue avec lui, et « le péché du monde la fait échauffer ». Elle tombe enceinte. Voyant cela, sa cousine Dianelle lui prend le lévrier, le jette dans le fossé pour qu’il périsse.

Désespérée, Clarie voulait mettre fin à ses jours, mais finalement son père la marie avec le comte Moroaut. L’enfant qui naît est en partie humain, en partie chien : il a des mains de « chrétien » avec des ongles aigus (des crocs), et sa poitrine, ses jambes, son visage sont recouverts de poils ; il a des oreilles de chien toutes droites ; sa bouche est pointue, avec de longues dents ; lorsqu’il émet un bruit à la naissance, c’est comme un chien qui glapit. Il est néanmoins accepté par le comte, à qui son ami le juif Eruspez raconte l’histoire de Jacob et prédit aussi que l’enfant sera hardi, courtois, prud’homme et sage ; il fera beaucoup progresser la loi de Mahomet, il sera le roi de tous les païens et détruira la chrétienté. En effet, Attila – appelé dès sa naissance flagellum Dei –, deviendra roi de Hongrie tout jeune et entreprendra la guerre d’Italie.

Le récit de la guerre d’Attila en Italie prend de l’ampleur dans cette épopée qui donne aussi une nouvelle dimension à la légende : Attila est clairement assimilé aux Sarrasins mahométans. Le cadre de l’intrigue est aussi renouvelé : tout se passe dans un milieu purement chevaleresque, teinté de féerie.

Les protagonistes de L’Estoire d’Attile s’entourent ici d’une foule de vassaux et de chevaliers, évidemment tous fictifs. Pour plus de vraisemblance, ils portent des noms, sortis tout droit de l’imagination de l’auteur. Le roi de Padoue, Gilius, garde son rôle essentiel dans l’organisation de la résistance contre le roi hun. Mais parmi les champions chrétiens, se distinguent en particulier Forest, prince d’Este, et son fils, Acharin. Le poème glorifie les ancêtres (inventés) de la famille d’Este qui, dès le milieu du XIIIe, siècle, exerce une suprématie politique sur Ferrare. Les Estensi transforment cette petite ville, située au milieu des marécages, en un centre politique et culturel, en y laissant leur marque par leur mécénat sur des édifices et des œuvres d’art magnifiques.

Malgré sa longueur, l’épopée ne raconte qu’une partie des expéditions d’Attila, avec pour principales étapes le siège d’Aquilée (ch. II-XIII) durant trois ans, puis celui de Concordia (ch. XIV-XV) et d’Altino (ch. XV-XVI). Le poème s’interrompt avant l’assaut de Padoue. En dehors des sièges de villes, les épisodes de confrontation entre les guerriers d’Attila et les chevaliers chrétiens sont multipliés. Ce sont autant d’occasions de mettre en scène des joutes chevaleresques et des stratagèmes de guerre, si prisés par un public seigneurial. Le tout est agrémenté de fêtes de cour, d’éléments merveilleux et, en toile de fond, d’une intrigue amoureuse. En effet, la jeune reine de Damas, qui est aussi un peu une fée, tombe amoureuse d’Attila à cause de sa réputation de guerrier le plus fort du monde.[22]Elle lui envoie des cadeaux magiques (un heaume et une tente dans laquelle ne peuvent rester que les hommes les plus courageux), puis vient le rejoindre avec trois autres princesses en Italie.

Livres de colportage

Le texte de l’Estoire d’Attila, traduit en prose italienne, devient un livre populaire imprimé maintes fois à Venise et dans les imprimeries de ses possessions sur la terre ferme. L’un des plus anciens date de 1491 et est orné de xylographies. Alessandro d’Ancona en signale encore une édition en 1862 ! La principale différence avec son modèle consiste en la suppression de la partie introductive (sur la diffusion du christianisme), et commence le récit directement par l’histoire de la naissance d’Attila. Le livre imprimé est divisé en trente courts chapitres, avec une table des matières.[23]

Le succès du livre s’explique par le parallélisme que l’on pouvait établir entre l’antique envahisseur païen et les Turcs ottomans, menaçant l’Europe et en particulier la république de Venise. En effet, l’explicit du livret de 1491 précise clairement cette analogie :

Attila, persécuteur de la foi chrétienne, vint premièrement à Aquilée au temps du pape Léon et d’Odopio, empereur des chrétiens. Il détruisit cette cité avec moult autres cités, châteaux et forteresses de la fertile et belle Italie. Les habitants de ces lieux ont fui sa rage canine, comme on fuit la persécution cruelle et abominable du perfide khan turc au temps présent du pape Innocent [VIII : 1484-1492] et de l’empereur Frédéric [III : 1440-1493] et du doge Augustino Barbadico, régnant à Venise en l’an du Seigneur 1491, abandonnant leur douce patrie, parvinrent à l’île mentionnée plus haut : sur laquelle fut édifiée la très puissante, fameuse et noble cité de Venise, qui par sa piété, est maintenue heureuse, prospère et victorieuse sur mer et sur terre longtemps. 

