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Il est une conception plate, descriptive, tautologique et donc sémantiquement indigente, de la modernité : c’est celle de la chronologie qui, par définition, suit l’ordre des temps successifs. Tout écrivain est " moderne ", en ce sens qu’il ne peut se soustraire à la nécessité d’écrire ici et maintenant.
Mais il est une autre conception de la modernité, non plus descriptive, mais axiologique, et c’est celle qui instaure la littérature : l’écrivain prend conscience, en accomplissant son " œuvre-énonciation ", de la valeur propre du " maintenant ", et en intégrant cette valeur dans son code poïétique, il transforme la modernité de son travail (et son écriture) en facteur esthétique. Le présent de l’œuvre devient une valeur ajoutée qui subvertit l’ordre naturel, celui de la culture et des valeurs esthétiques. Ce principe de jugement exhausse le moderne à la dignité d’une valeur qui oriente téléologiquement l’axe des temps : désormais, le maintenant-moderne — et le futur, qui est solidaire du présent — valent mieux que le passé. Le temps artistique du présent (le présent artistique, poétique) est jugé supérieur à celui des œuvres passées. La modernité est constituée précisément par cette aperception de la valeur-présent, par cette conscience de la qualité singulière du " moderne ".

La prise de conscience de la modernité est liée à une " crise de la conscience européenne " (dans la mesure où c’est l’Europe qui a inventé cette notion) : le discernement de l’inaliénable propriété du présent est corrélé à l’émergence du sujet, à sa revendication de liberté par rapport aux modèles hérités, à sa croyance au progrès indéfini de l’histoire. Mais, dans le même temps qu’il invente la modernité, l’artiste moderne est contraint, par un étrange paradoxe, à poser la valeur de l’ancien et à le conserver à titre de témoignage, de " signe " de sa propre modernité. La répudiation totale de l’héritage est incompatible avec la modernité bien comprise.

Quelle est la spécificité de la Russie dans cette universelle dialectique de l’œuvre qui oppose et conjoint en elle l’ancien et le moderne ?
D’abord, l’artiste russe radicalise l’opposition entre passé et présent. Le passé est rejeté catégoriquement, le nouveau exalté inconsidérément. L’exacerbation de la sensation de nouveauté apportée par le présent est sans doute l’héritage du catastrophisme apocalyptique, chrétien et juif.

Mais la dialectique universelle et abstraite " ancien—nouveau " se double, sur le sol russe, d’une autre opposition : celle qui met aux prises le " propre " et " l’étranger ", et qui se déroule sur un autre axe que celui de la temporalité. En effet, l’antagonisme " propre—étranger " concerne l’appartenance du phénomène au sujet; il concerne donc le sujet lui-même dans sa relation à autrui et dans sa quête d’identité, que ce sujet soit singulier ou collectif, qu’il s’agisse de l’artiste ou de son public. Il se trouve qu’en Russie la modernité s’est conjuguée le plus souvent avec l’Autre, avec l’altérité : le " mieux " en art, et dans bien d’autres domaines — politique, économique, religieux — vient d’ailleurs ; il vient de l’étranger, d’un territoire spirituel non russe, non slave. Ainsi l’avenir porteur de mieux, qui définit l’utopie russe du progrès, est médiatisé par un espace — l’Occident — qui particularise l’universelle opposition entre l’ancien et le moderne en la " croisant " avec l’opposition " Soi (le Même)—l’Autre ". Des configurations particulières des termes du " carré " :
 

ancien
moderne
soi
autre

résultent les paradoxes de la modernité, c’est-à-dire des modernités russes.

Deux traits originaux nuancent ce schème quadripartite : 

a. le culte hypertrophié de l’instant créateur qui inaugure un commencement absolu (sur le modèle biblique du Lux fiat). En faisant phantasmatiquement l’économie du lent travail de l’intussusception de l’"étranger" dans le corps spirituel de la tradition nationale, en s’abolissant dans ce qu’on pourrait appeler le " nunnisme ", surgissement d’un présent absolu qui refuse héritage et filiation (amnésie et agénésie), l’artiste russe privilégie le geste créateur unique de l’homme providentiel qui " institue " la modernité, proposant successivement à ce rôle des candidats différents (Lomonosov, Karamzin, Pushkin, Hlebnikov), tout comme le penseur politique exalte l’action du "fondateur" des Temps modernes russes (Pierre Ier).

b. l’ordre politique vient souvent perturber la pureté de l’" énonciation " artistique primitive. Plus qu’ailleurs, le créateur russe se sent responsable devant son public et, plus largement, devant la communauté nationale ; de ce fait, il intègre le sujet collectif à ses interrogations sur le problème de la modernité. En œuvrant pour la modernité, en explorant les voies de la forme artistique nouvelle, l’écrivain russe pense aussi souvent ( et de bonne foi, puisque l’espace politique est bloqué ) œuvrer pour l’émancipation de son peuple et pour la cause du progrès social. L’art moderne russe se proclame volontiers politiquement progressiste au début du XXe siècle, et cette confusion du politique et du poétique conduisit à la sinistre expérience de " l’utopie réalisée " qui fit définitivement éclater le mythe de la Modernité, en Russie et ailleurs...