En 1658, un certain Giovanbattista Pinitto, dont le nom est peut-être l’anagramme de l’imprimeur Pittoni, s’approprie ce texte : il le présente comme une histoire pour la première fois racontée par lui. Il le dédie au patriarche d’Aquilée Giovanni Delfino (1657-1699).

Du texte en prose du XIVe siècle est issue aussi un poème, publié pour la première fois en 1472 à Venise sous le titre de Libro d’Attila.[24] Il fut aussi réimprimé régulièrement à Venise jusqu’en 1810. Il raconte la même intrigue que son modèle en prose, mais dans un style bien plus vivant. Il était censé être chanté, et l’auteur interpelle à plusieurs reprises son public. En dehors de la versification en octosyllabes, les expressions imagées prêtent un caractère de rhapsodie populaire au poème.

Le premier chant, constitué de 81 strophes, commence par l’engendrement d’Attila puis le mène jusqu’au siège de Padoue ; le deuxième se termine par la rencontre du roi Gilles (Giano) et d’Attila à Rimini ; le troisième est la narration de la mort d’Attila, suivie peu après par celle du roi Gilles.

Plusieurs strophes chantent l’histoire de la naissance d’Attila sur (III-XII). La fille du roi de Hongrie est décrite « belle comme l’étoile du matin au ciel » (una figliuola tanto bella / Quanto è nel ciel la mattutina stella). Son père l’enferme dans une tour avec le petit chien :

Ed in sua compagnia un cagnoletto
Le diede, acciò seco si trastullasse ;
Ma la fanciulla il prese un di nel letto
E come, non so dir, l’accarezzasse,
So ben che ne segui un i tristo effetto ;
Perchè ella di lui pregna restasse
Si dice ; ma però comunque sia
V’è chi la crede, e chi l’ha per bugia (p. 3).

(Et il lui donna, pour sa compagnie, un petit chien afin qu’elle s’amuse avec lui ; Mais la jeune fille le prit un jour au lit, Et comment, je ne saurais le dire, Je sais bien qu’il s’ensuivit un triste effet ; Parce qu’on dit qu’elle tomba enceinte ; mais quoi qu’il en soit, certains y croient, et d’autres pensent qu’il s’agit d’un mensonge.)

Quand le père apprend que sa fille est tombée enceinte, il éprouve une telle colère qu’il maudit le ciel, les étoiles et le soleil. Il marie sa fille à un noble chevalier, riche, gentil, d’un haut et grand lignage.

Par rapport à son modèle, une autre différence notable doit être soulignée : l’armée d’Attila est qualifiée de « sarrasine » : turba saracina (I, LXVIII) ; molti Saracini (II, XXXVII) ; les batailles opposent chrétiens et sarrasins (II, XXIV). D’une façon générale, une ambiance de croisade caractérise l’affrontement des Italiens et les hommes d’Attila. Par exemple, le roi Jano plante au milieu du champ de bataille son gonfanon portant l’image de la Sainte Croix (I, LVII).

Le poème insiste longuement sur la décapitation d’Attila : il décrit comment le cruel chef tombe par terre en rebondissant, roulant les yeux, répandant du sang en abondance. Puis l’horrible corps est porté sur la place de la cité. Le roi Jano libère les prisonniers, et leur livre la tête qu’ils doivent ramener dans leur camp.

En Italie centrale, ce poème circulait sous une forme coupée de sa moitié, sous le titre d’Attila flagellum Dei, ossia trionfo della Santa Fede (Attila fléau de Dieu, à savoir le triomphe de la sainte Foi). Cette version omettait notamment la naissance monstrueuse d’Attila.

De même, un maggio, pièce de théâtre populaire musical, a dérivé du poème au XVIIIe ou XIXe siècle : Maggio d’Attila detto il flagello di Dio. L’essentiel de l’action se résume en des duels et batailles entre Attila et Giano, roi de Padoue.


Versions savantes

Au XVIe siècle, des auteurs représentant la culture savante s’intéressent de nouveau à la matière d’Attila.

L’écrivain Sebastiano Erizzo (1525-1595) s’inspire de l’anecdote de la naissance monstrueuse d’Attila dans sa nouvelle intitulée Del nascimento di Attila re degli Ungheri. Elle faisait partie de son recueil Le sei giornate (Six journées, 1567).[25] Ce sont des nouvelles moralisantes, des récits exemplaires : comme le sous-titre du recueil le précise, ce sont de nobles et utiles enseignements de la philosophie morale. Les héros de ces anecdotes sont en grande partie des personnages historiques comme Charlemagne, Cléarque, roi de Crète, Hypparque, tyran d’Athènes, des personnages prétendument historiques, ou encore de simples marchands, etc. L’anecdote sur l’engendrement d’Attila sert à démontrer la force de la nature qui pousse à l’accouplement femmes et hommes. Au moment où le père apprend ce qui s’est passé, et se met en colère noire contre sa fille, l’auteur met dans la bouche de la jeune fille tout un long discours adressé à son père. Elle fait l’apologie de la nature qui donne les mêmes inclinaisons et appétit à l’homme et à la femme. Mais la fille déplore la condition féminine ; si un homme commet des fautes charnelles, il ne souffre d’aucune punition ; mais si c’est la femme, la honte rejaillit non seulement sur elle, mais sur toute sa maison, sur ses parents. C’est un véritable discours féministe dirigé contre la tyrannie des hommes.

À son tour, l’épopée Guerra d’Attila devient un véritable livre d’histoire dans l’adaptation en prose italienne par le duc de Ferrare Alphonse II d’Este, dit Barbieri (Ferrare, 1568). Il met l’œuvre sous l’autorité de Thomas d’Aquilée, auteur mentionné dans l’épopée de la Guerra : La Guerra d’Atila Flagello di Dio di Tommaso d’Aquileja tratta dall’Archivio de’ principi d’Este. Il supprime le récit de la naissance monstrueuse d’Attila. À la même époque, l’humaniste Giovan Battista Pigna (vers 1530-1575), devenu notaire et historien officiel des princes Estense de Ferrare, rédige leur histoire.[26] Non seulement il les fait descendre du Romain Caius Attius, mais attribue un combat glorieux contre Attila à Foresto, qui est ici devenu le neveu de Caius Attius ! Foresto désarçonne Attila ; s’ensuit un combat corps à corps. C’est d’abord Attila qui assène un coup sur le heaume de Foresto, qui tombe à terre, mais reprend ses forces et frappe Attila à la jambe. Il n’est sauvé que grâce à l’intervention de ses capitaines huns.

Au XVIIe siècle, le poème baroque de Gabriello Chiabrera (1552-1638), consacré à Foresto (publication posthume en 1653),[27] place l’intrigue de la campagne d’Attila dans un cadre mythologique, faisant intervenir aussi bien les furies Alecto et Tisiphone que le démon Asmodée, ainsi que Dieu et saint Pierre. Foresto blesse gravement Attila grâce à l’aide de saint Pierre.

 La légende de l’origine canine d’Attila influence aussi son iconographie sur les médailles et gravures italiennes des XVe-XVIIIe siècles. Attila y est figuré le plus souvent avec un visage humain, mais avec des oreilles pointues de chien.[28]

Dans le folklore, le thème de l’engendrement d’Attila par un chien est attesté dans le folklore de Frioul et d’Istrie,[29] probablement sous l’effet de la littérature de colportage.

Attila transformé en héros littéraire a pu attirer le public le plus divers en Italie. Non seulement il a cristallisé autour de sa figure la hantise de l’Autre, païen et sarrasin, mais il a aussi satisfait au goût pour le merveilleux, voire le croustillant, par l’anecdote de son origine ; d’un autre côté, l’histoire (fictive) des combats contre les Huns a conféré un tel prestige aux champions italiens qu’elle fut intégrée dans les histoires urbaines et familiales. Et, enfin, le thème de la mise à mort d’Attila par un roi italien, suivie de la défaite des Huns/Hongrois devait flatter un sentiment patriotique, suggérant la possibilité de triompher sur tout ennemi, qu’il soit hongrois ou turc.


Appendice

L’engendrement bestial d’Attila

Estoire d’Atile

Lors quant la damoiselle entra en la tor, son pere li donoit un petit livrier e li dist : « Belle file, cest livrier voil ge qe tu nouris tant qe il soit d’aler en cace. »

Celle prist mi livrier qe son pere li donoit que mout estoit biaus e blanc come noif. Si le nouri ma damoiselle tant qe il fu grevet e vint en saut. Celui livrier couchoit sovent ou lit de la damoiselle. Il avint une nuit qe la damoiselle estoit toute nue en son lit, e li livrier estoit dejoste li. La damoiselle estoit escaufee de la luxxrkf [luxurie], si adreçoit son nxentre [ventre] envers le livrier e li livrier sentiz la chalor de la damoiselle, sadrfeokt [s’adreçoit] vers li e por le pechiez dou monde il cpnxkt [conuit] la dbmpkffllf cbrnflfmft [damoisele carnalment]. Grant fu li pechiez e doloreus le domage qe la dbmpkffllf [damoiselle] fu fnefnktf df fbnt [sicente d’enfant].

     Ed. V. Bertoni, Vérone, 1976.

Liber Attilae

Quando vero ipse rex Ostrubal posuti filiam suam in ipsa turri, donavit ei quendam leporarium pulcrum valde et candidum, ut ipse nutriret, donec esset venationi aptus. Crevit leporarius ille et factus est magnus. Evenit autem quadam nocte, dum ipsa iuvencula ardore libidinis ureretur, se a leporario infelix illa cognosci permitteret. Concepit tandem in utero filium detestabilem et aborendum.

     Ed. G. Bertoni, dans Attila. Poema franco-italiano di Nicola da Casola, Fribourg, 1907.

Libro di Atila

Quando ladicta donzella entro in la torre per comandamento del souo padre uno cagnolo zovenetto che ella el dovesse nutricare molto bene fine a tanto chel potesse continuamente adoperarlo alla caccia. Essa adunque tolse il dicto cagnolo nela torre : e quello governo fino al prefinito tempo. Quello cagnolo era molto bello e biancho. El venne che una nocte mentre lei nuda nello lecto giace riscaldata dal vitio di luxuria volto il corpo verso il cane. Alhora il cane sentendo il calore e la dolceza dela donzella saproximo in tal modo chello giaque con elle carnalmente. Questo si fu grande peccato e mazor dolore : e mazore danno che cosi tosto come la donna fu tochata dal cane elle si fu ingravedata.

     Ed. Venise, c. 1505-1510 ; Paris, BnF, Réserve des livres rares Y2 – 956.


Attila flagellum Dei

Ed in sua compagnia un cagnoletto
Le diede, accio seco su trastullasse ;
Ma la fanciulla il prese un di nel letto
E come, non so dir, l’accarezzasse,
So ben che ne segui un tristo effetto :
Perche elle du lui pregna restasse
Si dice ; ma pero comunque sia
V’è chi la crede, e chi l’ ha per bugia.

    Ed. A. d’Ancona, Attila flagellum Dei. Poemetto in ottava rima, Pise, 1864.


Libro d’Attila

Incomincia le rubrice o ver tabule sopra la sequente opera chiamata Atila flagellum dei. Che tanto adir Atila quanto e adir destructione e morte delli christiani : elquele comincia dal nescere del ditto atila : e de la destructione chel fece in Italia fina alla sua morte : e come fu morto per le mane del re iano re pataffia, e he molto delecte vole da legere a ciaschaduna persona.
Come Osdrubalo re de ongaria haveva une figliola laquele fu ingravedata da uno cane : e come nascete atila. Cap. I.
Come il padregno de atila voleva amazare la madre : perche havea facto questo figliole : fel non fusse stato per el conseglio de uno vechio. Cap. II.
Come Atila crescete : e fu facto re de ongaria : e venne in Italia con grande exercito. cap. III
Come quelli de Aglegia scanporono. e andorono a la marina. e come atila destrusse ruino : e bruso la terra. Cap. IIII.
Come atila misse campo a concordia. E come lo re Jano re de Pataffia venne in socorso. Cap. V.
Come gli concordiani venero de fuora al campo : e come atila se in somnio de morirete come dimando al suo astrologo che gli sapesse dir la verita. Cap. VI.
Come fu la gran battaglia e occisione ad torno alla cita de concordia. Cap. VII.
Come quelli de la cita de concordia abandono la terra : e atila accorzendose la prese e ruino la fino ali fondamenti. Cap. VIII.
Come lo re iano con la sua gente venne i altino per refrenare la furia de atila. Cap. IX.
Come atila destrusse el trevisan e lo friolo e molti altri luoghi e paesi. Cap. X.
Come atila misse lo assedio ad altino ; e come el conte Raynero de la cita amorosa de Treviso mori. Cap. XI.
Come lo re iano torno in la cita de patassia e atila destrusse altino laquale era una nobile citta. Cap. XII.
Come atila col suo exercito se a campo intorno a padoa : e degli gran destructione. Cap. XIII.
Come lo re Jano combatte con atila a corpo a corpo : e Atila fece apichare cinquecento cavalieri. Cap. XIIII.
Come lo re Jano abandono Padoa e fugi ad Arimino. Cap. XV.
Come atila mando gli suoi ambasciadori allo re Jano in Arimino. Cap. XVI.
Come el principe della citta da Este e el conte de feltre venero in secorso ad Arimino. Cap. XVII.
Come fu portata la novella allo imperatore de constantinopoli che atila andava destrugendo la italia. Cap. XVIII.
Come fu facta una grandissima battaglia avanti arimino. Cap. XIX.
Come quelli de arimino la nocte assaltorno el campo. Cap. XX.
Come atila mando gli suoi ambasciatori dentro de arimino a lo re iano. Cap. XXI.
Come Atila in forma de pelegrino ando dentro de arimino per volere amazare el re Jano. Cap. XXII.
Come le re Jano cognobbe atila : e come dapoi gli taglio la testa. Cap. XXIII.
Come lo re Jano mando la testa de atila nel campo alli soi baroni : e del gran lamento de la morte del suo signore. Cap. XXIIII.
Come tornando la gente de atila in ongario furono assaltati dali xristiani : e furono rotti e morti la piu perte deli pagani. Ca. XXV.
Come li pagani tornando in Frioli trovono lo exercito del imperadore : e furono alemane. Cap. XXVI.
Come panduacho mando uno ambasciatore ad eradio capitanio deli greci. Ca. XXVII.
Come fu grandissima battaglia e occisone de gente tra tutte due le perte. C. XXVIII.
Come fu facta la seconda battaglia : e come panduacho intese veramente che gropesello era fugito con tutta la sua gente. Ca. XIX.
Come panduacho torno in ongaria e ivi fu morto : e poi che Eradio hebbe destructi gli pagani in grecia con victoria. Cap. XXX.

Œuvres mentionnées

Niccolò da Casola, La Guerra d’Attila. Poema franco-italiano. Testo, Introduzione, Note e Glossario di Guido Stendardo, Prefazione di Giulio Bertoni, Modène, Società tipografica modenese, 1941.

S. Erizzo, Le sei giornate, dans G. Parabosco – S. Erizzo, Novellieri minori del Cinquecento, éd. G. Gigli et F. Nicolini, Bari, 1912, p. 429-435 ; Rome/Salerno, 1977, p. 314-315.

La Guerra d’Atila Flagello di Dio di Tommaso d’Aquileja tratta dall’Archivio de’ principi d’Este, Venise, 1569.

Gabriele Chiabrera, Il Foresto, dans Poemi eroici postumi, Genève, 1653.









Notes


[1]. Cet article est une version du chapitre III de mon livre Attila et les Huns. Vérités et légendes, Perrin, 2012.

[2]. Voir la dernière synthèse de G. Peron, "'Filz au livrier'. Attila nell'epica franco-italiana", dans Epica e cavalleria nel medioevo, dir. M. Piccat et L. Ramello, Alessandra, Ed. dell'Orso, 2011, pp. 27-53.

[3]. Estoire d’Atile en Ytaire, testo in lingua francese del XIV secolo, éd. Virginio Bertolini, Vérone, Gutenberg, 1976.

[4]. Vérone, Biblioteca civica 209.

[5]. Le personnage de la fille du roi de Hongrie est très présent dans la littérature médiévale. En général, elle est l’objet de l’amour incestueux de son père, mais elle réussit à s’enfuir (P. de Remy, Manekine ; Belle Hélène de Constantinople). Voir F. Karlinger, « Beobachtungen zur Filla del rey d’Hungria », Iberoromania, 18 (1983), pp. 64-75.

[6]. Genèse, XXX, 25-43 et XXXI, 8-12. Pour le salaire de Jacob, Laban promit de lui céder tous les moutons et chèvres rayés et tachetés. Jacob recourut alors à une ruse, en écorçant des baguettes de peuplier, d’amandier et de platane qu’il posa dans les auges où les brebis venaient boire : « Comme les brebis entraient en chaleur devant les baguettes, les brebis mettaient bas des rayés, des pointillés, des tachetés ». Agissant sur la vue des femelles par les baguettes bariolées, Jacob provoqua la naissance des agneaux rayés et tachetés et se procura ainsi un grand nombre de brebis. – Sur la croyance de l’influence des images sur le fœtus, voir plus loin.

[7]. Estoire d’Atile, V-VI, pp. 45-48.

[8]. S. Thompson, Motif-Index of Folk Literature, Bloomington, Indiana University Press, 1955-1958.

[9]. Voir M. Dobrovits, « Maidens, Towers and Beasts », dans The Role of the Women in the Altaic World, éd. V. Veit, Wiesbaden, Harrassovitz Verlag, 2007 (Asiatische Forschungen 152), pp. 47-55, qui se réfère aux travaux de B. Ögel, Türk Mitolojisi I, Ankara, 1971.

[10]. A. H. Krappe, « La légende de la naissance miraculeuse d’Attila, roi des Huns », Le Moyen Âge, 41 (1931), pp. 96-104.

[11]. The Continuations of the Old French Perceval of Chrétien de Troyes, The First Continuation, éd. W. Roach, Philadelphia, 1949-1955, v. 6201-6204.

[12]. Jordanès, Histoire des Goths, § XXIV, Introduction, trad. et notes d’O. Devilliers, Paris, Les Belles Lettres, 1995, pp. 48-49 ; texte lat. éd. Th. Mommsen, Monumenta Historiae Germanica, Auctores Antiquissimi, V/1, p. 89.

[13]. Ch. Ferlampin-Acher, Fées, bestes et luitons, Paris, 2002, pp. 295-296.

[14]. M. Van der Lugt, « L’humanité des monstres et leur accès aux sacrements dans la pensée médiévale », dans Monstre et imaginaire social. Approches historiques, dir. A. Caiozzo et A.-E. Demartini, Paris, Creaphis, 2008, p. 147.

[15]. Voir G. Bührer-Thierry, « Des païens comme chiens dans le monde germanique et slave du haut Moyen Âge », dans Impies et païens entre Antiquité et Moyen Âge, dir. L. Mary et M. Sot, Paris, Picard, 2002, pp. 175-187.

[16]. Ps.-Plutarque, De l’opinion des philosophes, livre V, ch. XII.

[17]. Pline l’Ancien, Histoire naturelle, livre VII, X, 2.

[18]. Voir M. Van der Lugt, op. cit., p. 128.

[19]. R. de Caresini, Chronica, éd. E. Pastorello, Rerum Italicarum Scriptores XII, Città di Castello, 1942, p. 22.

[20]. N. da Casola, La Guerra d’Attila. Poema franco-italiano. Testo, Introduzione, Note e Glossario di Guido Stendardo, Prefazione di Giulio Bertoni, Modène, Società tipografica modenese, 1941, t. I, pp. 18-23.

[21]. Modène, Biblioteca Estense, ms a.W.8. 16-17.

[22]. Voir C. Roussel, « La fée Gardene dans La Guerra d’Attila », dans « Qui tant savoit d’engin et d’art ». Mélanges de philologie médiévale offerts à Gabriel Bianciotto, textes réunis et publiés par C. Galderisi et J. Maurice, Poitiers, CESCM, 2006, pp. 61-69.

[23]. Voir l’Appendice.

[24]. Attila, flagellum Dei. Poemetto in ottava rima riprodotto sulle antiche stampe, éd. A. d’Ancona, Pise, Tipografia Nistri, 1864.

[25]. S. Erizzo, Le sei giornate, dans G. Parabosco – S. Erizzo, Novellieri minori del Cinquecento, éd. G. Gigli et F. Nicolini, Bari, 1912, pp. 429-435 ; Rome/Salerno, 1977, pp. 314-315.

[26]. G. B. Pigna, Historia dei principi d’Este, Venise, 1572.

[27]. G. Chiabrera, Il Foresto, dans Id., Rime, t. II, Canzonette amorose e morali, scherzi, sonetti, epitaffi, vendemmie, egloghe e sermoni, Mialn, 1807, pp. 347-383.

[28]. Voir E. Babelon, « Attila dans la numismatique », Revue numismatique, 1914, pp. 315-316.

[29]. Voir A. von Mailly, Leggende del Friuli e delle Alpi Giulie, Gorizia, 19863 ; A. Brioni, « La leggenda di Attila con speciale riferimento all’Istria », Studi Goriziani, 6 (1928), pp. 49-70.